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Table des matières VChapitre 34 / 34

APRÈS UNE LECTURE DE MICHELET

La mer ! — Il semble que ce mot en lui-même ait quelque chose d’immense, avec je ne sais quelle tranquillité de néant.

C’est un écrasant titre pour un livre : aussi avais-je des préventions inquiètes en commençant de lire cette Mer de Michelet, bien que l’œuvre fût célèbre.

Mais je me suis senti, dès les premières pages, rassuré par une sorte de prélude grandiose où passe un effroi religieux, et, de plus en plus ensuite, j’ai été conquis et j’ai admiré.

Je ne dis pas que ce soit toute la mer ; non, peut-être n’est-ce que la mer vue du rivage, — mais vue par des yeux profonds et clairs qui l’ont presque devinée jusqu’en ses lointains inconnus.

Comme en général ceux qui la regardent pour la première fois, Michelet s’épouvante d’abord devant la mer ; il lui trouve quelque chose d’hostile et d’éternellement destructeur ; il est oppressé par le sentiment de son irrésistible pouvoir d’anéantir. Il se complaît à lui rendre son appellation de nuit de l’abîme, ou ses noms antiques de « désert » et de « nuit ».

Les paysages marins, les landes et les plages commencent déjà pour lui cette impression de crainte — sans laquelle, du reste, il n’y aurait, par la suite, ni compréhension ni amour. Il s’inquiète dès qu’il entend et qu’il devine « la redoutable personne ». Sur ces sables où s’épanouissent, aux grands souffles vivifiants, des tapis d’œillets roses et toute une flore spéciale si exquise, il perçoit surtout, lui, la déroute des arbres, qui se couchent et qui meurent sous le terrible vent du large. Et cette voix de la mer, ce bruit puissant et berceur, qui me semble la plus apaisante de toutes les musiques, résonne au contraire à ses oreilles comme une longue et implacable menace.


Il a, d’ailleurs, au plus haut degré le don de faire passer dans l’âme de ceux qui le lisent son frisson personnel. Tellement que, ce soir même, du haut d’une falaise, — au bord de ce golfe de Biscaye où j’habite en ce moment et dont Michelet signale les parages comme si redoutables, — je regardais la côte et l’océan vert, dans un sentiment nouveau qui se rapprochait du sien. Je venais de lire ses premiers chapitres, qui ne sont que magiques paraphrases de ces quatre mots du solitaire de Granville : « Cela me fait peur ! » Alors les falaises de France et d’Espagne, fuyant de droite et de gauche au fond des lointains, m’apparaissaient comme labourées de blessures vives ; partout un déchiquetage cruel, laissant à nu des vertèbres de pierre rose ; en bas, des sables et des sables, prodigieux émiettements de choses mortes, et, sur leurs blancheurs tristes, des amas de débris étalés en lignes sans fin, témoignant qu’une orgie de destruction durait là depuis des siècles, des siècles et des millénaires… Sous l’influence de Michelet, je regardais, ce soir, avec des yeux différents des miens ; et, pour la première fois de ma vie, à cette tombée un peu sinistre d’une nuit de mars, je les voyais tels qu’ils sont, les abords du vaste gîte féroce : encombrés de ruines, d’ossements, d’organismes broyés et pulvérisés…

Pourtant elle était si calme la grande Tueuse, qui sommeillait étendue là-bas, sous les grises vapeurs crépusculaires ! oh ! si calme et si douce ! Endormie, elle rendait un confus bruissement d’orgues religieuses ; on entendait d’imprécises harmonies d’abîme monter de ses profondeurs ; elle était attirante comme le repos sans remords ; elle semblait appeler les hommes, éphémères à l’âme troublée, et les convier à venir, à venir tous, dans ses longs voiles gris, chercher la suprême paix de l’infini. Et sur ces sables, sur ces falaises, mille petites fleurs vigoureuses, aux senteurs saines, aux tiges rudes, glorifiaient la mer, disaient l’effet bienfaisant de son voisinage et la puissante vie qu’elle exhale… Aussi, peu à peu, toute mon affection confiante retournait à ce néant charmeur, qui a bercé pendant tant d’années ma vie livrée à son caprice.

