LES
TROIS CHÂTIMENTS EN UN SEUL.
(LAS TRES JUSTICIAS EN UNA.)
Dans cette comédie, dont le fond est historique, Calderon, contre son ordinaire, s’est proposé un but moral : il a voulu montrer que certains attentats contre l’ordre social et la sainteté du mariage pèsent à jamais sur ceux qui s’en sont rendus coupables, et qu’ils les expient tôt ou tard d’une manière terrible.
Les principaux personnages de ce drame sont peints avec un art supérieur. Le jeune Lope, le héros de la pièce, qui se trouve dans la même situation que Louis Perez de Galice, et qui a également beaucoup de grandeur et de noblesse, est cependant bien individualisé ; il est plus fier, plus sombre, plus tragique ; et si l’on s’intéresse à Louis Perez à cause de ses brillantes qualités, on éprouve pour le jeune Lope une sorte de pitié mêlée de terreur, parce qu’on ne peut s’empêcher de voir en lui l’infortunée victime d’une fatalité déplorable. — Lope de Urrèa, plein de bonté et de générosité, malgré l’invincible antipathie qu’il éprouve contre celui qu’il croit ou ne croit pas son fils, me semble le type curieux de ces vieillards espagnols chez qui l’énergie de la volonté et la vigueur du caractère survivent à l’abandon des forces physiques. — Quant au roi don Pèdre, c’est, à mon avis, l’une des plus belles créations de Calderon, et quoique j’admire beaucoup le don Pèdre du Médecin de son honneur, je préfère encore celui-ci, qui a, selon moi, une unité plus majestueuse et plus imposante.
Parmi les beaux détails qui abondent dans cette pièce, on remarque sûrement le récit du jeune Lope, servant d’exposition, sa rencontre singulière avec Violante à la fin du premier acte, sa querelle avec le vieil Urrèa, l’interrogatoire de doña Blanca par le roi[1]. Et quand le jeune Lope, qui vient de donner son poignard à don Mendo, est saisi d’un effroi soudain, comme s’il entrevoyait tout à coup le destin qui le menace. Et quand, plus tard, poursuivi par les archers, il rend son épée à don Mendo, amené à ses pieds par un sentiment de respect qu’il ne s’explique pas et qui est un vague instinct de la piété filiale. Pour trouver des beautés du même genre que l’on puisse comparer à celles-là, il faut lire Lope ou Shakspeare.
Maintenant, quelques critiques.
Le fond de ce drame, avons-nous dit, est historique. Mais dans l’histoire, la cause première, ou, si l’on veut, le motif du drame est un adultère. À ce motif, Calderon a substitué une fausse déclaration de part ; et comme au début de la pièce, le poëte paraît annoncer un commerce criminel entre Mendo et Blanca, on est fort étonné, à la fin, d’apprendre qu’il s’agit d’un autre crime. Quelle a été l’intention de Calderon en modifiant ainsi la donnée de l’histoire ? Il aura voulu, j’imagine, surprendre le spectateur. Mais ce n’était point là, selon nous le sentiment qu’il devait chercher à produire dans une œuvre aussi grave, et dont le denoûment est si tragique.
Puisque nous parlons d’histoire, voici un autre reproche. Le roi don Pèdre, auquel l’Histoire attribue le jugement qui fait le dénoûment de cette pièce, est le roi don Pèdre Ier de Portugal, surnommé le Cruel ou le Justicier, et non pas don Pèdre d’Aragon, qui fut surnommé le Cérémonieux. Le poëte aura confondu. Que si Calderon voulait absolument mettre la scène en Espagne, mieux valait, encore choisir pour roi don Pèdre de Castille, à qui l’on a donné le même surnom qu’à son homonyme de Portugal, qui vivait à la même époque, et qui fit même avec lui un traité relatif à l’extradition mutuelle des réfugiés ; traité tout à fait digne du caractère de ces deux princes. Cela n’eût pas été plus vrai, j’en conviens, mais c’eût été plus vraisemblable[2].
Enfin, dans l’exécution de cette pièce, on pourra blâmer un certain abus de l’esprit et de l’imagination, des plaisanteries un peu déplacées et des jeux de versification qui laissent trop voir le poëte dans le moment même où il devrait le plus soigneusement s’effacer, pour ne laisser voir que les acteurs.
Eh bien, malgré tous ces défauts et malgré toutes nos critiques, les Trois Châtiments en un seul n’en sont pas moins un ouvrage qui mérite l’admiration des amis de l’art, comme tous les ouvrages où l’on trouve une grande vue d’ensemble, de la passion et de l’éloquence.