VI
Il est certain que, consciemment ou inconsciemment, le gouvernement des paysans et des ouvriers fait tout ce qui dépend de lui pour arriver à exercer la dictature sur le prolétariat. Et d’ailleurs, comme la chose est claire pour tout Européen, il ne peut en être autrement. Je ne sais que trop dans quelle pauvreté vivaient les ouvriers et les paysans russes ; malheureusement, les Bolchéviks idéologues l’ignorent (quant aux crapules qui, en nombre immense, se sont accrochées aux Bolchéviks, elles le savent, elles). La cause de cette misère, il faut la chercher avant tout dans le régime politique de notre pays. Là où il n’y a pas de liberté, — il est nécessaire de répéter incessamment et à tout bout de champ aux Russes cette chose qui semble un lieu commun, — il ne saurait naître rien de ce qui est apprécié par les hommes sur la terre. Seuls les Krepostniki invétérés de la vieille Russie et ceux de la Russie prétendument rénovée peuvent ignorer un tel truisme. Je puis l’affirmer avec certitude : la date du 7 novembre 1917 doit être considérée comme celle de l’effondrement de la Révolution russe. Les Bolchéviks n’ont pas sauvé, mais trahi la population ouvrière et paysanne. Les phrases les plus retentissantes restent des phrases et la réalité reste la réalité. Ce qu’il fallait avant tout à l’ouvrier russe et au paysan russe, et même à l’intellectuel russe, c’était d’obtenir le titre de citoyen. Il fallait lui inspirer la conscience qu’il n’était pas un esclave, bafoué par quiconque en a le pouvoir, mais qu’il avait des droits, des droits sacrés, droits qu’il avait pour devoir de sauvegarder lui-même et que tous avaient à sauvegarder. C’est ce qu’a proclamé, comme tout le monde le sait, le Gouvernement Provisoire pendant les premiers jours de son existence. Mais les droits de l’homme et du citoyen, les droits auxquels, pendant des siècles et des siècles, avait aspiré le malheureux pays, ne sont restés inscrits que sur le papier. En réalité, quelques mois après, on avait commencé à rétablir l’ancien arbitraire. Les décrets et les nombreuses proclamations bolchévistes dont on a inondé la Russie ont été compris et interprétés par le peuple comme un appel à l’usurpation et au pillage : « Prend qui peut et tant qu’il peut. Après, il sera trop tard ».
Il est difficile de décrire la fièvre de pillage qui a secoué toute la Russie du front ; des soldats par cent milliers retournaient chez eux avec des sacs de butin. On fuyait aussi rapidement que possible pour ne pas laisser passer le moment. Les grands mots sur la solidarité, sur les problèmes internationaux, dont les Bolchéviks remplissaient abondamment leurs publications, n’ont jamais été entendus par personne. Le peuple s’est convaincu qu’aujourd’hui comme hier, ce qui existe ce n’est pas le droit, mais la force. Possédera celui qui aura pris, et l’on prenait sans la moindre gêne. Le pillage était suivi d’assassinats et de supplices. Peu de gens songeaient au travail. À quoi bon se livrer à un travail pénible, quand il est si facile de s’enrichir sans peine ? Dans l’atmosphère de férocité réciproque et de guerre civile s’éteignaient les dernières étincelles de la foi en la possibilité de réaliser « la vérité sur la terre », cette vérité fût-elle imaginaire. Dans les petites villes et dans les campagnes, le pouvoir tombait entre les mains de criminels et de misérables, qui masquaient leurs appétits de loups sous des phrases et qui appelaient le peuple à la destruction des bourgeois.
À Pétrograd et à Moscou, où, à côté de bandits et de filous, il y avait cependant des gens qui croyaient sincèrement à la toute-puissance du verbe, on se livrait à d’interminables palabres sur le paradis futur. Ce paradis reculait évidemment de plus en plus dans les nimbes de l’avenir. Ce qu’il y a à présent, c’est la faim, c’est le froid, ce sont les épidémies, c’est enfin la haine réciproque toujours croissante. Et déjà plus de classe possédante ou non possédante. L’ouvrier affamé hait également et le bourgeois et son propre camarade, qui a su ou qui a eu la chance de se procurer un morceau de pain de plus ou un peu de bois pour sa famille qui a faim et froid.