Oh ! les tranquillités de la mer !… Oh ! prendre le large, s’éloigner et s’isoler sur une mer calme !… Y a-t-il au monde une impression reposante comparable à cette impression-là ?… Et, plus elle est sombre, la mer, plus elle est morne, au déclin des jours brumeux, sous le suaire des ciels de décembre, — plus s’accentuent les sentiments de paix qu’elle apporte, les sentiments de résignation à la mort, les sentiments d’oubli et de pardon de tout. Je crois que, même de ses tourmentes et même de l’horreur de son bruit, se dégage encore, sous une certaine forme, sa paix immense, qui endort, qui assainit et qui retrempe. De même qu’elle est le grand champ de lutte où les matelots gardent leur âme simple et se font un courage de fer, elle est aussi le cloître profond et superbe, le souverain refuge ouvert aux désolés qui n’ont pas de foi…


Dans ces premiers chapitres du livre de Michelet, qui pourraient s’appeler « chapitres de la terreur », il y a une admirable description de tempête, que j’ai lue avec une surprise et une émotion très particulières : je m’attendais si peu à la trouver là, cette souveraine tempête d’octobre 1859, la première que virent mes yeux et que mes oreilles entendirent ! Dans la mémoire des gens de la côte, elle a laissé une profonde trace sinistre et je m’en souviens moi-même avec une confuse frayeur.

J’ignorais que Michelet eût jamais passé dans mon pays, — et précisément il habitait, à cette époque, ce même hameau de Saint-George-de-Didonne, où l’on m’avait conduit pour une saison de plage ; tandis que je m’épouvantais, en petit enfant, de cette furie jamais vue, il était là, tout près, lui, qui la notait superbement pour l’avenir.

Il m’en reste surtout cette grise image : un soir, par un des crépuscules terribles d’alors, quelqu’un de grand, je ne sais qui, me tenait enveloppé dans le pan de son propre manteau et, pour n’être pas emporté, s’abritait avec moi derrière une muraille, essayant de regarder du côté du large ; je tâchais de voir, moi aussi, aveuglé, étouffé, par tout ce qui me cinglait la figure, par tout ce qui s’engouffrait dans ma poitrine, — et une grande musique d’enfer me maintenait dans une sorte de stupeur. Auprès de nous étaient deux femmes de la côte, à l’abri de ce même mur, enlacées étroitement à bras le corps, s’efforçant de comprimer leurs manteaux noirs, qui s’enflaient toujours et battaient avec un bruit de fouet ; elles regardaient comme nous du côté de l’épouvante, et l’une d’elles poussait des espèces de gémissements rauques, qui s’entendaient malgré le vent…

Je ne crois pas que la description de Michelet puisse être dépassée. Il est vrai, c’est encore du rivage qu’il a vu cette tempête, un peu comme il a vu les autres choses de la mer ; mais il nous en donne l’aspect et le bruit, l’obscurité et la profondeur, les embruns et la mouillure salée, — tellement qu’après avoir lu nous gardons de tout cela le sentiment intime et le grand frisson.

Peu à peu, à mesure que l’on tourne les feuillets du livre, on sent que l’auteur entre en communion plus intime avec son terrible modèle. Il s’incline devant la fatalité sereine de ses destructions, devant la patience de ses enfantements toujours recommencés. Finalement, il se prend d’une sorte d’amour épouvanté pour la grande Tueuse et la grande Créatrice ; il la proclame amie, mère et nourrice des êtres.


Et c’est à partir du chapitre intitulé « Fécondité » qu’il apparaît comme un poète unique, d’une incomparable grandeur. Je ne crois pas qu’on puisse donner jamais avec plus de puissance l’impression des profondeurs marines, où la vie obscurément se soulève du sommeil de pierre, l’impression de la sourde furie de vivre qui s’agite dans les eaux, de l’immense poussée organique qui monte, incessante et éternelle, du fond des ténèbres d’en dessous. — Mais, bien que Michelet parle de « nos très justes espoirs de revivre en nos âmes immortelles », son œuvre, dans toute cette partie, dégage une sombre et magnifique impression de mort ; la matière s’y révèle maîtresse de ses propres transformations, formidable, éternelle, souveraine de tout. Et l’on pourrait appliquer à ces passages la phrase même que l’auteur adresse à la mer : « Cela fait peur. »

Il va jusqu’à lui prêter, à cette mer, une sorte d’animalité confuse, une sorte de maternité consciente, — et il dit ces choses dans une langue à lui, où, sous chaque mot, s’ouvre un abîme.

