CHAPITRE PREMIER
Gulliver, après avoir essuyé une grande tempête, se jette dans une chaloupe et descend à terre.—Il est saisi par un des habitants du pays.—Comment il est traité.—Idée du pays et du peuple de Brobdingnac.
Hélas! malheureux que je suis! la nature et la fortune ont disposé de moi d'une étrange façon! A peine échappé aux Lilliputiens, deux mois après mon retour, j'abandonnai de nouveau mon pays natal, et m'embarquai dans les Dunes le 20 juin 1702, sur l'Aventure, dont le capitaine Nicolas, de la province de Cornouailles, partait pour Surate. Nous eûmes le vent très-favorable jusqu'à la hauteur du cap de Bonne-Espérance, où nous mouillâmes pour l'aiguade. Notre capitaine alors, se trouvant incommodé d'une fièvre intermittente, à peine si l'on quitta le Cap à la fin du mois de mars. Donc nous livrons la voile aux vents favorables, et notre voyage fut heureux jusqu'au détroit de Madagascar; mais, arrivés au nord de l'île, et les vents, qui dans ces mers soufflent toujours également entre le nord et l'ouest, des premiers jours de décembre aux premiers rayons du mois de mai, soufflant très-violemment du côté de l'ouest, l'Aventure, errant au hasard, fut poussée à l'orient des îles Moluques, à trois degrés au nord de la ligne équinoxiale.
En ce moment, le pilote était loin de son estime et les passagers étaient loin de leur compte; le capitaine, après avoir bien interrogé le ciel et les étoiles: «Enfants! nous dit-il, c'est maintenant qu'il faut montrer du courage, opposer un front calme à la tempête, et se sauver par le sang-froid. Pour demain, pas plus tard, je vous annonce un terrible orage, et malheur aux poltrons!» Il parlait encore... Un vent du sud, appelé mousson, s'élève. En vain, nous serrons la voile du beaupré et mettons à la cape en serrant la misaine; l'orage augmente: il faut attacher les canons. Mais quoi! le vaisseau était au large, et nous crûmes que le meilleur parti était d'aller vent derrière. Alors de border les écoutes; le timon était contre le vent, et le navire ne se gouvernait plus. A la fin, nous essayons de la grande voile... elle est déchirée par la violence du temps! Nous amenons la grand vergue, nous coupons tous les cordages... Hélas! la mer était très-haute, et les vagues se brisaient les unes contre les autres. Encore un effort: nous tirons les bras du timon, nous aidons au timonier, qui ne pouvait gouverner seul... Amener le mât du grand hunier, c'était dangereux, c'était mettre le malheureux navire à la dérive, et nous étions persuadés qu'il ferait mieux son chemin le mât gréé. Vanité de nos périls, de nos efforts, de nos espoirs! le vent et la tempête grondaient. Nous trouvant, grâce à Dieu, loin de l'écueil, nous mettons hors la grande voile, et gouvernons près du vent. Bientôt ce fut le tour de l'artimon, du grand hunier, du petit hunier! Notre route était nord-est; le vent, sud-ouest. Amarrés à tribord, démarrés, le bras devers le vent.—Oh! brassez les boulines, et toutes voiles dehors! Pendant cet orage, qui fut suivi d'un vent impétueux d'ouest-sud-ouest, nous fûmes poussés, selon mon calcul, environ cinq cents lieues vers l'orient; le plus vieux et le plus expérimenté des mariniers ignorait en quelle partie du monde nous étions. Cependant les vivres ne manquaient pas; solide était le navire, et notre équipage en bonne santé; mais nous étions réduits à une très-grande disette d'eau. Que faire? Après un moment d'hésitation, le vaisseau suivit son chemin; plus au nord, nous courions risque d'être emportés sur les côtes de la Grande-Tartarie, au nord-ouest, et dans la mer Glaciale.
