VI
Suivant l’ordre que vous m’avez fait transmettre nous avons, dès le milieu du mois dernier, commencé des recherches sur la rive gauche de la Séquane, et vous jugerez sans doute qu’elles ont été couronnées de succès.
Les premières ruines rencontrées par nous furent celles d’un étroit pont de fer, qui paraît s’être appelé pont des lézards. En effet, deux pierres tirées du fleuve et rapprochées autant que possible l’une de l’autre permettent de reconstituer à peu près ces mots :

Ce pont aboutissait à une place demi-circulaire, qui dut être jadis terminée de chaque côté par un lourd pavillon relié au bâtiment central ; celui-ci semble avoir été surmonté d’un dôme. L’entablement gisait à terre, mais l’inscription qu’il avait portée était devenue indéchiffrable. C’est donc en vain que nous lui demandâmes de révéler le nom du monument dont elle avait si longtemps indiqué l’entrée. Une étude attentive des fragments de plans qui représentent la rive gauche de la Séquane nous convainquit que seuls deux établissements importants existaient à cet endroit sur le bord du fleuve, l’Institut de France et le Muséum d’histoire naturelle, mais aucun trait distinctif ne nous permettait de déterminer lequel des deux nous avions sous les yeux. En l’absence de documents plus précis, le nom du pont conduisant à ces ruines nous fournissait une indication, assez vague, il est vrai, non négligeable pourtant, et qui nous autorise à supporter que les décombres en présence desquelles nous dissertions avaient appartenu au docte Muséum d’histoire naturelle dont parlent avec éloge plusieurs chroniqueurs parisiens.
L’entrée principale de l’édifice semble avoir été située à gauche de la façade principale. Elle conduisait à une cour où se faisaient vis-à-vis deux larges perrons de pierre. Celui de droite donnait accès dans un vaste amphithéâtre, qui avait sans doute entendu la voix de savants maîtres enseignant à de nombreux auditeurs les lois qui régissent les êtres et les plantes. En face, les débris d’un immense portail écroulé jonchaient le sol, et, sans trop de travail, nous parvînmes à mettre au jour cette inscription, complète certainement à l’exception du premier mot et peut-être du dernier :
Le nom de Mazarino est bien connu de tous ceux qui ont étudié les annales de ce pays. C’était un cardinal espagnol, que l’on sait avoir été premier ministre, au XIVe siècle, pendant la minorité du roi Dagobert. Et à ce sujet, M. Lunaire qui, dans ses admirables travaux sur l’histoire de France, a surtout étudié le XIVe siècle, nous raconta les malheurs qu’eut à supporter cet infortuné monarque. Odieusement trompé par sa femme Marguerite de Bourgogne, il tomba dans une mélancolie profonde, puis fut affligé d’une maladie de la vue, dont un des symptômes était de lui présenter tous les objets retournés, toutes choses à l’envers. Un poète contemporain nommé Saintéloi, a célébré les malheurs de ce souverain dans une touchante ballade dont quelques vers sont venus jusqu’à nous.
Le Muséum d’histoire naturelle n’y est pas mentionné, mais l’ensemble des renseignements recueillis par nous ayant confirmé notre première hypothèse, il nous parut prouvé que cet utile établissement datait bien du XIVe siècle, et avait été créé par le cardinal Mazarino, sous le règne du malchanceux roi Dagobert.
Puis s’élevèrent des doutes, bientôt changés en perplexités, et deux membres de l’Académie des Sciences, connus pour l’étendue de leur savoir, refusèrent de s’associer aux premières conclusions.
Sur la destination des bâtiments dont nous foulions les ruines, il ne pouvait exister aucune incertitude ; là-dessus, tout le monde était d’accord. Mais M. L. Dubois soutenait que ces constructions étaient fort antérieures au XIVe siècle, devaient dater au moins du règne de Louis le Hutin. Il avait, disait-il, consulté aux Archives des documents démontrant avec la dernière évidence que le vrai fondateur de ce Muséum n’était ni le cardinal Mazarino, ni un éminent naturaliste, comme le prétendait M. A. de la Grive ; mais bien un sieur Georges-Louis Leclerc, qui avait joué le rôle, rempli les fonctions de bouffon à la Cour du roi Louis XV. J’abandonne aux lumières de notre Académie des Inscriptions la solution de ce problème angoissant.
