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Classiquesen Ligne

CHAPITRE XII

Contre les voyageurs qui mentent dans leurs relations.—Ce que pense Gulliver de la conquête à faire des pays qu'il a découverts.

La voilà terminée enfin, cette histoire complète de mes voyages, pendant l'espace de seize ans et sept mois! Dans cette relation, j'ai moins cherché l'élégance et le talent du récit que la vérité et la sincérité. Peut-être avez-vous pris pour contes et fables les Voyages de Gulliver; convenez du moins que l'auteur parle en bonhomme, ignorant du mensonge et des ressources les plus vulgaires de la fiction. Donc ceci est un livre de bonne foi, il en a toutes les apparences: simplicité, clarté, bonhomie, exacts détails.

Il nous est aisé, sans doute, à nous autres voyageurs dans les terres inconnues, de nous perdre en descriptions surprenantes de quadrupèdes, de serpents, d'oiseaux et de poissons extraordinaires, mais, si la vérité a ses voiles, en revanche le mensonge a ses fumées, il est toujours le mensonge!

Au contraire, ici, reconnaissez le voyageur véridique à ces signes: il songe à donner de bons enseignements; il vise à l'utilité plus qu'à l'intérêt de la leçon; il s'adresse aux sages esprits, non aux esprits curieux; il est content s'il persuade, il est fâché s'il amuse; il cherche en tout lieu l'utile, il laisse aux écumeurs de mer les miracles.

Voilà tout ce que je me suis proposé dans cet ouvrage et je crois que l'avenir m'en saura gré.

Je voudrais de tout mon cœur qu'il fût ordonné par une loi:

Avant qu'un voyageur publie la relation de ses voyages, il jure par serment, en présence du lord grand chancelier, que tout ce qu'il va dire est exactement vrai, ou du moins qu'il le croit tel.

Le monde, à ce compte, aurait moins de déboires et ne serait pas trompé comme il l'est tous les jours. Je vote à l'avance pour cette loi salutaire! et, mon livre à la main, j'entendrai volontiers le terrible axiome: Il faut subir la loi que soi-même on a faite.

Autrefois, quand j'étais jeune, il n'y avait pas de relation de voyage qui n'eût un grand charme à mes yeux! Mais, depuis que j'ai fait plus que le tour du monde, que j'ai vu les choses de mes yeux, je n'ai plus de goût pour cette sorte de lecture; un simple roman me convient davantage, et plaise au Ciel que mon lecteur pense comme moi!

Mes amis ayant jugé que la relation de mes voyages avait un certain air de vérité qui plairait au public, je me suis livré à leurs conseils, et j'ai consenti à me faire imprimer vif! Certes, peu de malheurs m'ont été épargnés, mais j'ai toujours évité les horreurs du mensonge. Il n'y a rien de pire, et voilà l'abîme dont il est impossible de se tirer.

La fortune éprouva le malheureux Sinon.
Qu'elle en ait fait un traître! oh! ma foi non[4]!

Je sais qu'il n'y a pas beaucoup d'honneur à publier des voyages: cela ne demande ni science, ni génie, il suffit d'avoir une bonne mémoire, ou tenir un journal exact: je sais aussi que les faiseurs de relations ressemblent aux faiseurs de dictionnaires; ils ont leur nouveauté..., ils ont leur éclipse. On a dépouillé son voisin de droite, on est dépouillé par son voisin de gauche. Il m'arrivera peut-être ici la même chose, d'autres voyageurs iront dans les pays d'où je viens, ils en reviendront, ils enchériront sur mes descriptions, ils feront tomber mon livre... Heureusement, je n'écris pas pour la gloire, et pour peu que je sois utile un instant, ces petites déchéances ne sauraient me chagriner.

Je voudrais bien qu'on s'avisât de censurer mon ouvrage. En vérité, quel reproche adresser au voyageur qui décrit des pays dans lesquels nos marchands n'ont rien à gagner? J'ai écrit sans passion, sans esprit de parti, et sans vouloir blesser personne, uniquement pour l'instruction générale du genre humain. J'ai écrit sans aucune vue d'intérêt ou de vanité.

Les observateurs, les examinateurs, les critiques, les chicaneurs, les politiques, les petits génies, les patelins, les esprits les plus difficiles et les plus injustes, n'ont rien à me dire; ils ne trouveront point, Dieu soit loué! l'occasion d'exercer leur odieux talent contre un livre innocent de supercherie et de toute espèce de vanité.

Le petit nombre, c'est-à-dire les sages, me conseillaient, à mon retour, de présenter au secrétaire d'État un Mémoire instructif de mes découvertes! C'est la loi: toutes les terres qu'un sujet découvre appartiennent à la couronne.

Hélas! je doute un peu que la conquête des pays d'où je viens soit aussi facile que celle de Fernand Cortez dans cette contrée de l'Amérique où les Espagnols massacrèrent tant de pauvres Indiens nus et sans armes! Qui s'inquiète, après tout, de Lilliput? Le bel empire à conquérir et comme on serait sûr de faire ses frais de flotte et d'armée! En même temps, comme il serait d'une administration prudente et d'un gouvernement prévoyant d'attaquer les Brobdingnagiens!

Il ferait beau voir une armée anglaise entreprendre une descente en ce pays étrange, et messieurs les Anglais seraient-ils contents d'être envoyés dans une contrée où l'on a toujours une île aérienne sur la tête, et prête à écraser les rebelles?... à plus forte raison les ennemis du dehors qui voudraient s'emparer de cet empire!