Le 16 juin 1703, un mousse découvrit terre, du haut du perroquet; le 17, nous vîmes clairement une grande île ou peut-être un continent (encore aujourd'hui c'est un doute). L'île, à droite, s'avançait par langues de sable au milieu de l'Océan, en formant une baie étroite: à peine elle eût abrité un navire de cent tonneaux. Nous jetâmes l'ancre à une demi-lieue de cette baie, et notre capitaine envoya douze hommes bien armés, dans la chaloupe, avec des vases à contenir cette eau salutaire, que nous appelions de tous nos vœux. Je demande au capitaine la permission de monter dans la chaloupe, et je m'embarque avec une magnifique ardeur de tout voir, de tout découvrir. A peine à terre, il nous apparut que cette terre inhospitalière ne contenait ni rivière, ni fontaine, aucuns vestiges d'habitants; et voilà nos gens côtoyant le rivage afin d'y chercher de l'eau fraîche à la portée de leur navire. Pour moi, l'aventurier de l'Aventure, je m'avançai environ un mille dans les terres... et toujours le même pays stérile et plein de rochers! Je commençais à me lasser, et, ne voyant rien qui pût satisfaire ma curiosité, je m'en retournais vers notre embarcation, lorsque je vis nos hommes sur la chaloupe, qui s'efforçaient, à grand renfort de rames, de sauver leur vie; je remarquai en même temps qu'ils étaient poursuivis par un homme d'une grandeur prodigieuse. Quoiqu'il fût entré dans la mer, à peine s'il avait de l'eau jusqu'aux genoux; il faisait des enjambées étonnantes; mais nos gens avaient pris le devant d'une lieue, et, la mer étant dans cet endroit pleine de rochers, le géant ne put atteindre la chaloupe. Alors moi, de mon côté, je me mis à fuir et je grimpai jusqu'au sommet d'une montagne escarpée.
Ah! quelle épouvante! ah! quelle détresse et quel abandon! Il y avait si peu de temps que j'étais l'homme-montagne, et me voilà devenu si vite l'homme-fourmi! Que j'étais loin de Lilliput! loin de ses petits herbages, de ses petites montagnes, de ses champs de blé, de ses jardins, de ses forêts! En ce lieu sans nom, tout était vaste, immense, gigantesque et fabuleux!
A la fin, ne voyant rien venir, je descendis la colline, et par un grand chemin, qui n'était qu'un étroit sentier pour les habitants de ces campagnes, je gagnai un vaste espace où s'agitaient, avec un bruit formidable, des épis d'orge et de blé de soixante pieds de hauteur. Si grande et si touffue était la moisson, qu'il m'était impossible de rien voir au delà.
Je marchai pendant une heure avant d'arriver à l'extrémité de ce champ, qui était enclos d'une haie haute au moins de cent vingt pieds; les arbres étaient si grands, qu'il me fut impossible absolument d'en supputer la hauteur.
Je tâchais de trouver quelque ouverture dans la haie; malheureux que j'étais! En ce moment, j'aperçus un des habitants dans le champ voisin, de la même taille que le géant qui tantôt poursuivait notre chaloupe. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, il faisait environ cinq toises à chaque enjambée; et je ne crois pas que les plus beaux hommes de Lilliput aient jamais été frappés, en ma présence, d'une épouvante égale à la mienne en ce moment. Que faire et que devenir? Par quel miracle échapper au monstre?... Et je courus me cacher dans le blé. Je le vis arrêté à une ouverture de la haie, appelant d'une voix plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix! Figurez-vous, dans un clocher catholique, un bourdon qui sonne, appelant les peuples à la révolte! Ainsi criait le géant. A ces cris à me rendre sourd, six géants, leur faucille en main (chaque faucille étant de la hauteur de six faux), arrivèrent pour faucher ce blé géant. Ces gens n'étaient pas si bien vêtus que le premier, dont ils semblaient être les domestiques. Les voilà donc, avec ces grandes mains, armés de ces grandes faux, qui se mettent à scier ce grandissime blé dans le champ où j'étais couché. Je m'éloignai d'eux autant que je pus, mais je n'allais qu'avec une extrême difficulté: les tuyaux du blé n'étaient pas distants de plus d'un pied l'un de l'autre, en sorte que je ne pouvais guère marcher dans cette espèce de forêt. Toutefois je m'avançai vers un endroit du champ où la pluie et le vent avaient couché le blé... En ce moment l'obstacle devint insurmontable; et il me fut impossible d'aller plus loin, car ces pailles géantes étaient entremêlées à ce point, qu'il n'y avait pas moyen de ramper à travers; en même temps, les barbes des épis tombés étaient si fortes et si pointues, qu'elles me perçaient au travers de mon habit et m'entraient dans la chair. Cependant j'entendais ces grands moissonneurs qui n'étaient qu'à cinquante toises de ma misérable personne. Hélas! j'étais au bout de mes forces; la sueur coulait de mon visage. A la fin, n'en pouvant plus, je me couchai entre deux sillons, déjà prêt à mourir. Ici je me représentai ma veuve désolée, avec mes enfants orphelins, et je déplorais la folie qui m'avait fait entreprendre ce second voyage, contre l'avis de tous mes parents.
