NOTE II.
Page 58. Enfin j’ai pris vos vieux habits à l’un et à l’autre.
Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressemble beaucoup à celui du chien sauvage Oniah, rapporté par M. de Crévecœur, dans un ouvrage plein d’humanité intitulé: Lettres d’un Cultivateur américain.
L’anecdote à laquelle Bernardin de Saint-Pierre fait allusion est racontée par M. Saint-John de Crève-Cœur, dans une lettre en date du 4 septemhre 1775. Un nommé Le Fèvre, petit-fils d’un protestant français exilé par la révocation de l’édit de Nantes, vivait dans le comté de Ulster. « Étant un jour chez ce colon, dit le narrateur, le plus jeune de ses onze enfants, âgé de quatre ans, disparut vers les dix heures du matin : la famille alarmée fit sur les bords de la rivière et dans les champs de vaines perquisitions. Les parents effrayés, envoyèrent chercher les voisins; nous entrâmes dans le bois, que nous parcourûmes avec l’attention la plus scrupuleuse; mille fois nous l’appelâmes, nous n’entendîmes d’autres réponses que celles des échos. Nous nous rassemblâmes enfin aux pieds de la montagne des Châtaigniers (Castagnia bush), sans avoir pu apercevoir le moindre vestige de cet enfant. Je n’ai de ma vie vu une scène plus affligeante.
Après nous être reposés pendant quelques minutes, nous nous divisâmes en plusieurs compagnies; la nuit vint, sans qu’il nous fût possible de nous flatter d’aucune espérance; les parents, au désespoir, refusèrent de retourner chez eux. Leur terreur était sans cesse augmentée par la connaissance qu’ils avaient de l’activité et de la fureur des chats de montagnes, dont les hommes ne peuvent pas toujours se défendre. Ils se peignaient un loup affamé dévorant leur enfant, et faisant ruisseler sur la terre le dernier sang qu’ils avaient produit. Quelle nuit sombre et mélancolique! elle me semble durer un mois. « Dérick, mon pauvre petit Dérick, où es-tu? où es-tu, mon enfant? réponds à ta mère, si tu l’entends?» Tout fut inutile. Aussitôt que le jour parut, chacun de nous recommença à chercher, mais avec aussi peu de succès que le jour précédent : nous étions tous désolés et ne savions que faire.
Heureusement un sauvage, chargé de pelleteries, venant du village d’Anaquaga, passa par la maison de Le Fèvre, à dessein de s’y reposer; il fut surpris de n’y trouver qu’une vieille négresse infirme.
« Où est mon frère, lui demanda ce sauvage?
— Hélas! dit la femme noire, il a perdu son petit Dérick, et tout le voisinage est employé à le chercher dans le bois. »
Il était alors trois heures après midi. « Sonne la trompe, tâche de faire revenir ton maître, je retrouverai son petit enfant. »
Aussitôt que le père fut revenu, le sauvage lui demanda les souliers et les bas que le petit Dérick avait portés le plus récemment : il les fit flairer à son chien; puis, prenant la maison comme centre, il décrivit un cercle d’un quart de mille de rayon, faisant sentir la terre à son chien partout où il le conduisait. Le cercle n’était pas encore achevé, lorsque l’intelligent animal se mit à aboyer. Sa voix ranima quelques lueurs d’espérance dans le cœur des parents. Le chien suivit la piste, et aboya encore; nous le poursuivîmes de toutes nos forces, et bientôt nous le perdîmes de vue dans l’épaisseur des bois. Au bout d’une demi-heure, nous le vîmes revenir; sa contenance était visiblement changée; elle annonçait une joie vive; j’étais persuadé qu’il avait retrouvé l’enfant; mais était-il mort ou en vie? c’est ce que nous nous demandions avec anxiété.
Le sauvage suivit son chien, et trouva, au pied d’un grand arbre, le jeune Dérick, dans un état d’anéantissement voisin de la mort : il le prit tendrement dans ses bras, et se hâta de nous l’apporter. Heureusement le père et la mère avaient été préparés à cette entrevue par leurs précédentes émotions. Ils coururent à la rencontre de leur frère, et reçurent leur cher Dérick avec une extase et un empressement que je ne puis vous décrire..... Les larmes vinrent aux yeux de tous les assistants; toute angoisse s’évanouit. Pour moi, je serrai avec énergie les mains du père dans les miennes sans pouvoir prononcer une seule parole. Après avoir baigné de pleurs le visage de l’enfant, les parents se jetèrent au cou du sauvage, dont le cœur naturellement plus dur s’attendrit néanmoins : c’était la première fois que je voyais pleurer un Indien.
Leur reconnaissance s’étendit jusqu’au chien, dont l’admirable instinct s’était montré supérieur à tous les efforts de l’intelligence...