Ces savantes controverse nous avaient retenu quelque temps au milieu des débris accumulés sur le perron de gauche. Après les avoir franchis, un escalier aux degrés effrités nous conduisit à une salle immense, garnie du haut en bas d’armoires et de rayons. Là, sans doute, étaient réunies les collections scientifiques du Muséum. Mais on y conservait aussi des livres, et en très grand nombre, car nous marchions sur un épais tapis formé d’ouvrages détruits, de feuillets dispersés. Une religieuse émotion nous saisit, au moment de porter des pas sacrilèges sur ces restes augustes, vénérables représentants des connaissances lentement acquises pas nos ancêtres. Les éléments s’étaient déchaînés sur Paris avec une telle violence, la confusion qu’ils avaient produite était telle, que nous cherchâmes vainement à rassembler des feuillets provenant d’un même ouvrage. Presque tous, d’ailleurs, tombaient en poussière dès que nos mains cherchaient à les soulever. Mais que ne peut le génie servi par une opiniâtre volonté ! M. L. Dudétroit, notre illustre paléographe, s’agenouillant devant quelques pages restées par hasard presque intactes, réussit à déchiffrer les fragments que je joins à cette lettre, et que, dès l’abord, il ne jugea pas antérieurs au XVe siècle. Attiré d’abord par les premières lignes dont un coup d’œil lui avait livré le sens, ce travail de restitution en vint à le passionner au point que nous ne pûmes l’en arracher.
Silencieux et pensifs, pénétrés d’un saint frémissement et d’un sacré respect, ne marchant qu’en tremblant sur un plancher si immatériel, nous quittâmes ce sanctuaire où sans doute reposent en paix les plus hautes manifestations de l’esprit humain.
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J’aime la campagne, moins encore pour l’air qu’on y respire, l’isolement qu’elle permet et le silence qui y règne, que parce qu’on y est entouré d’une foule d’animaux qui, eux aussi, fuient l’homme et les villes. Je les chéris tous, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, depuis les plus beaux jusqu’aux plus laids, depuis les plus utiles jusqu’à ceux qui semblent les plus malfaisants. Aucune société ne me paraît aussi douce et aussi enviable. Mon humble demeure m’appartient moins qu’à eux ; ils y jouissent d’une liberté absolue. Mon bonheur est de vivre avec eux, de leur assurer la sécurité et le bien-être, d’observer discrètement leurs mœurs et leur organisation sociale. En échange de l’hospitalité que je leur accorde, je reçois ainsi d’eux bien souvent des leçons précieuses de philosophie et de sagesse.
Cependant, pourquoi le nierais-je ? j’ai mes préférés. De ce nombre étaient les laborieux habitants d’une fourmilière qui s’étaient établie dans mon jardin, au pied d’un lourd banc de pierre placé sous les fenêtres de ma salle à manger. Ce petit monde existait là depuis près de dix ans ; j’avais assisté à sa fondation, à ses accroissements successifs. Les industrieuses petites bêtes agrandissaient, embellissaient sans cesse leur cité, et elle était peu à peu devenue la plus opulente, la plus peuplée, la plus merveilleusement administrée qui fut sur la terre.
Sa microscopique civilisation m’était connue dans ses moindres détails. J’étais arrivé à comprendre la mimique expressive par laquelle ces intelligents hyménoptères remplacent le langage ; et les passions qui s’agitaient sous cette motte de terre me rappelaient, en mille circonstances, la fourmilière plus vaste dont je fais moi-même partie.
Un jour, jour de malheur ! mon ami Robert vint me demander à dîner. Convive aimable et enjoué, point bruyant ni bavard, il est un des rares élus qui connaissent le chemin de mon paisible domaine. Après le café, nous nous accoudâmes à l’une des fenêtres de la salle à manger. La nuit était venue, pas une étoile ne perçait le ciel noir. Mon ami tira sa pipe, la bourra avec soin, un peu trop même, car il dut, pour l’allumer, enflammer l’une après l’autre trois au quatre allumettes. Quand il eut bien fumé et abondamment craché, il cogna le fourneau de sa pipe contre la fenêtre pour en faire tomber la cendre ; puis il reprit la route de Paris, tandis que j’allais me coucher, sans soupçonner l’épouvantable catastrophe dont mon jardin venait d’être le théâtre.
