CHAPITRE VIII
Philosophie et mœurs des Houyhnhnms.
Je priais parfois mon maître d'avoir pour agréable que je visitasse les troupeaux de Yahous du voisinage, afin de me rendre un compte exact des mœurs, des habitudes et des passions de cette espèce de bétail humain. J'avais témoigné pour ces monstres une aversion si profonde, que j'étais sans nul doute à l'abri de leur corruption; c'est pourquoi le cheval à qui j'appartenais consentit à ces études physiologiques, à condition, cependant, qu'un gros cheval alezan brûlé, l'un de ses fidèles domestiques, d'un fort bon naturel, m'accompagnât toujours, crainte d'accident.
Ces Yahous en troupeaux ne se gênaient pas pour me regarder comme un de leurs semblables, ayant une fois vu mes manches retroussées, ma poitrine et mes bras découverts. Aussitôt que je fus au milieu d'eux, ils s'approchèrent de la façon la plus familière, et se mirent à me contrefaire, en se dressant sur leurs pieds de derrière, en levant la tête, une de leurs pattes sur le côté. Ils riaient de mes yeux, de mon nez, de mes deux mains, de mon allure, et leur rire était mêlé d'envie, d'aversion et de haine; ainsi font toujours les singes, à l'égard d'un singe apprivoisé, qui porte un chapeau, un habit, une épée et des bas.
Un jour qu'il faisait grand chaud, et que je me baignais dans un courant limpide, une jeune Yahouse, hardiment, se jeta dans l'eau, s'approcha de moi, et se mit à me serrer de toute sa force. Ah! quelle peur, quand je me sentis pressé entre ses deux bras ronds et potelés: A l'aide! au secours! Je poussais de grands cris, je tremblais d'être écorché vif... Malgré la fureur qui l'animait et la rage peinte dans ses yeux, je n'eus pas une égratignure... A mes cris accourut l'alezan, et la Yahouse, à regret, prit la fuite. Cette histoire assez ridicule ayant été racontée à la maison, réjouit fort mon maître et toute sa famille; elle me causa beaucoup de honte et de confusion. Je ne sais si je dois raconter que cette Yahouse avait les cheveux noirs, les yeux bleus, les lèvres roses et les dents blanches, les sourcils bruns, les ongles nacrés, et la peau bien moins brune que toutes celles que j'avais rencontrées.
Comme j'ai passé trois années entières en ce pays, le lecteur attend de moi, sans doute, qu'à l'exemple de tous les autres voyageurs je fasse ample récit des Houyhnhnms, et que j'expose en détail leurs usages, leurs mœurs, leurs maximes, leurs façons d'agir..... Le lecteur est tout à fait dans son droit, et voilà bien ce que je vais faire en peu de mots.
Les Houyhnhnms, qui sont les maîtres et les animaux dominants dans cette contrée, apportent, en venant au monde, une grande inclination pour la vertu. Ils avaient peine à mal penser d'une créature raisonnable; leur principale maxime est de cultiver et de perfectionner leur raison, elle est le guide unique de leurs moindres actions. Chez eux la raison n'est pas, tant s'en faut, un prétexte à toutes sortes de problèmes, attaqués et soutenus par toutes sortes d'arguments. Ils s'en voudraient de mettre en question toute chose, et de défendre, en disant: C'est probable, après tout! des sentiments absurdes, des maximes malhonnêtes! Tout ce qu'ils disent porte une conviction dans l'esprit; ils n'avancent rien d'obscur, rien de douteux, rien qui soit déguisé ou défiguré par les passions, par l'intérêt. Je me souviens que j'eus grand'peine à faire comprendre à mon maître ce que j'entendais par le mot opinion, et comment il était possible que nous disputassions quelquefois et que nous fussions rarement du même avis.
«La raison, disait-il, n'est-elle pas immuable? La vérité n'est-elle pas une, et devons-nous affirmer ce qui est incertain? De quel droit nier, positivement, ce que nous ne voyons pas clairement impossible, et pourquoi donc agiter des questions que l'évidence ne peut décider? Quelque parti que vous preniez, vous serez toujours livrés au doute? Enfin, à quoi servent ces conjectures, ces vains raisonnements, ces recherches stériles et ces disputes éternelles?
«Avec de bons yeux on voit de loin l'obstacle; avec une raison pure et clairvoyante, on ne doit point contester. Par toutes vos disputes à tout propos, il est démontré que votre raison est couverte de ténèbres, ou que vous haïssez la vérité, d'une haine sans trêve et sans merci.»
