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Classiquesen Ligne

Scène I.

ARMAND, ADOLPHE. Ils entrent en causant.
Adolphe.

… C’est-à-dire que tu refuses de tenir tes engagements, et tes bonnes raisons pour cela sont que : « voyager t’ennuie » — « tu serais un triste compagnon » — « tu n’es pas dans ton assiette ! » — tu patauges enfin et moi j’en suis pour mes projets à l’eau.

Armand.

Mon cher ami, j’en suis désolé…

Adolphe.

Oui, je sais que tu m’accordes tes sympathies ; c’est quelque chose assurément.

Armand.

Franchement, Adolphe, je ne comprends pas pourquoi tu insistes. Ce voyage que nous projetions avec entrain, il y a deux mois, me répugne tellement aujourd’hui, que tu aurais l’air de me traîner au bagne si je consentais à t’accompagner.

Adolphe.

Me diras-tu au moins la raison de ce caprice ?

Armand.

Encore une fois, je n’en sais rien ; seulement tout ce que je puis te dire, c’est que je ne me suis jamais senti moins touriste qu’aujourd’hui.

Adolphe.

Tiens, veux-tu que je t’apprenne, moi, quel diable te tourmente ? Mon pauvre Armand, tu es amoureux.

Armand.

Peuh !

Adolphe.

Voyons ! la petite cousine ! hein ?… Avoue donc !…

Armand, souriant.

Je n’ai rien à avouer. Irène se soucie de moi comme des brins d’herbe qu’elle a la manie d’arracher au bord du chemin, chaque fois que nous nous promenons, qu’elle tourmente, un peu entre ses doigts et jette ensuite dans la poussière.

Adolphe.

Mais toi ?

Armand.

Bah ! moi, qu’importe ?

Adolphe.

Tu n’es pas indifférent, à ce qu’il me paraît.

Armand.

Oh ! tu aurais tort de penser, mon cher colonel, que je suis désespérément amoureux. Me voilà à un âge où l’on ne se fait plus de gros chagrins pour une amourette manquée, dis ?… je t’accorde qu’Irène est une perle, que l’on n’en rencontre pas de pareilles tous les jours… Pour être franc, je ne jure pas que si j’avais vingt-cinq ans au lieu de trente, que si elle me témoignait un peu d’inclination, je ne serais même assez fou !… mais il y a une telle disproportion d’âge entre nous, et puis — surtout ! — comme je n’ai pas l’honneur de plaire, ma foi, je réussirai à en prendre assez philosophiquement mon parti.

Adolphe.

Ton discours prouve un désintéressement que ton action dément. Tu te résignes facilement à n’être rien pour Irène, mais cependant tu renonces à t’en éloigner…

Armand.

Bah, tu crois que c’est pour cela ?…

Adolphe.

La foi sans les œuvres !

Armand.

En tous cas, la chose est bien claire : Irène ne m’aime pas et ne m’aimera jamais, donc…

Adolphe.

Tu en es sûr ?

Armand.

Non seulement elle ne m’aime pas, mais elle semble avoir quelque sujet de m’en vouloir. J’ignore ce qui lui déplaît tant en moi, ou ce que j’ai pu faire pour l’offenser, mais nous sommes toujours, et malgré tous mes efforts pour être aimable, sur une espèce de pied de guerre. Quel idiot ou quel malchanceux suis-je donc pour justement tomber sur les nerfs des personnes que…

Adolphe

Achève ! achève !… tu te trahis, mon cher. (Armand embarrassé lève les épaules.) Eh bien, tiens ! que me donnes-tu si je te relève la cause de ta disgrâce ?

Armand.

Tu sais quelque chose ?

Adolphe.

Te souviens-tu avoir déjà écrit une opinion sur ta séduisante cousine ?… Et remarque bien, mon fils, que si les écrits restent, les bêtises courent… Non ! Tu as eu un mot malheureux.

Armand.

Quoi ? Quel mot ?…

Adolphe.

À cette époque tu avais certaine toquade en tête. Tu aurais soutenu que tous les yeux bruns du monde, fussent même ceux d’Irène, n’étaient que de misérables nébuleuses auprès de la paire d’yeux bleus alors en faveur. Il y avait longtemps aussi que tu n’avais vu ta cousine, et… la chrysalide n’avait pas attendu ta permission pour devenir un adorable papillon.

Armand.

Mais enfin ! Qu’ai-je dit ?…

Adolphe.

Une chose que les femmes ne pardonnent jam… que quand elle n’est plus vraie : tu l’as traitée d’enfant de seize ans, de petite pensionnaire, ajoutant que tu avais une prévention toute particulière contre ces ingénues prétentieuses.

Armand, consterné.

Oui, oui, je me souviens !… Mon Diéu, pouvais-je deviner qu’elle ne ressemblait pas aux autres, et surtout, comment prévoir que cette sotte tirade viendrait à sa connaissance ?…

Adolphe.

Eh bien, te voilà renseigné. À toi maintenant de réparer habilement…

Armand.

Réparer ?… Jamais je n’aurai le courage de remettre ma bévue sur le tapis. D’ailleurs, à quoi bon ?

Adolphe.

Peut-être ne demanderait-elle pas mieux que de pardonner.

Armand.

Mais puisqu’elle ne peut pas me souffrir !

Adolphe.

Et si je t’affirmais le contraire ?…

Armand.

Quoi, tu soutiens sérieusement…

Adolphe.

Qu’elle t’aime ? Oui !

Armand.

Enfin, qu’est-ce qui te fait croire… sur quoi te bases-tu ?

Adolphe.

Eh bien, mon ami, rien qu’à lui entendre dire : « cousin » ou « petit cousin ! »… Ces inflexions-là ne trompent pas. Et puis j’ai d’autres indices… (Il se lève.) Enfin, Armand, prends mon conseil. Monte à l’assaut de ce petit cœur mal défendu. Attaque la citadelle ! Tu en recevras tout d’abord une vigoureuse bordée parce que la rancune qu’elle a sur le cœur devra passer la première ; mais vrai, si j’étais toi, je ne craindrais pas trop de braver ce premier feu… tu n’auras qu’à saluer la balle, à laisser passer… Du diable ensuite si tu n’es assez habile pour enlever la place désarmée !

Armand, avec entrain.

Voilà qui est militairement parlé, mon colonel ! Je crois, que votre hardiesse me gagne ! Si vraiment la forteresse n’est pas mieux gardée que tu le prétends, je te promets d’en tenter l’assaut !

Adolphe.

À la bonne heure ! Je t’aime mieux, ainsi… Puis, tiens… ça ne te va guère ce métier de soupirant méconnu. Je t’ai vu toujours, confiant, sûr de toi — et à juste titre, heureux coquin ! — ce n’est pas le moment de retraiter parce que le succès de cette affaire te tient plus au cœur !…

Armand.

Perfide ! Tu me tentes. Ma foi je ne vois pas en effet pourquoi je lui plairais moins qu’un autre.

Il offre un cigare.
Adolphe.

Précisément.

Armand.

Viens-tu fumer ?

Adolphe, à part, choisissant un cigare.

Le voilà sur la voie. (Haut, se dirigeant vers la porte.) Mais ne perds pas de vue, mon garçon, qu’il te faudra user de ruse avec ce petit serpent. Cette guerre qu’elle te fait, au fond n’est que de l’escrime ; mais si tu te défends comme un âne tu n’en perdras pas moins la partie.

Ils sortent.