Dans cette terrible agitation, je ne pouvais m'empêcher de songer au doux pays de Lilliput, à ses frêles habitants que je tenais dans le creux de ma main, qui sans doute à cette heure, parlaient de moi dans leurs histoires, comme du plus grand prodige qui eût jamais paru dans le monde. Et je me rappelais le palais sauvé par moi, l'incendie éteint, les ennemis en fuite, la flotte entièrement accaparée, et tant d'autres actions merveilleuses dont la mémoire sera éternellement conservée dans les chroniques de cet empire, la postérité ayant peine à les croire, et les neveux tout disposés à traiter de menteurs les Hérodotes et les Tites Lives de Lilliput! «O mes braves gens! que diriez-vous si vous appreniez que votre Alcide est un insecte, et votre Jupiter tonnant un pauvre Lilliputien dans les mains de ces fils du limon!» Mais, fi de mon orgueil! c'était bien le cadet de mes soucis.
On remarque, en effet, que les créatures humaines sont ordinairement plus sauvages et plus cruelles à raison de leur taille; en faisant cette réflexion, que pouvais-je attendre? sinon d'être un morceau dans la bouche du premier de ces barbares énormes qui me saisirait? En vérité, les philosophes ont raison, quand ils nous disent qu'il n'y a rien de grand ou de petit que par comparaison. Peut-être un jour les Lilliputiens trouveront quelque nation plus petite à leur égard; et qui sait si cette race prodigieuse de mortels ne serait pas une nation lilliputienne, par rapport à celle de quelque pays que nous n'avons pas encore découvert? Effrayé et confus comme je l'étais, je ne fis pas alors toutes ces réflexions philosophiques.
Cependant un des moissonneurs s'approchant à cinq toises du sillon où j'étais couché, j'eus grand'peur qu'en faisant encore un pas, je ne fusse écrasé sous son pied, ou coupé en deux par sa faucille; c'est pourquoi le voyant près de lever le pied et d'avancer, je me mis à jeter des cris pitoyables, et aussi forts que la frayeur dont j'étais saisi put le permettre. A ce cri de sauterelle dans les blés, le géant s'arrête, il s'étonne... il se baisse... il cherche... il regarde... il avance avec mille précautions, et tant et tant, qu'à la fin il m'aperçut. Il me considéra quelque temps avec la circonspection d'un homme essayant d'attraper un petit animal inconnu. «Ça doit mordre ou ça doit piquer: prenons garde!» Ainsi, moi-même, autrefois, j'avais pris une belette. Il eut pourtant la hardiesse, à tout hasard, de me saisir par le milieu du corps et de me soulever à une grande toise de ses yeux, afin d'observer ma figure exactement. Je devinai son intention et résolus de ne faire aucune résistance. A quoi bon la résistance? Il me tenait en l'air, à plus de soixante pieds du sol; d'ailleurs, il me serrait cruellement, par la crainte qu'il avait que je ne lui glissasse entre les doigts. Tout ce que j'osai faire, ce fut de lever mes yeux vers le ciel, de mettre mes mains dans la posture d'un suppliant, de dire quelques mots d'un accent très-humble et triste, conformément à l'état où je me trouvais alors, tant je craignais, à chaque instant, qu'il ne voulût m'écraser, comme nous écrasons certains insectes entre deux ongles. O bonheur! le monstre était tout à fait rassuré. Même il parut content de ma voix et de mes gestes, et il commença à me regarder comme quelque chose de curieux, étant bien surpris de m'entendre articuler des mots... qu'il ne comprenait pas.
Cependant je ne pouvais m'empêcher de gémir et de verser des larmes; et, tournant la tête, je lui faisais entendre, autant que je pouvais, combien il me faisait de mal. Il me parut qu'il comprenait la douleur que je ressentais; ses doigts (c'étaient bel et bien le pouce et l'index) se relâchèrent, et levant un pan de son justaucorps, il me posa doucement dans un pli de la rude étoffe et courut du même pas vers son maître qui était un riche laboureur, et le même que j'avais vu d'abord dans le champ de blé.