Au retour, Le Fèvre ordonna une fête; il invita quatre-vingt-trois personnnes, et nous passâmes la nuit à nous réjouir. Plusieurs habitants vinrent à cheval, au point du jour, partager l’allégresse générale. Blancs et noirs félicitaient à l’envi les parents. Ce fut une tâche vraiment pénible pour Le Fèvre de recevoir tant de compliments. A peine avait-il le temps d’embrasser son enfant, qui, pendant cette nuit si différente de celle que nous avions passée, dormit sur les genoux de sa mère.
Le lendemain, Le Fèvre offrit au sauvage ce qu’il croyait pouvoir lui être utile; mais celui-ci, confus et peu accoutumé à tout ce bruit, s’était retiré dans la grange. Après s’être fait prier longtemps, il accepta une carabine de Lancaster, du prix de cent soixante livres.
Le nom de cet honnête Indien était Téwénissa ; celui de son chien, Ouiah. Vers les dix heures, Le Fèvre réunit toute la société dans la cour, fit asseoir l’Indien auprès de lui , prit son enfant dans ses bras, et s’exprima ainsi, dans la langue des Indiens :
Téwénissa ; avec cette branche de wampun, je te touche les oreilles ; Téwénissa , je m’adresse à toi. Tu as guéri la blessure de mon cœur; je pleurais amèrement, craignant d’avoir perdu mon enfant, et tu as desséché mes pleurs. J’étais comme un serpent engourdi, et tu m’as réchauffé. Que ferai-je pour toi, Téwénissa? il y a déjà longtemps que tu connais mon cœur, et que je t’ai pris pour ami. Aujourd’hui, devant tous ces témoins, je te reconnais et t’adopte pour frère. Écoute , Téwénissa , si jamais tu deviens incapable de chasser, viens ici y vivre à ta façon ; je t’y bâtirai une wigwham. Je ne t’offre point de terre ; c’est de toi et de tes ancêtres que nous tenons celle que nous cultivons. Si jamais tu es blessé, viens sous mon toit, je sucerai ta blessure : si jamais tu es las de ton village et des tiens , viens vivre avec un homme blanc qui t’aime. Si tu as sujet de pleurer, je sécherai tes larmes, comme tu as séché les miennes ; si Kitchy Manitou, le mauvais génie, te prive de tes enfants, viens ici , tu y trouveras une peau d’ours ; je te consolerai si je le puis. Comme à mon frère adoptif, je te donne cette branche de wampun bleu et blanc. Quand les tiens, à ton retour à Anaquaga , te verront porter ce wampun sur ta poitrine, tu leur diras ce qui s’est passé. Quand ton chien sera vieux et ne pourra plus te suivre, je lui donnerai de la viande et du repos. Téwénissa, j’ai fini.
Il prit ensuite le sauvage par la main, le fit fumer dans sa pipe, et ajouta en langue hollandaise : « Mes voisins et amis, voilà mon frère; que désormais le nom de Dérick , par lequel mon onzième enfant était connu, soit entièrement oublié , comme s’il ne l’eût jamais reçu à son baptême, et qu’il ne soit appelé, le reste de sa vie, que par celui de son libérateur et oncle Téwénissa. »
Toute l’assemblée applaudit. Le sauvage , les yeux vers la terre, fuma environ un quart d’heure sans rien dire, et ensuite il parla ainsi :
« Dérick , je te donne une branche de wampun, afin que tu m’entendes mieux ; avec cette même branche , je nettoierai le sentier qui mène de notre village à ta wigwham. Écoute, ce que tu m’as dit est gravé dans mon esprit. Tu es mon frère , quoique nous ne soyons pas du même sang ; ma wigwham est devenue la tienne jusqu’à ce que nous allions vers l’Orient, au lieu du repos; à ton tour, donne-moi ta main et fume dans ma pipe. Mon frère, je n’ai rien fait pour toi que tu n’eusses fait pour moi ; c’est le bon génie qui voulut que je passasse hier devant ta wigwham. Puisque tu es heureux , je suis heureux; puisque ton esprit se réjouit, le mien se réjouit aussi. Quand tu viendras à Anaquaga , tu n’iras plus te réchauffer au feu de Mataren , de Togararoca , de Wapwalipen, et de tes autres amis; mon foyer est dès aujourd’hui le tien ; je t’y donnerai une peau d’ours pour te reposer. J’ai fini : Voici une seconde branche de wampun, afin que tu te rappelles mes paroles. »
Ainsi se termina la cérémonie. L’enfant, devenu homme , n’a jamais quitté un nom qui était devenu le gage de sa reconnaissance, ainsi que de celle de son père. J’ai vu plusieurs de ses lettres signées Téwénissa Le Fèvre. Son libérateur et oncle adoptif mourut quelques années après ; le jeune homme, par l’aveu de son père, fut à Anaquaga, où, devant tous les Indiens, et le missionnaire, qui était un ministre morave, il adopta pour frère celui des enfants du vieux Téwénissa qui portait le même nom. Ce sauvage n’a jamais depuis traversé les montagnes bleues sans s’arrêter chez le jeune Le Fèvre, à qui j’ai entendu dire bien des fois qu’aussi long-temps qu’il vivra, il n’oubliera point qu’il doit la vie au père de ce frère adoptif.
