Scène IV.
Bonjour, cousine !
Bonjour, cousin !
Vous ne me regardez pas ?
Pardon, mais… j’ai là un ouvrage un peu difficile. (Après une pause.) Je vous regarderai tout à l’heure, au lunch.
Vous brodez des pantoufles ?
Est-ce pour moi, petite cousine ?
Vous dites ?
Je vous demandais si vous êtes assez gentille pour me broder des pantoufles.
Ah ! ah ! ah ! Il me semble que je suis gentille tant qu’il faut, mais j’avoue que je n’avais jamais songé à cela, cousin.
Alors c’est pour un autre.
Probablement.
Et l’on ne peut pas demander qui, je suppose ?
À moins d’être indiscret.
Ainsi vous l’avouez…
Je n’avoue rien du tout.
Ce serait superflu. D’ailleurs je le demanderai à ma tante, car j’imagine que vous avez son approbation.
Mais c’est qu’il devient très ombrageux. (Haut.) Vous ne ferez pas cela, cousin. Si vous me dénoncez, gare à vous !… Et tenez, puisque vous voulez le savoir absolument, c’est pour parrain.
Elle me trompe évidemment. (Haut.) Ah oui, parrain, toujours parrain !
D’ailleurs, ne soyez pas jaloux, j’ai aussi commencé un petit ouvrage à votre intention…
Ah !
Voyons, où est-il maintenant. Ah… voilà. Ce n’est pas fini. Il y a un gland qu’on met là et qui retombe sur l’oreille !…
Vous ne supposez pas que je porterais pareille horreur ?
Vous ne l’aimez pas ?…
Oui, sur la tête d’un octogénaire paralytique.
Quel dommage ! (Le fourrant subitement dans son papier.) Qu’importe ? je le donnerai à Eugène.
Eugène ?
Le jardinier. Ses cheveux aussi commencent à…
Pour moi vous ne songeriez jamais à broder ainsi ?…
Je ne dis pas cela.
Mais vous ne dites pas le contraire ?
N…non. Franchement, cousin, vous devez comprendre cela. Un travail qui demande autant de temps et de persévérance suppose un certain… enthousiasme que… enfin, qui ne se professe pas généralement de cousin à cousine.
Tiens !
Non pas que je doute que vous ne puissiez à l’occasion inspirer cet enthousiasme à d’autres, plus étrangères… qui vous connaîtraient moins…
Charmant ! Ma parole !… Vous me dites là des vérités très flatteuses !
Mon Dieu, je ne sais comment vous vous y prenez pour me faire dire des choses désagréables qui sont loin de ma pensée. Tenez, cousin, prenons un exemple : Demanderiez-vous à votre sœur et à votre fiancée le même genre d’affection ?
Mais c’est que vous n’êtes pas du tout ma sœur, vous, méchante… Vous êtes même — entre nous, chère cousine — ma parente un peu bien éloignée. Mais voyons, dites-moi, vous-même, petite casuiste, de quelle façon particulière vous m’aimez… je serais curieux de connaître l’exacte nuance. Qu’est-ce que vous pourriez faire pour moi ?
Moi ?… (Comptant à demi-voix les points de sa broderie.) Un… deux… trois… Ce que je ferais pour vous ? Oh ! bien des choses !
Si par exemple vous me voyiez tomber dans la rivière et sur le point de me noyer ?…
Oh ! que me dites-vous là ? Je préviendrais les gens, je crierais, je vous jetterais une corde ! Est-ce que je sais, moi ? Un… deux… trois… quatre…
Et si j’étais malade, dangereusement malade ?
Je vous enverrais porter des bouillons, des confitures aux prunes. J’adore ça les confitures aux prunes ; vous ?… enfin des douceurs, comme on dit.
Rien que cela, petite cousine ?
Comment, rien que cela ? Vous êtes bien exigeant. Il ne faut pas attendre des actes héroïques d’une « enfant. »
Décidément vous ne me laissez aucune de mes illusions. J’étais assez fou pour me figurer que je comptais un peu pour vous.