Le laboureur, très-surpris à son tour de cette petite bête sans nom, prit un petit brin de paille, environ de la grosseur d'une canne, et leva délicatement les pans de mon justaucorps, qu'il prenait sans doute pour une espèce de couverture que la nature m'avait donnée. Il souffla dans mes cheveux pour mieux voir mon visage, et son souffle avait la violence d'un soufflet de forge. Il appelle en même temps ses valets, et leur demande (autant que j'en pus juger) s'ils avaient vu dans les champs un animal qui me ressemblât. Ensuite, il me pose à terre sur les quatre pattes; je me lève aussitôt, et, d'un pas solennel, je vais, je viens, je m'arrête, afin de montrer à mes frères que je n'avais pas envie de m'enfuir. Ils s'assirent tous en rond autour de moi pour mieux observer mes mouvements; j'ôtai mon chapeau et leur fis une belle révérence... Ils ne pouvaient revenir de leur étonnement; ils me regardaient sans mot dire, attendant l'opinion de leur maître. Et moi (tant on est lâche quand on est petit), voyant que ce gros fermier était l'arbitre de mon sort, je me jetai à genoux, je levai les mains et la tête, et je prononçai plusieurs mots en criant à m'égosiller. Puis je tirai ma bourse, pleine d'or, de ma poche, et la lui présentai humblement. Il la reçut dans la paume de sa main, et la porta bien près de son œil, pour voir ce que c'était; ensuite il la tourna plusieurs fois avec la pointe d'une épingle qu'il tira de sa manche... Il n'y comprit rien. Je lui fis signe qu'il mît sa main à terre, et, prenant la bourse, je l'ouvris et répandis toutes les pièces d'or dans sa main. Il y avait six pièces espagnoles de quatre pistoles chacune, sans compter vingt ou trente pièces plus petites. Je le vis mouiller son petit doigt sur sa langue et lever une de mes pièces les plus grosses, et ensuite une autre; mais il me sembla tout à fait ignorer ce que c'était. A la fin, il me fit signe de les remettre dans ma bourse et la bourse dans ma poche; et il se mit à rire avec le rire d'un ignorant.
Je lui fis tant et tant de génuflexions, de bassesses, de lâchetés, qu'il fut convaincu tout à fait que j'étais une créature raisonnable. Il me parla très-souvent, mais le son de sa voix m'étourdissait les oreilles comme le tic-tac d'un moulin; cependant ces mots étaient bien articulés. Je répondis aussi fortement que je pus en plusieurs langues, et souvent il appliqua son oreille à une toise de moi: tout fut inutile. Ensuite il renvoya ses gens à leur travail, et, tirant son mouchoir de sa poche, il le plia en deux et l'étendit sur la main gauche qu'il avait mise à terre, me faisant signe d'entrer là dedans, ce que je pus faire aisément: elle n'avait pas plus d'un pied d'épaisseur. J'obéis donc, et de peur de tomber, je me couchai tout de mon long sur le mouchoir, dont il m'enveloppa. De cette façon il m'apporta dans son logis, et tout de suite il appela sa femme en lui montrant sa trouvaille. Et la dame, avec des cris effroyables, recula d'horreur ou de dégoût. Ainsi font les petites maîtresses d'Angleterre, à la vue d'un crapaud ou d'une araignée. Cependant, lorsqu'au bout de quelque temps elle eut remarqué mes belles manières, mon intelligence, et comment j'observais les signes que faisait son mari, elle se prit à m'aimer très-tendrement.