Le pays des Houyhnhnms paraît une conquête aisée, au premier abord. On ignore dans ce doux pays, le métier de la guerre; armes blanches, armes à feu, sont lettres closes; plaines chargées d'avoine, opulentes prairies, pas un fossé, pas un rempart... Royaume à prendre...

Et pourtant, si j'étais ministre d'État, je ne serais guère d'humeur à tenter pareille entreprise. Ils sont sages, ils sont prudents, les Houyhnhnms; et leur prudence et leur parfaite unanimité sont des armes terribles. Imaginez-vous, d'ailleurs, cent mille Houyhnhnms en fureur, se jetant sur une armée européenne; est-ce qu'on résiste à pareil choc? Ah! que de soldats déchirés à belles dents! Que de bataillons défoncés à coups de pied, que de têtes brisées par ces poitrails de fer!

Il n'est point de Houyhnhnm auquel on ne puisse appliquer l'impavidum ferient... Quant à moi, leur disciple et leur serviteur fidèle, à Dieu ne plaise que jamais j'indique à la conquête les chemins qui conduisent à ces pâturages de la philosophie et du bonheur!

Ils m'ont appris la justice! ils m'ont enseigné le devoir! ils m'ont démontré l'horreur de la guerre! A Dieu ne plaise que Gulliver soit l'instrument d'une invasion chez eux!

Savez-vous, mes frères, ce que peut être une invasion? Une troupe de pirates est poussée par la tempête on ne sait où. Un mousse, au sommet du perroquet, découvre une terre: aussitôt les voilà qui cinglent vers ce lointain sans nom.

Ils abordent, ils descendent sur le rivage; ils voient un peuple innocent qui les accueille. Aussitôt ils donnent un nouveau nom à cette terre, ils prennent possession au nom de leur maître. Avec du sable et de la fange, ils élèvent un monument qui atteste à la postérité cette illustre action!

C'est bien fait. Par ces petites cérémonies, la terre appartient à ces brigands, toute la terre et ses habitants, tombeaux, berceaux, le fruit de l'arbre et l'or enfoui, de droit naturel tout leur revient. Ils ont le droit de vie et de mort. Pour le manifester au monde entier qui les contemple, ils égorgent une centaine de pauvres Indiens sans défense. Ils ont la bonté d'en épargner une douzaine, qu'ils renvoient à leurs cabanes. Voilà le grand acte de possession souveraine qui commence à fonder le droit divin.

Cette œuvre accomplie, ils reviennent en toute hâte au pays natal, rapportant des échantillons de leurs pillages, et demandant de nouveaux droits à tout piller, tout égorger; ils les obtiennent. Vaisseaux, fusils, canons, munitions, chevaux même, rien n'y manque, et pille, et tue!... Et voilà comme on devient un peuple civilisateur prêchant l'Évangile, et donnant aux peuples soumis l'utile exemple de toutes les vertus!

A Dieu ne plaise que je désigne ici la joyeuse Angleterre! Elle a déployé dans ses colonies une justice paternelle. Elle a porté l'Évangile dans les pays nouvellement découverts, heureusement envahis; elle a pratiqué la loi chrétienne, et pendant que l'Espagne envoie aux Indiens des égorgeurs, l'Angleterre est attentive à choisir des ministres dévoués, des gouverneurs honorables, des braves gens des deux sexes, bienvenus du roi, bienvenus des colonies, bienvenus du peuple anglais.

Qui nous pousse, au reste, à nous emparer des pays dont j'ai fait la description! Quel avantage d'enchaîner et de tuer les naturels? Ils ne possèdent ni mines d'or et d'argent, ni sucre, ni tabac. Ils ne méritent donc pas d'être un objet de notre ardeur martiale et de notre zèle religieux, et que nous leur fassions tant d'honneur que de les conquérir.

Si néanmoins la cour en juge autrement, je déclare que je suis prêt d'attester en justice, et la main sur le livre antique de notre foi, qu'avant moi nul Européen n'avait mis le pied dans ces mêmes contrées: je prends à témoin les naturels, dont la déposition serait irrécusable.

Il est vrai que l'on pourrait m'objecter ces deux Yahous dont j'ai parlé, et qui, selon la tradition des Houyhnhnms, parurent autrefois sur une montagne, et sont devenus la tige de tous les Yahous de ce pays-là...

Avec un peu de bonne volonté dans la demande et dans la réponse, il ne serait pas difficile de prouver que ces deux anciens Yahous étaient natifs d'Angleterre: ils ont transmis à leurs descendants plus qu'il n'en faut de leurs habitudes, de leur rudesse et des traits de leur visage, pour attester de leur origine picte et saxonne.

Au surplus, je laisse aux docteurs ès-colonies, aux économistes de profession, à discuter cet article, à examiner s'il ne fonde pas un titre incontestable et d'une évidente clarté pour le droit de la Grande-Bretagne.

Et maintenant que j'ai répondu, sans réplique, à la seule objection qu'on me pût faire au sujet de mes voyages, permettez, ami lecteur, après tant de fatigues sur terre et sur mer, que je me retire enfin dans mon doux pays de Redriff.

Après tant d'aventures presque incroyables, il n'est rien de mieux, en attendant une mort paisible, que beaucoup de sagesse, une humble maison, beaucoup de philosophie, un petit jardin.

ICI S'ARRÊTENT LES VOYAGES DE GULLIVER.