CHAPITRE VIII
Retour de Gulliver à Maldonada.—Il fait voile pour le royaume de Luggnagg.—A son arrivée il est arrêté et conduit à la cour.—Comment il y est reçu.
Le jour de notre départ étant arrivé, je pris congé de Son Altesse le gouverneur de Glubbdubdrid, et retournai avec mes deux compagnons à Maldonada. Après une attente de quinze jours, je m'embarquai enfin sur un navire qui partait pour Luggnagg. Les deux gentilshommes, et quelques autres personnes qui m'avaient été bienveillantes, eurent l'honnêteté de me fournir les provisions nécessaires pour ce voyage, et de me conduire à bord. Le second jour de notre départ nous essuyâmes une violente tempête et fûmes contraints de gouverner au nord, par les vents alizés, qui soufflent, en cet endroit, l'espace de soixante lieues. Le 21 avril 1711, nous entrâmes dans la rivière de Clumegnig, qui est une ville port de mer, au sud-est de Luggnagg. L'ancre est jetée à une lieue de la ville et nous faisons le signal au pilote. En moins d'une heure il en vint deux à bord, qui nous guidèrent au milieu des écueils et des rochers, très-dangereux dans cette rade, et dans le passage étroit qui conduit au bassin où les navires sont en sûreté. De la longueur d'un câble, il touche aux remparts.
Quelques-uns de nos matelots, soit trahison, soit imprudence, me signalèrent aux pilotes comme un étranger grand voyageur. Ceux-ci en avertirent le commis de la douane; et ce commis, qui voulait de l'avancement, m'adressa diverses questions dans la langue balnibardienne, qui est entendue en cette ville à cause du commerce, et surtout par les gens de mer et les douaniers. Je lui répondis en peu de mots, et lui fis une histoire aussi vraisemblable qu'il me fut possible. Je jugeai cependant qu'il était nécessaire de déguiser mon pays, et de me dire Hollandais; mon dessein étant d'aller au Japon, où je savais que les Hollandais étaient les bienvenus. Donc je répondis qu'ayant fait naufrage à la côte des Balnibarbes, et m'étant échoué sur un rocher, j'avais été dans l'île volante de Laputa, dont j'avais souvent ouï parler, et que maintenant je songeais à me rendre au Japon pour retourner dans mon pays. Le commis, qui avait du vrai sang de douanier dans les veines, répondit, en homme avisé, qu'il ne doutait pas de la véracité de mon récit; mais il avait ses ordres, et, avant de m'admettre à la libre pratique, il se voyait dans la triste obligation de me séquestrer, jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres de sa cour, où il allait écrire immédiatement. Il espérait recevoir une bonne réponse avant qu'il fût quinze ou vingt jours. Me voilà donc prisonnier de la douane! On me donne un logement convenable avec une sentinelle à ma porte. J'avais un grand jardin où me promener, et je fus traité aux dépens du roi. Plusieurs personnes me rendirent visite, excitées par la curiosité de voir un homme qui venait d'un pays dont elles n'avaient jamais entendu parler.
Je fis marché avec un jeune passager de notre navire comme interprète. Il était natif de Luggnagg; mais, ayant passé plusieurs années à Maldonada, il savait parfaitement les deux langues. Avec son secours, je fus en état d'entretenir tous ceux qui me faisaient l'honneur de me visiter: ils m'interrogeaient, je répondais à leurs questions.
Au bout de quinze jours arriva la réponse du gouvernement: ordre exprès de me conduire avec ma suite, par un détachement de chevaux, à Traldragenbh ou Trildragdrib; autant que je m'en puis souvenir, on prononce ainsi des deux manières. Toute ma suite consistait en ce pauvre garçon, qui me servait de trucheman, de secrétaire et de valet de chambre. On fit partir un courrier devant nous, qui nous devança d'une demi-journée, pour donner avis au roi, son maître, de ma prochaine arrivée et pour demander à Sa Majesté le jour et l'heure où je pourrais avoir l'honneur et le plaisir de lécher la poussière du pied de son trône invincible.