Il était environ midi; un domestique servit le dîner. Ce n'était (suivant l'état simple d'un laboureur) que de la viande grossière, un plat d'environ vingt-quatre pieds de diamètre. Le laboureur, sa femme, trois enfants, une vieille grand'mère, composaient la compagnie. Lorsqu'ils furent assis, le fermier me plaça à quelque distance de lui sur la table, qui était à peu près haute de trente pieds; je me tins aussi loin que je pus du bord, de crainte de tomber. La femme, alors, coupa un morceau de viande, ensuite elle émietta du pain sur une assiette de bois qu'elle plaça devant moi. Je lui fis la révérence, et, tirant mon couteau et ma fourchette, je me mis à manger, ce qui leur fit grand plaisir. La maîtresse envoya sa servante chercher une petite tasse qui servait à boire des liqueurs; elle pouvait contenir douze pintes, et, pleine, elle me la présenta. Je levai le vase avec une grande difficulté, et, d'une façon respectueuse, je bus à la santé de madame, exprimant les mots aussi fortement que je pouvais, en anglais: ce qui fit rire la compagnie, et la mit de si belle humeur, que peu s'en fallut que je n'en devinsse sourd. Cette boisson aigrelette avait à peu près le goût du petit cidre, et n'était pas désagréable. Le maître me fit signe de venir à côté de son assiette; en marchant trop vite sur la table, une croûte de pain me fit broncher et tomber sur le visage, et j'en fus quitte pour la peur. Aussitôt je me relève, et, remarquant que ces bonnes gens étaient fort touchés, je pris mon chapeau, et, le faisant tourner sur ma tête, je fis trois Hurrah! pour marquer que je n'avais point reçu de mal. Voyez cependant le guignon, et comme on a très-bien dit que l'enfance est sans pitié! J'allais sans méfiance à mon maître (eh! oui, le petit est un grand esclave!), lorsqu'un rustre, un enfant de vingt pieds, le plus jeune, assis près de son père, un drôle ingénieux, me prit par les jambes et me tint si haut dans l'air, que je me trémoussai de tout mon corps. Son père indigné, m'arracha d'entre ses mains, en même temps qu'il lui donna sur l'oreille gauche une tape à renverser une troupe de cavalerie européenne. «Ah! drôle! ah! bandit! va-t-en d'ici!» tels étaient sans doute les discours de ce bon père. Mais moi, homme avisé, et qui redoutais fort les rancunes de ce petit garçon, me souvenant que tous les enfants, chez nous, sont naturellement lâches, méchants et sans pitié à l'égard des oiseaux, des lapins, des petits chats et des petits chiens, je me mis à genoux, désignant ce garnement qui était le Benjamin de la maison, je me fis entendre à mon maître et le priai de pardonner à son fils. Le père y consentit, le garçon reprit sa chaise; alors je m'avançai jusqu'à lui, et lui baisai la main.
Au milieu du dîner, le chat favori de ma maîtresse arriva, d'un bond, dans son giron. J'entendis un bruit semblable aux battements de douze faiseurs de bas au métier, et tournant la tête, je trouvai que ce chat était un tigre qui faisait le gros dos. Il me parut une fois plus grand qu'un tigre, au seul aspect de sa tête et de ses pattes, pendant que sa maîtresse lui donnait à manger et lui faisait mille caresses. La férocité de cet animal me déconcerta tout à fait, bien que je me tinsse au bout le plus éloigné de la table, à la distance de cinquante pieds. Notez que notre maîtresse, au chat et à moi, le tenait par son collier, de peur qu'il ne me prît pour une souris... Il méprisa cette espèce de gibier, et ne me fit pas même l'honneur d'un coup d'œil.
Vous avez vu parfois de mauvais plaisants mettre en présence un bouledogue et un matou; puis on les pousse, on les excite, et bientôt ils se déchirent, à la grande joie des spectateurs. Ainsi mon maître eut la curiosité de savoir si le chat et moi nous avions bec et ongles, et il nous plaça à une toise l'un de l'autre, en faisant: ticks! ticks!... J'étais perdu; mais, comme j'ai toujours éprouvé que si l'on fuit devant un animal féroce, ou s'il voit que vous tremblez devant lui, c'est alors qu'on est infailliblement dévoré, je résolus de faire à bon chat, bon rat! Je marchai hardiment à la bête et je m'avançai jusqu'à dix-huit pouces; elle recula, comme si elle avait peur. J'eus beaucoup moins d'appréhension pour les chiens de la maison, et pourtant, parmi ces roquets de la grosseur d'un bœuf, il y avait un mâtin d'une grosseur égale à celle d'un éléphant, et un lévrier un peu plus haut que le mâtin, mais moins gros.
Sur la fin du dîner, la nourrice entra, portant entre ses bras un enfant de l'âge d'un an. Ce marmot, à mon aspect, poussa des cris si violents, qu'on aurait pu, je crois, les entendre facilement du pont de Londres jusqu'à Chelsea. L'enfant, me regardant comme une poupée ou une babiole, criait afin de m'avoir, pour lui servir de jouet. La mère, heureuse, m'éleva et me donna à l'enfant, qui se saisit de moi, et me mit ma tête dans sa bouche, où je commençai à hurler si horriblement, que l'enfant, effrayé, me laissa tomber. Je me serais infailliblement cassé la tête, si la mère n'avait pas tenu son tablier étendu sous le petit animal. De son côté, la nourrice, pour apaiser son poupon, se servit d'un hochet, qui était un gros pilier creux, rempli de grosses pierres, et rattaché, par un câble, au corps de l'enfant; mais rien n'y fit, et elle se trouva réduite à lui donner le sein. Bonté divine! de toutes les monstruosités celle-ci était la plus horrible! Une montagne! un flot de lait! des vallons et des plaines de chair humaine! Une dame anglaise, un bel enfant dans ses bras... il n'y a rien de plus charmant! Peut-être est-ce en effet que ce doux spectacle apparaît à nos yeux désarmés, et qu'une loupe aurait bientôt dissipé le charme.
