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Classiquesen Ligne

Scène II.

Dans le pays de Canaan. Une campagne.


Entrent BATO et LIDA.
Lida.

Comment, tu es assez hardi pour me parler de la sorte ?

Bato.

Je puis bien parler, Je ne suis pas une bête. Je suis un homme, j’ai une langue, et je m’en sers.

Lida.

On ne dit pas aux femmes ce que tu m’as dit.

Bato.

Qu’est-ce donc que je t’ai dit pour te fâcher ? Quel mal y a-t-il à te dire que je languis pour toi ? Si j’avais dit ce matin à Dina, la sœur de mes maîtres, ce que je viens de te dire à présent, j’aurais compris qu’elle me fît la moue ; mais toi, non.

Lida.

Son exemple m’apprend que je dois me tenir sur mes gardes.

Bato.

Ne suis-je pas ton égal ?

Lida.

Oui, tu es mon égal. Mais je ne t’aime pas, et cela fait entre nous une inégalité qui m’empêche de t’écouter.

Bato.

Oh ! comme vous faites les sucrées, les mijaurées, quand vous n’aimez pas !… Mais aussi quand vous aimez, mesdames, il n’y en a pas une, — si arrogante, si précieuse et prétentieuse qu’elle soit d’abord, — il n’y en a pas une, dis-je, qui ne finisse par porter son bât sans regimber.

Lida.

Eh bien ! Bato, pour ce que tu viens de dire là, je ne serai jamais à toi de la vie.

Bato.

Eh bien ! trompeuse Lida, écoute cette malédiction. Plaise à Dieu que tu en aimes un autre, et que tu sois traitée par lui comme tu me traites ! Plaise à Dieu que tu travailles toujours énormément, et que tu manges petitement ! Et fasse le ciel, au jour de tes noces, que ton mari, au lieu des régalades accoutumées, te donne des coups de bâton !

Lida.

Un moment !… Éloigne-toi, je te prie. Voici venir mon seigneur Jacob.

Bato.

Oh ! bien fou est celui qui peut se fier aux femmes !


Entrent JACOB, vieillard vénérable, RUBEN et ISSACAR, vêtus à la manière des Hébreux.
Jacob.

Gardez vos consolations. Il n’en est point pour moi. Mes yeux doivent toujours pleurer une telle disgrâce, et depuis que j’ai perdu mon bien et ma joie, il n’y a plus de repos pour ma vieillesse. Tant que je vivrai, la déplorable histoire de Joseph sera présente à ma pensée. Tant que je vivrai, mes larmes et ma voix ne cesseront de rappeler mon malheur.

Ruben.

Jacob, mon père bien-aimé, à quoi sert de nourrir sans cesse ta pensée de cette douleur ? Joseph n’est plus… c’en est fait… J’ai déchiré mes vêtements et ma poitrine.

Jacob.

C’est la vue de cette campagne qui a renouvelé mes chagrins.

Issacar.

Certes, mon père, aucun malheur ne serait sur la terre comparable à ton malheur, si tu n’avais pas d’autres fils que Joseph. Mais il te reste encore onze fils. Ces regrets que tu témoignes de sa perte sont une injustice pour nous.

Jacob.

Hélas ! je l’avoue, Issacar, j’ai à certains égards mérité ma disgrâce ; car je préférais Joseph à tous mes fils. Étant déjà dans un âge avancé, je l’engendrai de Rachel, de la belle Rachel, doux objet de mon amour, pour laquelle je servis quatorze ans, supportant des offenses et des tromperies continuelles.

Ruben.

Eh bien ! dis-moi, ne te reste-t-il point de la même Rachel l’aimable Benjamin pour te consoler… Benjamin dont les yeux sont si beaux, la chevelure si riche, le parler si suave, et qui excelle à chasser l’ours dans la forêt ?

Jacob.

Y a-t-il ici quelque berger ?

Issacar.

Voilà Bato. Mon père et seigneur, tu n’as qu’à lui donner tes Ordres.

Jacob, à Bato.

Va, mon ami, vers Benjamin, qui est là-bas avec son troupeau, et dis-lui qu’il vienne avec toi trouver Jacob.

Bato.

Je vais te servir.

Il sort.
Jacob.

Puisse le ciel, qui m’a laissé vivre tant d’années, m’accorder à la fin quelque consolation !

Issacar.

Voici Lida.

Lida.

Je suis sensible à tes peines.

Jacob.

Que devient ma fille Dina ?

Lida.

Elle fuit la vue des humains et ne cherche que la solitude, comme si elle s’accusait elle-même de l’injure qu’elle a reçue de cet insolent.

Jacob.

Bien qu’elle ne soit point coupable, je ne suis point étonné qu’elle éprouve cette honte.


Entrent BATO et BENJAMIN, celui-ci vêtu en berger très-élégant, avec sa fronde à la ceinture, un arc et une flèche.
Bato.

Oui, Benjamin, ton vieux père t’attend près de cette fontaine dont le murmure entretient incessamment le souvenir de son malheur.

Benjamin.

Et qui est avec lui ?

Bato.

Issacar et Ruben.

Benjamin.

Je suis heureux qu’il m’appelle. Mais pour lui seul je pouvais renoncer au plaisir de poursuivre et de tuer cette bête féroce. (À Jacob.) Père et seigneur, me voici.

Jacob.

Oh ! oui, c’est le visage de Rachel !

Benjamin.

Laisse-moi baiser tes pieds.

Jacob.

Non pas !… Attends !… Viens dans mes bras, afin que tu sois plus près de mon cœur. — Que faisais-tu donc, mon enfant, beau comme le soleil à son lever, quand il réjouit la campagne humide, et par ses rayons transforme en perles brillantes la rosée suspendue aux fleurs ?… Je pensais à l’amour, et tu t’avances avec ton arc et ton carquois[14] !… Mais, hélas ! en voyant ces armes, je me rappelle involontairement la bête féroce qui dévora Joseph, et sans laquelle il vivrait encore.

Benjamin.

Mon père, mon seigneur bien-aimé, oh ! que ne puis-je consoler ta douleur !… Que ne puis-je adoucir la peine de ton cœur affligé ! Combien je serais heureux !… Lorsque je naquis, Rachel ma mère m’appela fils de douleur[15] ; et elle le voulut ainsi, parce que — souvenir affligeant ! — ma naissance devait causer sa mort. Me sera-t-il permis de t’apporter des consolations, à moi que le ciel même a nommé le fils de douleur ?

Jacob.

Comme une fleur tardive de l’automne réjouit le cœur du maître du jardin, de même, mon Benjamin, tu es né vers le stérile automne de mes années pour charmer mon âme affligée. — Viens avec moi, viens, mon enfant chéri. Je veux t’entretenir seul à seul sur le bord de cette fontaine murmurante.

Benjamin.

Oui ! mon père ; puisque je suis le fruit de ton dernier amour, je dois rappeler plus vivement à ta mémoire la douce histoire de Rachel.

Ils sortent.