Ensuite, dans une série de chapitres qui portent des titres étranges, tels que Fleurs de sang ou les Faiseurs de mondes, et qui sont colorés comme des nacres changeantes, Michelet se complaît à merveilleusement décrire la variété infinie des trésors marins. Ici, le livre devient quelque chose comme une histoire naturelle qui serait écrite par un poète et généralisée par un penseur.

Je m’étonne et j’admire qu’il ait pu peindre, en des attitudes si vivantes, ce monde fragile des eaux, qu’il n’a guère connu que mort, décoloré et desséché. Il n’a fréquenté que nos côtes un peu déshéritées, que les bords de nos mers froides et relativement pauvres ; c’est sur de ternes étagères de musées qu’il a rencontré les ossements, les enveloppes, les débris de ces milliers d’êtres par lui décrits, — et il lui a fallu sa prodigieuse intuition d’artiste pour leur rendre ainsi le mouvement et la couleur.

Il semble qu’il les ait sondées lui-même, les mers de corail emplies de merveilles, et les mers équatoriales, aux houles languissantes, lourdes à force de contenir de la vie, dormantes éternellement sous leurs grosses nuées d’orage ou sous leur soleil de splendeur.

De mon premier voyage de marin, j’ai gardé le souvenir d’un soir où je fus plus particulièrement en communion et en contact avec les puissances vitales épandues dans ces mers. C’était en plein milieu de l’Atlantique, sous l’équateur, dans la région des grandes pluies chaudes pareilles aux pluies du monde primitif, au déclin d’une de ces journées si rares où le ciel de là-bas quitte son voile obscur. Pas un nuage et pas un souffle ; par hasard, le Baal éternel flambait dans du bleu profond, — et alors tout devenait magnificence et enchantement. Dans l’immensité vide qui resplendissait, deux navires se tenaient inertes, arrêtés depuis des jours par le calme, lentement balancés sur place : le nôtre, et un inconnu qui apparaissait là-bas dans les limpidités chaudes de l’horizon.

Vers quatre ou cinq heures de l’après-midi, à l’instant où le Baal commence à éclairer d’or, on me chargea d’aller, dans une très petite embarcation, visiter cet autre promeneur du large, qui nous avait fait un signal d’appel. Oh ! quand je fus au milieu de la route, voyant loin de moi, l’un en avant, l’autre en arrière, les deux immobiles navires, je pris conscience d’un tête-à-tête bien imposant et bien solennel avec les grandes eaux silencieuses. Seul, dans ce canot frêle aux rebords très bas, où ramaient six matelots alanguis de chaleur, seul et infiniment petit, je cheminais sur une sorte de désert oscillant, fait d’une nacre bleue très polie où s’entre-croisaient des moirures dorées. Il y avait une houle énorme, mais molle et douce, qui passait sous nous, toujours avec la même tranquillité, arrivant de l’un des infinis de l’horizon pour se perdre dans l’infini opposé : longues ondulations lisses, immenses boursouflures d’eau qui se succédaient avec une lenteur rythmée, comme des dos de bêtes géantes, inoffensives à force d’indolence. Peu à peu, soulevé sans l’avoir voulu, on montait jusqu’à l’une de ces passagères cimes bleues ; alors, un instant, on entrevoyait des lointains magnifiquement vides, inondés de lumière, tout en ayant l’inquiétante impression d’avoir été porté si haut par quelque chose de fluide et d’instable, qui ne durerait pas, qui allait s’évanouir. En effet, la montagne bientôt se dérobait avec le même glissement, la même douceur, perfide, et on redescendait. Tout cela se faisait sans secousse et sans bruit, dans un absolu silence. On ne savait même pas bien positivement si l’on redescendait soi-même ; avec un peu de vertige, on se demandait si plutôt ce n’étaient pas les horizons qui s’effondraient par en dessous, dans des abîmes… Et maintenant, on était de nouveau au fond d’une des molles vallées, entre deux montagnes aux luisants nacrés, qui se mouvaient, — l’une en fuite, celle d’où l’on venait de glisser si aisément, et l’autre toute pareille, qui s’approchait menaçante. Cette eau chaude, aux pesanteurs d’huile, qui vous berçait comme une plume légère, était d’un bleu si intense qu’on l’eût dite colorée par elle-même, teinte à l’indigo pur. Si l’on se penchait pour en prendre un peu dans le creux de la main, on voyait qu’elle était pleine de myriades de petites plantes ou de petites bêtes ; qu’elle était encombrée et comme épaissie de choses vivantes. Autour de nous, il y avait aussi de ces coquillages appelés argonautes, qui naviguaient nonchalamment, toutes voiles dehors ; surtout, il y avait une profusion de méduses flottantes, qui tendaient chacune, à je ne sais quels imperceptibles souffles, une transparente petite voile nuancée au carmin : sur la surface du désert bleu, c’était comme une jonchée de fleurs en cristal rose…

Alors la mer m’apparut bien telle que Michelet l’a comprise : le grand creuset de la vie, dont « la conception permanente, l’enfantement ne finit jamais ».

