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Classiquesen Ligne

I

3 janvier 1872.

À huit heures du matin, la vigie signale la terre, et la silhouette de l’île de Pâques se dessine légèrement dans la direction du nord-ouest. La distance est grande encore, et nous n’arriverons que dans la soirée, malgré la vitesse que les alizés nous donnent.

Depuis plusieurs jours, nous avons quitté, pour venir là, ces routes habituelles que suivent les navires à travers le Pacifique, car l’île de Pâques n’est sur le passage de personne. On l’a découverte par hasard, et les rares navigateurs qui l’ont de loin en loin visitée en ont fait des récits contradictoires. La population, dont la provenance est d’ailleurs entourée d’un inquiétant mystère, s’éteint peu à peu, pour des causes inconnues, et il y reste, nous a-t-on dit, quelques douzaines seulement de sauvages, affamés et craintifs, qui se nourrissent de racines ; au milieu des solitudes de la mer, elle ne sera bientôt qu’une solitude aussi, dont les statues géantes demeureront les seules gardiennes. On n’y trouve rien, pas même une aiguade pour y faire provision d’eau douce, et, de plus, les brisants et les récifs empêchent le plus souvent d’y atterrir.

Nous y allons, nous, pour l’explorer, et pour y prendre, si possible, une des antiques statues de pierre, que notre amiral voudrait rapporter en France.

Lentement elle s’approche et se précise, l’île étrange ; sous le ciel assombri de nuages, elle nous montre des cratères rougeâtres et des rochers mornes. Un grand, vent souffle et la mer se couvre d’écume blanche.

Rapa-Nui est le nom donné par les indigènes à l’île de Pâques, — et, rien que dans les consonances de ce mot, il y a, me semble-t-il, de la tristesse, de la sauvagerie et de la nuit… Nuit des temps, nuit des origines ou nuit du ciel, on ne sait trop de quelle obscurité il s’agit ; mais il est certain que ces nuages noirs, dont le pays s’enténèbre pour nous apparaître, répondent bien à l’attente de mon imagination.

À quatre heures du soir enfin, à l’abri de l’île, dans la baie où Cook vint mouiller jadis, notre frégate replie ses voiles et jette ses ancres. Des pirogues alors se détachent du singulier rivage et se dirigent vers nous, dans le vent déchaîné.



Voici même une sorte de baleinière, qui nous amène un semblant d’Européen !… Un bonhomme en chapeau et en paletot, nous arrivant de Rapa-Nui, cela déroute mes idées et me désenchante.

Il monte à bord, ce visiteur : c’est un vieux Danois, personnage bien imprévu.

Il y a trois ans, nous conte-t-il, l’une de ces goélettes tahitiennes, qui transportent en Amérique la nacre et les perles, a fait un détour de deux cents lieues pour le déposer ici. Et, depuis ce temps-là, il vit seul avec les indigènes, le vieil aventurier, aussi séparé de notre monde que s’il eût fixé dans la lune sa résidence. Il avait été chargé, par un planteur américain, d’acclimater dans l’île les ignames et les patates douces, afin de préparer d’immenses plantations pour l’avenir ; mais rien ne va, rien ne pousse, et les sauvages refusent de travailler. Ils sont encore trois ou quatre cents, nous dit ce vieux, groupés justement tous aux environs de la baie où nous avons jeté l’ancre, tandis que le reste du pays est devenu un désert, ou peu s’en faut. Lui, le Danois, habite une maison de pierre qu’il a trouvée en arrivant et dont il a refait la toiture ; c’était autrefois une demeure de missionnaires français, — car il y a eu, durant quelques années, des missionnaires à Rapa-Nui, mais ils s’en sont allés, ou ils sont morts, on ne sait pas trop, laissant la peuplade revenir aux fétiches et aux idoles.

Tandis qu’il nous parle, j’entends derrière moi quelque chose de léger bondir, et je me retourne pour voir : un des rameurs du Danois, un jeune sauvage, qui s’est enhardi jusqu’à grimper à bord. Oh ! l’étonnante figure maigre, avec un petit nez en bec de faucon et des yeux trop rapprochés, trop grands, trop égarés et tristes ! Il est nu, à la fois très svelte et très musclé, tout en nerfs ; sa peau, d’une couleur de cuivre rouge, est ornée de fins tatouages bleus, et ses cheveux, rouges aussi, d’un rouge artificiel, sont noués par des tiges de scabieuse sur le sommet de la tête, formant ainsi une huppe que le vent remue et qui ressemble à une flamme. Il promène sur nous l’effarement de ses yeux trop ouverts. Dans toute sa personne, un charme de diablotin ou de farfadet.

— Et les statues, demandons-nous au vieux Robinson danois.

Ah ! les statues ? Il y en a de deux sortes. D’abord, celles des plages, qui toutes sont renversées et brisées ; nous en trouverons du reste près d’ici, aux environs de cette baie. Et puis les autres, les effrayantes, d’une époque et d’un visage différents, qui se tiennent encore debout, là-bas, là-bas, sur l’autre versant de l’île, au fond d’une solitude où personne ne va plus.

Il s’apprivoise, le sauvage à la huppe rouge. Pour nous plaire, le voici qui chante et qui danse. Il est un de ceux que les missionnaires avaient baptisés jadis et il s’appelle Petero (Pierre). Le vent, qui augmente au crépuscule, emporte sa chanson mélancolique et tourmente sa chevelure.

Mais les autres sont craintifs et ne veulent pas monter. Leurs pirogues cependant nous entourent, secouées de plus en plus par les lames, inondées d’embrun et d’écume. Montrant leurs membres nus, ils demandent par signes des vêtements aux matelots, en échange de leurs pagaies qu’ils offrent, et de leurs lances et de leurs idoles de bois ou de pierre. Toute la peuplade est accourue vers nous, naïvement surexcitée par notre présence. Dans la baie, la mer devient mauvaise. Et la nuit tombe.