Scène VIII.
Comment, vous n’avez pas bougé ? Ah ! le parrain paresseux que vous faites ! Tenez, vous allez m’aider à faire mon bouquet. Voulez-vous m’enlever mon chapeau. (Adolphe le prend par les bords.) Non, non ! pas comme cela ! C’est noué ici… sous le menton.
Comme ça ?
Bien ! (Déversant les fleurs sur la table.) Ouf ! qu’il fait chaud ! Prenez les feuilles. Vous me les fournirez à mesure que je les demanderai. Ces œillets sont-ils beaux !… Sentez-moi cela !… hein !… J’en ai comme cela de trois couleurs.
Franchement, mademoiselle, cette course matinale ne vous a pas fait de tort ! Un coloriste tant soit peu partial soutiendrait que ces fleurs pâlissent…
Chut ! donnez-moi une feuille. Faites votre devoir et tenez-vous tranquille.
Oui, voilà comme je suis traité. Vous oubliez, mademoiselle, que vous me devez le respect ; que je vous ai vue haute comme cela…
Vite donc, une feuille. Mon Dieu, il y en a bien d’autres qui m’ont vue haute comme cela…
Et que tu maltraites également !
C’est étonnant, parrain, comme vous êtes nigauds, vous autres, les hommes…
Merci !
… dans certaines circonstances. Laissez-moi donc achever. Je ne dis pas cela pour vous, je parle de votre sexe en général… Voulez-vous me donner une feuille ?
Dans quelles circonstances ?
Tenez, des hommes qui ont presque le double de notre âge deviennent parfois devant nous de simples enfants. C’est la même candeur, la même aveugle crédulité. Nous leur faisons à plaisir avaler des couleuvres, et sans que leur logique s’en étonne, nous les transportons brusquement de la pure extase au plus noir désespoir. Vous êtes tous comme cela…
Pardon !… Étant donné certain état d’âme.
Parfaitement. Étant donné certain état de cœur, le plus fier et le plus sérieux d’entre vous devient la dupe la plus facile…
De votre perfidie. Et cela vous fait rire !
Si cela nous amuse, je crois bien. Vous êtes si drôles avec votre mine piteuse de brebis tondues, de martyrs sans espoir.
Pauvres nous !
On vous maltraite, on frappe à tour de bras et vous n’en courbez toujours que plus la tête. Vous prenez des airs désolés et l’on croit que vous allez vous mettre à pleurer. C’est d’un comique ! Si vous aviez seulement la pensée de vous redresser, de parler avec dignité, d’un accent noble et mâle de ressaisir tout d’un coup votre gravité d’homme. Oh ! alors les rôles changeraient bien vite, mais il n’y a pas de danger… Aussi longtemps qu’il y aura de jolis grands garçons follement épris de méchantes fillettes… Tant que le monde sera monde, les choses iront ainsi !
C’est très vrai ce que tu dis là, Irène, c’est très vrai ; mais ceci ne l’est pas moins (appuyant avec intention) : vous ne pouvez donner une plus grande marque d’intérêt au jeune homme que vous tourmentez ainsi que cette persécution même… (Irène fait un mouvement.) Rien ne prouve mieux qu’il plaît, qu’il est aimé… Te faut-il une feuille ?
Je ne suis pas de votre avis. Ah ! Tenez, parrain, connaissez-vous l’emblème de cette fleur ?
Non, ma chérie.
C’est la sagesse. Savant philosophe, je vous décore.
Mille grâces, ma charmante souveraine… Pourtant, vous m’êtes bien supérieure dans l’art subtil de philosopher. Vous ne faites que cela depuis un quart d’heure. Pas à l’honneur de mon sexe, par exemple… Mais, attendez donc… (Il prend au hasard une feuille sur la table. À part.) Voilà mon affaire ! (Haut.) Connaissez-vous l’emblème de cette fleur, vous qui savez tant de choses ?
Je sais au moins que cette fleur est une feuille !
C’est juste. Eh bien ! de celle-ci alors ?
Mais non.
Elle est le symbole de l’amour caché… Timide enfant, permettez qu’à mon tour, je vous décore ! (Il lui offre la fleur, qu’elle remet sur la table. À part.) Là !
Comment ! je ne vois pas en quoi je mérite… Je ne comprends pas… Je ne comprends pas du tout…
Je vois au contraire que vous saisissez parfaitement.
Je ne sais ce que vous voulez dire. (Elle passe à la table de gauche.)
Parbleu ! Je brûle mes vaisseaux ! (Haut.) Ce que je veux dire, c’est que tu aimes Armand. Ose soutenir le contraire.
J’aime… Lui ?… Ah ! par exemple. Vous tombez mal ! (Elle bouleverse fiévreusement son panier à ouvrage.) Un cousin ! c’est ridicule… Est-ce vous qui avez escamoté mon fil ?… Je n’ai rien pour attacher ce… chose. Attendez un instant.
Elle sort en courant.