FIN
  1. Ceci se passait le jour même où l’auteur venait d’être illégalement rayé des cadres de la marine, avec une trentaine d’autres officiers, par un précédent ministère. Depuis, le Conseil d’État a fait justice, comme on sait, en réintégrant dans leur corps M. Pierre Loti et ses camarades. (Note de l’éditeur.)
  2. Pantchiket, une corruption basque de François.
  3. D’après la tradition des Maoris et leurs généalogies d’ancêtres, cette aventure de leur arrivée à l’île de Pâques ne remonterait qu’à un millier d’années. — P. L.
  4. L’opinion admise est que les statues de l’île de Pâques n’ont pas été faites par les Maoris, mais qu’elles sont l’œuvre d’une race antérieure, inconnue et aujourd’hui éteinte. Cela est vrai peut-être pour les grandes statues de Ranoraraku, dont je parlerai plus loin. Mais les innombrables statues qui garnissaient jadis les maraï au bord des plages appartiennent bien à la race maorie et représentent vraisemblablement l’Esprit des Sables et l’Esprit des Rochers. — P. L.
  5. À l’île de Pâques, le nom de tous les volcans commence par Rano, ce qui signifie proprement : étang. C’est qu’en effet, la partie profonde de tous ces cratères est devenue avec le temps un marécage, où les indigènes, après les pluies, viennent chercher de l’eau. Mais pour avoir choisi cette appellation de Rano, il faut donc que les Moaris, en prenant possession de l’île, aient trouvé ces volcans déjà éteints et convertis en réservoirs. Cela détruirait cette théorie généralement admise que l’île aurait été bouleversée et diminuée par le feu depuis que les Moaris l’habitent. — P. L.
  6. Cette tête d’idole est aujourd’hui à Paris, au Jardin des Plantes, à l’une des entrées du Muséum. — P. L.
  7. Nous sommes en 1872. On n’avait encore inventé ni les photo-jumelles, ni les kodaks, et personne à bord ne faisait de photographie. — P. L.
  8. Tii-Oné et Tii-Papa, l’ « Esprit des Sables » et l’ « Esprit de Rochers » : ces noms et cette explication viennent des vieux chefs de l’île Laïvavaï (archipel Touhouaï, Polynésie) où se trouvent au bord de la mer des statues de même figure qu’à l’île de Pâques, bien que moins hautes et moins détériorées. — P. L.
  9. Chez les Maoris, il semblerait que l’âge des Grandes-Pierres se soit prolongé jusqu’aux temps modernes, car la matière volcanique dont certaines de leurs statues sont composées paraît peu durable, et les idoles au bord de la mer ne sauraient avoir plus de trois ou quatre siècles. La science officielle admet, il est vrai, que ces statues sont en trachyte, matière dure et résistante ; cela est exact peut-être pour les grandes figures de Ranoraraku ; mais non pour les innombrables idoles dont les plages sont jonchées : je les ai vues sciées aisément avec des scies à bois, et la matière en est friable et légère.
  10. Mgr d’Axiéri, évêque-missionnaire qui vécut de longues années en Polynésie, possédait un grand nombre de « bois qui parlent », et il avait obtenu, de quelques vieux chefs de l’île de Pâques, aujourd’hui défunts, la signification littérale de chacun des caractères de leur écriture. On trouvera ci-contre un aperçu des documents qu’il a laissés et qui sont tout à fait uniques.

    Cette écriture, — tracée en sillons de bœuf (suivant les expressions de l’évêque-missionnaire), — se lisait en commençant par le bas de l’inscription, et, toutes les fois qu’on passait d’une ligne à une autre, il fallait retourner la tablette, chaque ligne étant inscrite la tête en bas par rapport aux lignes voisines.

    Malheureusement, la signification ésotérique des mots, la seule importante, n’a pu être retrouvée et le langage des bois demeure à jamais inintelligible.

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