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Classiquesen Ligne

I

Depuis que je suis arrivé en Europe, tout le monde — et mes compatriotes comme les étrangers — me pose invariablement la même question : « Qu’est-ce que le bolchévisme ? Que se passe-t-il en Russie ? Vous qui avez vu de vos propres yeux, racontez ; nous ne savons rien, nous ne comprenons rien. Dites-nous tout et dites-le autant que possible d’une façon calme et impartiale. »

Parler calmement de ce qui se passe à l’heure actuelle en Russie est difficile ou même impossible. Quant à en parler impartialement, j’y parviendrai peut-être.

Il est vrai que, depuis cinq ans, la guerre nous a habitués à toutes sortes d’horreurs, mais ce qui se passe en Russie est pire que la guerre. Là-bas, des hommes tuent, non seulement des hommes, mais leur pays, sans même soupçonner ce qu’ils font. Les uns s’imaginent accomplir une grande œuvre et croient qu’ils sauvent l’humanité. Les autres ne pensent à rien et s’adaptent simplement aux nouvelles conditions d’existence, ne tenant compte que de leurs intérêts quotidiens. Que se passera-t-il demain ? Pour ces derniers, la question les laisse indifférents. Ils ne croient pas en ce lendemain, de même qu’ils ne se rappellent pas ce qu’il y avait hier. Les gens de cette espèce forment en Russie, comme partout, la majorité écrasante. Et, si bizarre que cela paraisse au premier abord, ce sont ces hommes-là, les hommes de l’au jour le jour, entièrement absorbés par leurs petits intérêts, qui créent l’histoire. C’est entre leurs mains que se trouve l’avenir de la Russie, l’avenir de l’humanité, l’avenir du monde.

Voilà ce que ne comprennent pas les leaders idéologues du bolchévisme. Il semblerait que les disciples et les partisans de Marx, lequel a emprunté sa philosophie de l’histoire à Hegel, devraient être plus clairvoyants, savoir que l’histoire ne se fait pas dans les cabinets d’étude et qu’elle ne se laisse pas encadrer comme une toile peinte dans des décrets arbitraires. Or, essayez de le dire à l’idéologue bolchéviste aux yeux bleu clair : il n’arriverait seulement pas à comprendre de quoi vous lui parlez. Et si, par hasard, il le comprenait, il vous répondait exactement de la même façon que répondaient jadis, sous le tsar, les rédacteurs du Novoie Vremia et autres journaux qui assumaient la triste tâche de justifier par des idées le régime d’asservissement : « Tout cela, c’est du doctrinarisme. » L’histoire, Hegel, la philosophie, la science : l’homme politique est affranchi de tout cela. Cet homme politique décide du sort du pays qui lui est confié d’après ses propres conceptions.

On raconte que Nicolas Ier, auquel on avait présenté un projet d’une ligne de chemin de fer entre Moscou et Pétersbourg, sans examiner les plans des ingénieurs, traça sur la carte une ligne presque droite reliant les deux capitales et résolut ainsi le problème d’une façon simple et rapide. C’est de la même façon que les maîtres actuels de la Russie solutionnent toutes les questions. Et si le régime de Nicolas Ier, comme celui de la majorité de ses prédécesseurs et de ses successeurs, mérite en toute justice le nom de despotisme ignorant, c’est avec plus de justice encore qu’on peut caractériser par ce mot le régime des Bolchéviks. C’est le despotisme, et, je le souligne fortement, le despotisme ignorant. Les Bolchéviks, exactement comme les hommes politiques d’un passé récent, non seulement ne croient pas à la vertu (scepticisme qui est, comme on le sait, admis en politique), mais ils ne croient pas davantage à la science, ils ne croient même pas à l’intelligence. Conservateurs consciencieux des traditions politiques les plus purement russes, — traditions de la période du servage si vivante encore dans la mémoire de tous, — ils ne croient qu’au bâton, à la force physique brutale. De même encore que tout récemment, avant la guerre, à la Douma, les députés de la droite du type Markoff et Pourichkévitch raillaient l’humanitarisme libéral et répondaient par des menaces de potence et de prison à toutes les tentatives de l’opposition tendant à faire sortir, si peu que ce fût, nos anciens ministres et nos hommes de gouvernement de leur ornière réactionnaire, les commissaires actuels ne connaissent qu’une seule expression : tchresvitchaika. Ils sont convaincus que toute la profondeur de la sagesse gouvernementale réside dans ce mot. Les libertés, les garanties individuelles, etc., tout cela n’est qu’inventions vides de sens des savants d’Europe, des doctrinaires d’Occident. En Russie, nous nous en passerons bien, des libertés et des garanties individuelles ! Nous allons publier une centaine de milliers ou un million de décrets, et le pays illettré, ignorant, impuissant, misérable, deviendra du coup riche, instruit, puissant, et l’univers entier viendra admirer et nous emprunter avec ferveur les formes nouvelles du régime gouvernemental et social.

La Russie sauvera l’Europe. Tous nos sectaires idéologues en sont profondément convaincus. La Russie sauvera l’Europe justement pour cette raison que, contrairement à l’Europe, la Russie croit à l’action magique du verbe. Si étrange que ce soit, les Bolchéviks, fervents du matérialisme, apparaissent en réalité comme les idéalistes les plus naïfs. Pour eux, les conditions réelles de la vie humaine n’existent pas. Ils sont convaincus que le verbe possède une puissance surnaturelle. Tout se fait sous l’ordre du verbe ; il s’agit seulement de se fier à lui hardiment. Et ils se sont fiés à lui. Les décrets pleuvent par milliers. Jamais encore, ni en Russie, ni dans aucun autre pays, on n’a autant parlé. Et jamais encore la parole n’a aussi tristement retenti, correspondant aussi peu à la réalité. Il est vrai que, déjà à l’époque du servage, aussi bien que sous Alexandre III et Nicolas II, on parlait et l’on faisait des promesses. Il est vrai que, sous l’ancien régime aussi, la non correspondance entre les paroles et les actes du gouvernement provoquait l’indignation et la révolte. Mais ce qui se passe maintenant dépasse toutes les limites, même vraisemblables. Des villes et des campagnes se meurent littéralement de faim et de froid. Le pays s’épuise non pas jour par jour, mais heure par heure. La haine atroce, réciproque et non pas entre classes comme le voudraient les bolchéviks, mais de tous contre tous, grandit sans cesse, et, pendant ce temps, les plumes des journalistes-fonctionnaires continuent à tracer sur le papier les mêmes mots, devenus fastidieux à tous, sur le futur paradis socialiste.