Je l’ai appris le lendemain, en m’asseyant à ma place accoutumée sur le banc de pierre. De nombreuses fourmis accourues des environs contemplaient le lieu du sinistre, et une douairière qui occupait un rang élevé dans la fourmilière, leur racontait ainsi les évènements de la veille :
« Hier au soir, longtemps après le coucher du soleil, nous aperçûmes subitement d’aveuglantes clartés qui, trois ou quatre fois de suite, illuminèrent tout l’horizon ; elles paraissaient produites par la combustion de corps rectangulaires, dont plusieurs débris encore embrasés s’abattirent avec fracas aux portes de notre ville. Mais ce n’étaient là que les phénomènes avant-coureurs du plus effroyable des cataclysmes. Pendant quelque temps, le ciel resta obscurci par une épaisse fumée, au sein de laquelle se produisaient, à intervalles presque égaux, des lueurs étranges. Puis, tout à coup commencèrent à tomber, non par gouttes, mais par masses énormes, des torrents d’un liquide empesté, qui eut bientôt renversé les puissantes digues construites par nous au commencement de la saison, et que nous regardions comme une rempart inébranlable. À cette fétide inondation succéda une pluie de cendres brûlantes. Toutes les forces de la nature étaient évidemment liguées contre nous. En moins d’une heure des monceaux de cadavres et un océan de boue avaient remplacé cette florissante cité, cette merveilleuse civilisation qui, lentement édifiée par les découvertes et les progrès accumulés d’âge en âge atteignait, nous le croyions du moins, les dernières limites du développement artistique, scientifique et social auquel notre race puisse prétendre.
« Humilions-nous, mes sœurs, et bannissons un orgueil insensé ; le coup terrible et inexplicable qui vient de nous frapper éveille en moi des doutes navrants. Peut-être notre ville si immense n’est-elle qu’un point imperceptible, perdu dans des espaces incommensurables, qui s’étendent bien au delà encore de la gigantesque montagne d’où dépend le rocher au pied duquel nous vivons ? peut-être ignorons-nous les lois les plus élémentaires qui régissent ce monde colossal ? Peut-être sommes-nous d’autant plus ridicules que nous nous croyons plus éclairées ? peut-être celles d’entre nous qui passent pour les plus profonds penseurs et les plus grands savants ne voient-elles, en réalité, pas plus loin que leurs antennes ?
« Et pourtant… »
Ici, l’infatigable copiste, ne parvenant pas à lire le mot suivant, se pencha trop près du texte, son souffle suffit pour que le feuillet, subitement réduit en miettes, s’envolât et fût à jamais anéanti.
Près de là, grâce au ciel, un autre fragment, semblant provenir du même volume, permit de déchiffrer encore quelques lignes, les dernières sans doute que nous livreront ces catacombes intellectuelles, si j’ose m’exprimer ainsi :
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Dès le premier âge du monde, au temps où l’ensemble des connaissances humaines eût pu tenir en trente pages, il y avait à Saba, à Tyr, à Argos, à Ur, à Sidon des savants qui se croyaient bien supérieurs aux autres hommes. Ils avaient l’air grave, ils étaient pénétrés du sentiment de leur importance, ils acceptaient avec une modestie de bon goût les hommages qu’on leur rendait, ils marchaient pensifs et recueillis, comme le devaient des esprits d’élite, portant en eux la science de toutes les choses connues. Et l’on aurait bien étonné ces estimables personnages si on leur avait dit, qu’eu égard à l’étendue incommensurable des choses qu’ils ignoraient, la différence entre eux et le dernier des dmôès était absolument inappréciable.
Il en allait exactement de même mille ans après, et encore mille ans après ; et n’était le respect que je m’efforce d’avoir pour mes contemporains, j’oserais avancer qu’il en est exactement de même aujourd’hui.
À ces époques primitives, les habitants de Saba, de Tyr, d’Argos, d’Ur, de Sidon se disputaient, se passionnaient, se persécutaient, se massacraient pour des idées, pour des doctrines d’où semblait alors dépendre l’avenir du monde, et que le siècle suivant abandonnait avec insouciance, en se demandant comment on avait pu leur consacrer tant de paroles, tant d’encre, tant de sang. Ils ne recommençaient pas moins la lutte en faveur d’autres conceptions, jugées irréfutables aussi celles-là, et dont le siècle suivant devait sourire à son tour, semblant ignorer ce qu’il en avait conservé, et oubliant que le progrès est fait de ces déceptions qui bordent la route suivie par l’humanité.
Et il en était exactement de même mille ans plus tard, et encore mille ans plus tard, et notre très cher siècle actuel agit peut-être exactement de même sans s’en douter.
Les hommes sont enfermés dans leur ignorance comme dans une prison, dont les murs se retireraient peu à peu avec une extrême lenteur. Ne pouvant rien apercevoir au delà, ils s’émerveillent de l’étendue de leur domaine, sans soupçonner les espaces infinis dont la muraille leur dérobe la vue.
La première tribu, qui lasse des cavernes où elle s’abritait, se bâtit sur le bord d’un fleuve une douzaine de huttes en terre, contempla évidemment son œuvre avec admiration, et ne se figura pas qu’il put y avoir jamais rien de plus beau qu’une telle ville.
Les Parisiens ne firent.......
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DES CULTES
ET DES BEAUX-ARTS