Deux jours après mon arrivée, on m'accordait mon audience; et d'abord on me fit coucher et ramper sur le ventre et balayer le plancher avec ma langue, à mesure que j'avançais vers le trône de Sa Majesté. Grâce à ma qualité d'étranger, on avait eu l'honnêteté de nettoyer le plancher; et, ma foi! cette poussière à balayer, ce n'était pas la mer à boire. Ils me firent en ceci une faveur toute particulière, et qui ne s'accordait guère même aux personnes du premier rang, lorsqu'elles avaient l'honneur d'être reçues à l'audience de Sa Majesté. Quelquefois même on laissait le plancher très-sale... il suffisait d'un ennemi puissant pour être exposé à ces disgrâces. J'ai vu un seigneur la bouche obstruée à ce point de poussière et souillée de l'ordure qu'il avait recueillie avec sa langue, que parvenu aux pieds de ce trône intelligent, il lui fut impossible d'articuler une seule parole. A ce malheur point de remède; il est défendu, sous des peines graves, de cracher ou de s'essuyer la bouche en présence du roi. Il y a même en cette cour un autre usage abominable: une fois que vous étiez bel et bien condamné à mort, le roi dans sa bonté, pour vous épargner la honte du supplice, ordonnait que l'on jetât sur le plancher certaine poudre qui ne manque guère de vous faire mourir doucement et sans éclat, au bout de vingt-quatre heures. Mais, pour rendre justice au prince, à sa grande douceur, à la bonté qu'il a de ménager la vie de ses sujets, il faut dire à sa louange qu'après de semblables exécutions il a coutume d'ordonner très expressément de bien balayer le plancher, en sorte que, si ses domestiques l'oubliaient, ils courraient risque de tomber dans sa disgrâce. Je l'ai vu, moi qui vous parle, j'ai vu Sa très-clémente Majesté condamner un page au fouet, pour avoir malicieusement négligé de procéder à un balayage exact... Un jeune seigneur de grande espérance avait léché un restant de poison, et de cette légère inadvertance il était mort! Admirez cependant la bonté du monarque! Il voulut bien encore pardonner cette étourderie à son page, et lui fit grâce du fouet.
Revenons à mon audience. A quatre pas et à quatre pattes des pieds sacrés, je me levai sur mes genoux; là, je frappai sept fois la terre de mon front, et je prononçai ces paroles, que, la veille, on m'avait apprises par cœur... Ickpling Gloffthrobb suqutserumm blhiop mlashnalt, zwin tnodbalkguffh slhiophad gurdlubh asth. Ceci est un formulaire établi par les lois de ce royaume, à l'usage des hommes d'honneur qui sont admis à l'audience, et qu'on peut traduire ainsi: Puisse votre céleste Majesté survivre au Soleil! Le roi, sans se déconcerter (il disait la même chose à tout le monde), me fit une réponse à laquelle je ne compris rien, et moi, de mon côté, je criai très-distinctement: Fluft drin yalerick dwuldom prastrod mirpush, qui peut se traduire ainsi: Ma langue est dans la bouche de mon ami!... Si bien que, de leur côté, les interprètes royaux finirent par comprendre (ils étaient très-intelligents) que je désirais me servir de mon interprète; alors on fit entrer le jeune garçon dont j'ai parlé, et par son trucheman, je répondis à toutes les questions que Sa Majesté m'adressa pendant une demi-heure. Je parlais le balnibarbien, et mon interprète rendait mes paroles en lugnaggien.
Le roi prit grand plaisir à mon entretien; il ordonna à son blisfmarklub, ou chambellan, de faire préparer un logement dans son palais pour moi et mon interprète. Il fit mieux, il me gratifia d'une somme par jour pour ma table, avec une bourse pleine d'or, pour mes menus plaisirs.
Je demeurai trois mois en cette cour. Dans ces trois mois, Sa Majesté me combla de ses bontés, et me fit des offres très-gracieuses, pour me retenir dans ses États; mais trop profondément était gravé dans mon âme le souvenir de mon pays, de mes enfants, de ma chère épouse, privés depuis trop longtemps des douceurs de ma présence.