C'était une chose admirable que la philosophie intelligente de ce cheval: Socrate ne raisonna jamais plus sensément. Si nous suivions les maximes de cet alezan d'État, il y aurait assurément dans toute l'Europe, avec plus de bon sens, moins d'erreurs. Mais aussi que deviendraient nos bibliothèques, la réputation de nos savants et le négoce de nos libraires? La république des lettres ne serait plus que la république universelle de la raison: il n'y aurait dans les universités d'autres écoles que l'école même du bon sens.
Les Houyhnhnms s'aiment les uns les autres, s'aident, se soutiennent, et se soulagent l'un l'autre. Ils ne se portent point envie; ils ne sont point jaloux du bonheur de leurs voisins.
Ils n'attentent point à la vie et à la liberté de leurs semblables; ils se croiraient malheureux si quelqu'un de leur espèce était dans les alarmes; ils disent, à l'exemple d'un ancien: Nihil CABALLINI a me alienum puto. «Je suis cheval, et pas de chevalerie étrangère à mon souci de chaque jour.»
Ils ne médisent point les uns des autres; la satire en prose, en voyages, en romans, ils l'ignorent. Le supérieur aurait honte d'accabler son inférieur du poids de son autorité; ils commandent sans orgueil, on leur obéit sans bassesse; ici, la dépendance est un lien et non pas un joug; la puissance est toujours soumise aux lois de l'équité; l'autorité s'impose aux respects des gouvernés.
Leurs mariages sont bien mieux assortis que les nôtres. Le cheval noir épouse une noire, et l'alezan une alezane; un gris-pommelé épousera toujours une gris-pommelée, ainsi des autres. Les voilà donc à l'abri de nos déchéances conjugales: changements, révolutions, ni déchet dans les familles. Les enfants sont tels que leurs pères et leurs mères: armes et titres de noblesse consistent dans leur figure et leur taille, dans leur force et leur couleur, qui se perpétuent en toute leur postérité. Jamais cheval magnifique et superbe n'engendre une rosse, et jamais une rosse un beau cheval, comme cela arrive assez souvent chez nous.
Dans le genre cheval, point de mauvais ménage: épouse fidèle à son mari, et mari à son épouse.
Ils vieilliront dans la même tendresse; il sera toujours jeune pour elle, elle sera pour lui toujours nouvelle! Et ni divorce, ni séparation. Ils n'ont jamais été pratiqués chez eux. Époux toujours amants, épouses toujours maîtresses, ils ne sont point impérieux, elles ne sont point rebelles; jamais elles ne s'avisent de refuser ce qu'ils sont en droit et presque toujours en état d'exiger.
Leur chasteté réciproque est le fruit de la raison, non de la crainte, des égards ou du préjugé. Ils sont chastes et fidèles, pour la douceur de leur vie et pour le bon ordre; ils ont promis de l'être, et c'est l'unique motif qui leur fait considérer la chasteté comme une vertu.
Ils élèvent leurs enfants avec un soin infini. La mère attentive est là qui veille sur le corps et la santé, le père veille sur l'esprit et la raison. Ils répriment, autant que possible, les saillies et les ardeurs fougueuses de la jeunesse. En ce pays de Cocagne, on se marie avec joie et de bonne heure, conformément aux conseils de la raison, aux désirs de la nature.
On donne aux femelles à peu près la même éducation qu'aux mâles; et je me souviens que mon maître appelait déraisonnable et ridicule notre usage à cet égard. Il disait que la moitié de notre espèce, avec l'éducation qu'on lui donnait, n'avait pas d'autre talent que celui de multiplier.
Le mérite des mâles consiste principalement dans la force et la légèreté, celui des femelles dans la souplesse et la douceur. Si la cavale a les qualités du cheval, on lui cherche un cheval qui ait les qualités de la cavale. Ainsi tout se compense.
On voit ceci chez nous: quand la femme ordonne, il faut bien que le mari obéisse. Ils ont cela de consolant, chez eux: leurs enfants ne dégénèrent point, ils ressemblent à leurs parents et perpétuent heureusement les grâces et les vertus des auteurs de leurs jours.
Quant à ces mots: Corbeille, apport, dot, espérances, douaires, préciput, communauté, régime dotal, dernier survivant, part, demi-part, agnats et cognats, inventaires, successions, testaments, part d'enfants, premier lit, second lit, enfants légitimes et naturels, obligations, assurances, bénéfice d'inventaire, nourrices, biberons, bourrelets, langes, maillots, code, coutumes... on n'en sait pas le premier mot chez messieurs les chevaux! «Quoi! disent-ils, tant de précautions pour faire un bon ménage... et ne dirait-on pas que ces fils-là vivent cinq cents ans!»
Puis les voilà qui se gaussent en leur patois, et se moquent de nous!
Ils sont heureux à meilleur compte, et tout simplement.