DE PASSY À RASPAIL EN MÉTRO
Le métro dans la gare pâle repart avec un grand bruit. Je m’assieds près d’une fenêtre et regarde les dernières lettres de la gare pâle qui est Passy. Le métro file et m’emporte dans le matin d’or qui me rend heureuse. Le soleil, follement rouge, sort en boule de la lumière mauve. Je regarde Paris qui s’éveille et ouvre ses yeux à persiennes. Je regarde la Seine noire et calme, qui passe sous moi et sous le métro. Je la vois qui tourne sous ses ponts en emportant les bateaux. Maintenant, c’est le boulevard de Grenelle avec ses hautes maisons neuves et blanches. Les carreaux reflètent mille soleils qu’ils se renvoient mutuellement. Voilà un café, un coiffeur qui n’est pas encore ouvert et puis « Grenelle » et l’arrêt ! Je ne veux rien perdre du matin blanc et tout voir ! Alors je regarde les affiches : le bec Auer, qui se pavane, l’Agence H., Zig-Zag qui fume comme une cheminée, et puis le Thermogène qui s’enflamme. Mais voilà de nouveau l’air et le boulevard de Grenelle. Encore des maisons, on me pointe mon billet, une place, une pharmacie, avec ses bocaux verts et bleus, un café, une épicerie, des charrettes de charbonniers, des taxis-autos rouges, des petites garçons allant à l’école, dont les collets noirs s’envolent. « Dupleix ». Ah ! revoilà le Thermogène, la pâte Radia, le chocolat Meunier et le cacao Suchard avec une cuisinière rouge, rouge, qui pèse des tablettes noires, noires. Un monsieur monte, le métro part. Le monsieur lit son journal : c’est Excelsior. Mais j’aime mieux regarder dehors. Voilà un dentiste, du moins, c’est écrit en lettres d’or sur son balcon. Un fleuriste et des coucous jaunes. Le grand hôtel du Centre qui est tellement sale que s’il n’était pas du Centre… il serait impardonnable. L’hôtel de l’Europe, qui n’est pas du reste plus propre, mais enfin, c’est l’hôtel de l’Europe. Cafés en gros. Boulevard de Grenelle, toujours et enfin la « Motte-Picquet ». Ah ! la Pâte flamande Oméga. La roue libre Eadie, la roue libre Eadie, la roue libre Eadie. Le manchon Kern, l’Ecla et un monsieur qui a un pied, un pied ! mais je quitte le pied du monsieur pour le boulevard Garibaldi et sa première teinturerie. Voilà un square, il n’y a personne. Des cuirassiers passent avec des poitrines lumineuses, puis un autre square avec un lion en pierre noire qui fait une tache dans la lumière. « Cambronne ». Oméga la pâte flamande, la lampe Z, Byrrh. Puis le boulevard Garibaldi, un coiffeur, une teinturerie, un bureau de tabac, des maisons vieilles, couvertes d’affiches, une boulangerie, l’avenue de Suffren, « Sèvres », la Salamandre, Oxo, l’Abricotine, le chocolat Meunier, le chronomètre Lip, et c’est tout ce que je peux voir. Voilà le boulevard Pasteur, on descend ! on descend ! Je ne vois plus la tête des arbres, je ne vois plus les maisons ! Je ne vois plus que les pieds des gens sur le trottoir. Je ne vois plus rien : le noir ! le noir ! Les lampes électriques me regardent et moi je regarde le long tunnel où les lettres noires de Dubonnet s’étalent. « Pasteur ». Les biscuits Pernot, que mangent des militaires à dents blanches, le radiateur Kern, la crème Simon, le foie gras truffé, et, sur les quais, des ouvriers, des femmes, des enfants ! Puis on se renfonce dans le noir, on rencontre un autre métro et c’est pendant un moment un mélange fou de lumière. Puis le couloir, Dubonnet, les lampes ! « Maine », la lumière Jougla, le cacao Van Houten, Saint-Raphaël Quinquina, La Salamandre. Une vieille dame monte avec des paquets qui tombent. C’est tout. Dubonnet, 0 kil. 275, Dubonnet, 0 kil. 270, Dubonnet, 0 kil. 265. « Edgar-Quinet », l’Habit Vert, le grand Bazar de l’Hôtel-de-Ville, la source Badoit. Bousculade sur les quais ! Ils sont fous les Parisiens. Dubonnet, 0 kil. 260, Dubonnet, 0 kil. 255, Dubonnet, 0 kil. 250. « Raspail ! » Je me précipite sur les quais. Je grimpe l’escalier. Je me jette sur le boulevard Raspail où le soleil fait tourner les maisons, et je cours, cours, pour respirer tout le Luxembourg.