Mais là où la haine s’est manifestée avec une intensité toute particulière, c’est entre la ville et la campagne. La campagne s’est retranchée ; elle a refusé mordicus de donner quoi que ce soit à la ville affamée. Le gouvernement des ouvriers et des paysans a fait des efforts désespérés pour découvrir n’importe quel modus vivendi pour les ouvriers et les paysans. Pour arracher le pain au paysan on était obligé d’envoyer dans les campagnes des expéditions militaires de représailles qui revenaient souvent non seulement les mains vides, mais ayant perdu la moitié, sinon les trois quarts de leurs effectifs. Quiconque a suivi, ne fût-ce que la presse bolchéviste, sait qu’en réalité, les Bolchéviks n’ont jamais possédé la Russie. Ce qui leur était soumis, c’étaient les grandes villes dont la population terrifiée par des représailles sanglantes supportait son sort plus ou moins silencieusement ; mais la campagne, c’est-à-dire les neuf-dixièmes de la Russie, n’a jamais été au pouvoir des Bolchéviks. Elle vivait de sa vie propre au jour le jour, sans doute, mais sans aucune autorité centrale. Jusqu’à quel point l’autorité du gouvernement bolchéviste s’étendait peu sur la campagne, le meilleur témoignage s’en trouve dans les articles qu’a publiés dans les journaux de Kieff le commissaire ukrainien du ravitaillement, Schlechter, très dévoué aux idées communistes, bien que, il faut l’avouer aussi, homme fort obtus et fort incapable. Ses articles, très longs et très circonstanciés, ont été publiés pendant deux mois presque tous les jours dans la presse locale ; cet homme n’écrivait pas, il vociférait. Et il vociférait toujours la même chose : « La campagne ne donne pas de pain, elle ne donne pas non plus de bois ni de grains… Elle ne donne rien ! Ouvriers, si vous ne voulez pas mourir de faim et de froid, armez-vous et allez faire la guerre à la campagne, autrement vous n’obtiendrez rien ! »
Si ce langage eût été tenu par quelqu’un d’autre, on pourrait le soupçonner d’être un agent provocateur. Mais Schlechter est au-dessus d’un tel soupçon. La vérité, c’est que, Cosaque d’origine, malgré son nom allemand, il ne savait pas dissimuler son sentiment et sa pensée intimes. Ce qu’il avait en tête lui sortait de la bouche. Je crois que, si ses camarades étaient sincères, il serait depuis longtemps évident que le gouvernement des ouvriers et des paysans n’a pas su gagner les sympathies des ouvriers ni celles des paysans et que les idées communistes, quelles qu’elles soient par elles-mêmes, ne rencontrent aucun acquiescement dans les larges masses de la population. La vieille bourgeoisie n’a pas su, il est vrai, se défendre ; elle est à terre. Mais non seulement, je le répète, la bourgeoisie n’est pas morte en Russie, elle s’est, au contraire, raffermie et accrue, comme jamais. En même temps, les procédés bolchévistes de sauvegarder les intérêts chers à l’âme russe ont montré une fois de plus que ceux qui avaient tant redouté que la Russie n’allât vers ce bonheur petit-bourgeois dont jouissait l’Europe avant la guerre, et qu’il ne fût écrit dans le sort des fils de la Russie de contempler le royaume des cieux sur la terre, les procédés bolchévistes ont montré, dis-je, que ceux-là s’inquiétaient et se tourmentaient vraiment pour rien. D’après les renseignements qui nous parviennent aujourd’hui de Russie, on y a établi le travail obligatoire de dix et douze heures, le salaire aux pièces, la surveillance militaire des ouvriers, etc… C’est tout naturel ! L’ouvrier ne veut pas donner son travail, ni le paysan son pain. Or on a besoin de beaucoup de pain et de beaucoup de travail. Il ne reste donc qu’une seule issue : il doit y avoir, d’un côté, des classes privilégiées qui ne travaillent pas et forcent les autres par des mesures terribles, impitoyables à travailler au-dessus de leurs forces, et, de l’autre, des hommes sans privilèges, sans droits, qui, sans épargner leur santé et même leur vie, doivent fournir leur travail au profit du tout.
Voilà ce qu’a apporté le bolchévisme qui a tant promis aux ouvriers et aux paysans. Quant à ce qu’il a apporté à la Russie, je n’en parlerai pas : tout le monde le sait.
Les Bolchéviks idéologues possèdent encore un argument : le dernier. « Oui, disent-ils, nous n’avons rien pu donner aux ouvriers et paysans russes, et nous avons ruiné la Russie. Mais il ne pouvait en être autrement. La Russie est un pays trop arriéré, les Russes sont trop incultes pour adopter nos idées. Mais il ne s’agit ni de la Russie ni des Russes. Notre tâche est plus large : nous devons faire sauter l’Occident, détruire l’esprit petit-bourgeois de l’Europe et de l’Amérique, et nous entretiendrons l’incendie en Russie jusqu’au moment où le feu aura embrasé nos voisins et de là sera répandu sur l’univers tout entier. C’est là notre plus haute tâche, c’est là notre rêve suprême. Nous donnerons à l’Europe des idées. L’Europe nous donnera sa technique, son savoir-faire, son don d’organisation, etc… »
Telle est l’ultima ratio des Bolchéviks. Que vaut-elle ?