Ravachol !
Sa tête échappe au couperet !
Les jurés qui ont osé cela, qui ont osé boucher leurs oreilles aux clameurs de la mort aboyante, ont-ils eu peur ? ont-ils eu peur de tuer un homme dont la mystérieuse vengeance ne meurt pas, toute, avec lui ? Ou bien, par delà l’acte, dont on leur criait l’épouvantable horreur, n’ont-ils écouté que la voix de l’Idée future, de l’idée dominatrice qui le spécialise, cet acte, qui le grandit ? Je ne sais pas. On ne sait jamais ce qui peut se passer dans la conscience d’un juré, ni à quelles injonctions suprêmes il obéit, en distribuant la mort ou la vie.
Les jurés ont moins tremblé que la Presse qui les raille, les insulte et les maudit. La Presse voulait du sang. Comme les bourgeois pourvus dont elle résume les instincts aveugles, dont elle défend les privilèges menacés, elle a eu peur. Et la peur est féroce. Pour se donner l’illusion d’un atroce courage, la peur aime à maquiller de rouge sa lividité. Elle croit aussi que le bruit du couteau légal, que le rebondissement, sur la planche infâme, d’une chair suppliciée, l’empêcheront d’entendre le claquement de ses dents, les galops effarés de son pouls, et ces voix qui, de jour en jour plus audacieuses, plus colères, montent du fond de l’enfer social. Elle se trompe. Il y a des morts qui reviennent ; il y a des voix qu’on n’étouffe pas. Et le néant est rempli d’énigmes terribles.
J’ai horreur du sang versé, des ruines, de la mort. J’aime la vie, et toute vie m’est sacrée. C’est pourquoi je vais demander à l’idéal anarchiste ce que nulle forme de gouvernement n’a pu me donner : l’amour, la beauté, la paix entre les hommes. Ravachol ne m’effraie pas. Il est transitoire comme la terreur qu’il inspire. C’est le coup de tonnerre auquel succède la joie du soleil et des ciels apaisés. Après la sombre besogne, sourit le rêve, d’universelle harmonie, rêvé par l’admirable Kropotkine.
D’ailleurs, la société aurait tort de se plaindre. Elle seule a engendré Ravachol. Elle a semé la misère : elle récolte la révolte. C’est juste.
Et puis, il faudrait compter.
Qui donc, durant cette lente, éternelle marche au supplice qu’a été l’histoire de l’humanité, qui donc versa le sang, toujours le même, sans relâche, sans une halte dans la pitié ? Les gouvernements, les religions, les industries, ces bagnes du travail, en sont tout rouges. Le meurtre dégoutte de leurs lois, de leurs prières, de leurs progrès. Hier encore, c’étaient les frénétiques boucheries qui, la Commune agonisante, transformèrent Paris en charnier ; c’étaient ces inutiles massacres où des femmes innocentes, de tout petits enfants, étreignirent, à Fourmies, la virtuosité balistique des Lebels. Et ce sont, tous les jours, des mines qui sautent, qui ensevelissent, en une minute d’horrible destruction, cinquante, cent, cinq cents pauvres diables dont les corps carbonisés ne remonteront jamais au soleil. Et ce sont encore ces atroces conquêtes aux pays lointains où des races heureuses, des races inconnues et pacifiques râlent sous la botte du négrier occidental, du détrousseur de continents, du violateur impur des terres vierges et des forêts familiales.
Chaque pas que l’on fait, dans cette société hérissée de privilèges, est marqué d’une tache de sang ; à chaque engrenage du mécanisme gouvernemental, la chair du pauvre, broyée, tournoie et pantèle ; et les larmes coulent de partout, dans la nuit de douleur où nul ne pénètre. En face de ces tueries continuelles et de ces continuelles tortures, qu’est donc ce mur qui se lézarde, cet escalier qui s’effondre ?
L’heure que nous vivons est hideuse. Jamais la misère ne fut plus grande, parce qu’elle ne fut jamais plus consciente, parce que jamais elle ne côtoya de plus près le spectacle des richesses gaspillées, la terre promise du bien-être d’où on la refoule sans cesse. Jamais la loi qui ne protège que les banques ne pesa plus durement aux épaules meurtries du pauvre. Le capitalisme est insatiable, et le salariat aggrave l’antique esclavage. Les magasins sont bondés de vêtements, et il y en a qui vont tout nus ; ils regorgent de nourriture et il y en a qui meurent de faim aux seuils des riches indifférents. Aucun cri n’est entendu ; quand une plainte plus haute perce la clameur douloureuse, les Lebels s’arment et les troupes s’ébranlent.
Et ce n’est pas tout.
Un peuple ne vit pas seulement de son ventre, il vit aussi de son cerveau. Les joies intellectuelles lui sont aussi nécessaires que les joies physiques. Il a droit à la beauté comme il a droit au pain. Eh bien, ceux qui pourraient lui donner ces joies impérieuses, ceux qui pourraient élever son esprit, sont traités en ennemis publics, pourchassés comme des criminels, traqués comme des anarchistes, battus comme des pauvres. Ils en sont réduits à vivre en solitaires. Une immense barrière les sépare de la foule à qui sont exclusivement réservés les répugnants spectacles, sur qui s’étend l’énorme, le sordide, l’intraversable voile de la bêtise triomphante. Nous assistons à un fait social inouï : c’est que, à cette époque, si riche en grands artistes, en grands poètes, en grands savants, jamais le goût public n’est descendu aussi bas, jamais l’ignorance ne se complut à de plus abjectes jouissances.
Eh bien, si l’heure que nous vivons est hideuse, elle est formidable aussi ; c’est l’heure du réveil populaire. Et cette heure est pleine d’inconnu. La mansuétude des opprimés, des délaissés, a duré assez longtemps. Ils veulent vivre ; ils veulent jouir ; ils veulent avoir leur part de bonheur, au soleil. Les gouvernants auront beau faire, se livrer aux pires réactions de la peur, ils n’empêcheront rien de ce qui doit arriver. Nous touchons au moment décisif de l’histoire humaine. Le vieux monde croule sous le poids de ses propres crimes. C’est lui-même qui allumera la bombe qui doit l’emporter. Et cette bombe sera d’autant plus terrible qu’elle ne contiendra ni poudre ni dynamite. Elle contiendra de l’Idée et de la Pitié : ces deux forces contre lesquelles on ne peut rien.