Un peu !… Oh ! cousin, beaucoup !
J’espérais, petit cœur de roche, que je vous manquerais peut-être quand je serai parti.
Parti ? où ça ?
Vous le savez bien…
En Europe ?
Mais oui.
Mon Dieu, je commence à m’habituer à l’idée de cette catastrophe. Il y a quinze jours, vous arriviez pour nous faire vos adieux et depuis…
En effet, je dois vous sembler bien ridicule ?
Je vous trouve fort aimable, car enfin je suppose que vous nous reconnaissez quelque charme…
Nous ? ce pluriel est parfait !
Pardon si je m’y suis faufilée. J’espérais que vous n’objecteriez pas…
Qu’importe, je vous surprendrai un de ces matins. Je me réveillerai avec le courage de vous quitter ! — vous au pluriel — et pour longtemps.
Voilà un mot qui n’est pas aimable, cousin. (Regardant par-dessus l’épaule d’Armand.) La simple politesse eût dû vous engager à le retenir.
Il s’agit bien de politesse… Vous cherchez quelque chose ?
Oui, ma laine jaune, voulez-vous me la donner ? là, sur la table… Merci.
Vous mêlez de la laine jaune à votre ouvrage ?… savez-vous de quel sentiment cette couleur est le symbole ?…
De la jalousie !…
Oui, de la jalousie.
En voilà une horrible chose. Pour moi il n’y a rien d’aussi affreux qu’un jaloux.
Dites qu’il n’y a rien d’aussi malheureux !
Vous dites cela avec une conviction — vous l’avez été peut-être ?
Mon Dieu ! qui ne l’est pas ?… Qui ne l’a été à ses heures ?… Le diable est si ingénieux pour tourmenter ses… (Il regarde à ses pieds.)
Ses amis ?… Bon ! vous avez les pieds pris dans ma laine bleue ! Franchement, vous manœuvrez assez mal pour un grand garçon… Mais, c’est que vous êtes complètement pris dans mes filets !
Le regrettez-vous ?
Dans le moment, puisque vous me mettez mes filets, c’est-à-dire ma laine bleue, hors de service.
Vous ne m’aimez donc pas du tout, petite cousine ?
Mais si ! Dites donc, cousin, vous êtes bien sentimental ce matin. Je vous ai fait ma déclaration déjà, mais je vais la réitérer puisque vous êtes si incrédule : je vous aime comme toute petite cousine bien née doit aimer son grand et respectable cousin.
Pas davantage ?
Excusez du peu, c’est de bon cœur ! (Armand lui donne la laine qu’il a pelotonnée ; elle la jette dans son panier.) Là ! c’est assez travailler… Je m’en vais courir les bois. Vous ne savez pas comme c’est ravigotant cet air du matin !…
Ainsi vous me verriez me noyer que vous ne vous précipiteriez pas pour me secourir !…
Que vous êtes drôle ! Vous savez bien que je ne puis pas nager… et puis, pardonnez-moi, mais vous auriez l’air un peu… bebête, un grand garçon comme vous, d’être sauvé par une petite fille.
On est bien malheureux, Irène, quand on sent que personne ne tient à soi, qu’on peut souffrir et puis mourir sans qu’une sympathie songe à nous consoler ou à nous plaindre !
Décidément, vous voyez les choses en noir aujourd’hui. Pourtant si vous vous mettez à prendre ces airs, tragiques, vous allez certainement effaroucher les sympathies… J’aime les gens, moi, qui ne souffrent jamais et qui ne se meurent point… Au revoir, cousin. (Elle se retourne sur le seuil.) Et surtout, je vous prie, prenez garde à votre précieuse santé.
Irène ! nous allons au lac en phaéton, tout à l’heure.
Bon voyage !…
Vous ne viendrez pas ?
Non, merci, il fait trop chaud !