Oui, et ce fut ainsi qu'étant à Lilliput, une dame à la mode me disait que je lui paraissais très-laid; elle découvrait de grands trous dans ma peau, les poils de ma barbe étaient dix fois plus forts que les soies d'un sanglier, mon teint, composé de différentes couleurs, était tout à fait désagréable aux yeux de la dame... et pourtant je suis blond, et passe pour avoir le teint assez beau.
Après le dîner, mon maître alla retrouver ses ouvriers; autant que je le pus comprendre, il chargea sa femme de prendre un grand soin de son jouet. J'étais bien las, et j'avais une grande envie de dormir: ce que ma maîtresse apercevant, elle me mit dans son lit, et me couvrit d'un mouchoir blanc, mais plus large que la grande voile d'un vaisseau de guerre.
Je dormis deux grandes heures, et songeai que j'étais chez moi, avec ma femme et mes enfants, ce qui augmenta mon affliction quand je m'éveillai et que je me trouvai seul dans une chambre immense, et couché dans un lit de dix toises. Ma maîtresse était sortie et m'avait enfermé au verrou. Le lit était élevé de quatre toises; cependant quelques nécessités naturelles me pressaient de descendre, et je n'osais appeler: quand je l'eusse essayé, avec ma voix de galoubet, pas un ne fût venu à mon appel, et puis, j'étais à deux lieues de la cuisine où la famille se tenait. Sur ces entrefaites, deux rats grimpèrent le long des rideaux, et se mirent à courir sur le lit. L'un approcha de mon visage; et moi, me levant tout effrayé, je mis le sabre à la main pour me défendre. Ces animaux horribles eurent l'insolence de m'attaquer des deux côtés; mais je fendis le ventre à l'un, et l'autre eut peur de moi! Cet exploit accompli, je me couchai pour me reposer et reprendre mes esprits. Ces animaux étaient de la grosseur d'un mâtin, mais plus agiles et plus féroces, en sorte que, si j'eusse ôté mon ceinturon et mis bas mon sabre avant que de me coucher, j'aurais été dévoré par ces deux misérables rats! Je mesurai la queue de mon rat mort, elle avait quatre pieds environ; mais je n'eus pas le courage de traîner son cadavre hors du lit, et, comme il donnait encore signe de vie, je l'achevai, en lui coupant la gorge.
Bientôt après ma maîtresse entrait dans la chambre, et, me voyant tout couvert de sang, elle accourut, et me prit dans sa main. Je lui montrai du doigt le rat mort, en souriant et en faisant d'autres signes, pour lui faire entendre que je n'étais pas blessé; ce qui lui donna de la joie. Or, plus que jamais, certain besoin me pressait, et je m'efforçai de faire entendre à la dame que je souhaitais fort qu'elle me mît à terre, ce qu'elle fit. Foin de ma modestie! Elle ne me permit pas de m'expliquer autrement qu'en montrant du doigt la porte et en faisant plusieurs révérences. La bonne femme à la fin m'entendit, mais avec quelque difficulté; et, me reprenant dans sa main, elle alla dans le jardin et me déposa par terre.
La bonne dame était curieuse; elle eût donné beaucoup pour savoir comment je m'y prendrais pour accomplir ces petites nécessités qui la faisaient rire. Elle avait une idée étrange de notre pudeur; elle ne comprenait guère qu'un si petit animal eût des hontes de cette qualité. Bref, je la vis toute disposée à me suivre; il fallut tout le feu de mon regard, toute l'énergie et toute l'autorité de mon geste pour l'empêcher d'aller plus loin.
Pendant qu'elle était là, immobile et semblable au clocher de notre village, au milieu du champ de blé, je m'éloignai environ à cent toises, en lui renouvelant l'ordre absolu de me laisser en paix. Modeste et recueilli, je disparus entre deux feuilles d'oseille..... Faisons-nous grâce, ami lecteur, d'un plus long détail.
