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MISSION DU THIBET.

Suite du voyage de MM. Gabet et Huc, Missionnaires Lazaristes (1)



(1) Le commencement de cette relation le trouve dans le précédent numéro. M. Gabet, après avoir raconté son arrivée à H'Lassa, ses luttes avec le délégné de la Chine et son départ forcé de la capitale du Thibet, achève ici le récit de son voyage jusqu'à Macao..



Nous fûmes quatre mois à traverser cet affreux pays, qui compte à peu près six cents lieues d'étendue depuis H'Lassa jusqu'à Ta-tsien-lou, première ville de la frontière chinoise. Il fallut, pendant cette longue route, reprendre en grande partie le cours des privations de tout genre qui avaient accompagné nos pas dans les solitudes mongoles. Souvent, après avoir marché une journée entière, exposés à une pluie battante, nous arrivions le soir à une misérable échoppe gardée par quelques soldats : il n'y avait pour reposer que la terre nue et quelquefois détrempée comme de la boue. La toiture mal faite et à moitié détruite ne nous garantissait ni du vent ni de la neige. Cependant, malgré tant de misères et tant de dangers, nous sortîmes toujours sains et saufs des passages les plus périlleux, et notre santé s'améliora de jour en jour.

Cette route, jusqu'aux frontières de Chine, ne présenta à notre vue qu'une suite continuelle d'abimes, des chaînes de rochers dont la cime se perdait dans les nues, et aux flancs desquels étaient suspendus d'immenses blocs de glace ; c'étaient à chaque pas de grands fleuves qui se précipitaient de cataracte en cataracte entre les coupures des montagnes; mais jamais des plaines fertiles, ni des lieux tant soit peu favorisés de la nature.

Nous vimes aussi un nombre considérable de Lamaseries. Les plus fameuses sont celle de Choupando, qui ressemble à une ville par ses monuments et la vaste étendue de son enceinte ; celle de Tsiamdo, qui compte quatre mille Lamas ; celles de Kian-ka, de Tchiang-ya, de Bathang et de Lythang. L'aspect du pays révèle de toutes parts qu'il n'est rien que par sa religion. Dans les Lamaseries seulement ont lieu les grands rassemblements d'indigènes. Les sciences, les arts et la plus grande partie du commerce sont concentrés entre les mains des religieux. Enfin le culte lamaïque sert à ce pays d'industrie, de gouvernement, de législation et de politique, Pour bien expliquer cet état, il faut dire que la religion de Bouddha possède tout le Thibet, avec ses habitants, ses terres, ses richesses, ses monuments et jusqu'à ses rochers ; car on voit leur granit tantôt couvert de légendes superstitieuses, tantôt taillé en forme d'idole avec une niche creusée dans la pierre vive ; on aperçoit même, suspendues à leurs flancs les plus abrupts, de grandes Lamaseries dont les cellules sont groupées et collées à la roche comme des nids d'hirondelles.

Ces Lamaseries jouissent toutes d'un territoire plus ou moins étendu, dont les produits forment le revenu des religieux, et dont l'administration appartient au Bouddha incarné du couvent. Tant d'avantages attachés à la dignité de grand Lama, excitent vivement les ambitions, et provoquent quelquefois les luttes les plus acharnées. Tel était le spectacle qu'offrait, à notre passage, la Lamaserie de Tchiang-ya. Son Bouddha était parvenu à cette place suivant toutes les formes voulues par les croyants du pays ; mais un compétiteur plus habile que lui ayant levé l'étendard de la révolte, il s'ensuivit une guerre terrible. Ce schisme, bien qu'il eut déjà, pendant six années, provoqué une infinité de combats, dévasté et ensanglanté bien des habitations et même des Lamaseries, n'avait cependant encore rien produit de décisif. Le Bouddha légitime disposait des milices de l'Etat ; mais l'anti-Bouddha, rachetant par la supériorité de ses talents le vice de son origine, avait entraîné presque tout le peuple à sa suite, et luttait avec avantage contre son rival. Des campagnes en friche, couvertes ça et là de monceaux d'ossements ; des villages incendiés et démolis, n'attestaient que trop l'implacable fureur dont les deux partis étaient animés.

On voit aussi dans cette partie du Thibet un grand nombre de Lamas contemplatifs, à la façon des fakirs de l'Inde. Nous passâmes au pied d'une caverne où l'un d'eux menait depuis vingt et un ans la vie érémitique : sa règle était, dit-on, de ne faire qu'un repas par semaine, et de ne paraître en public qu'une fois tous les trois ans. Il a près de lui un disciple pour transmettre ses réponses aux personnes qui viennent le consulter. La réputation dont il jouit est colossale. Ces ermites sont nombreux, et en général ils sont toujours la souche d'une nouvelle incarnation bouddhique.

Nous arrivâmes à Ta-tsien-lou, première cité chinoise de la frontière, quatre mois après notre sortie de H'Lassa. Le cortège de cercueils qui nous accompagnait fut déposé dans cette ville, et un nouveau Mandarin fut nommé pour nous conduire jusqu'à la capitale de la province, appelée Tching-ton. Dès lors nous nous trouvâmes entièrement entre les mains des Chinois, car dès qu'on a passé Ta-tsien-lou, on ne rencontre plus de Thibétains. Le sort de M. Perboyre, mis à mort quelques années auparavant, nous avertissait assez de ce qui pouvait nous être réservé ; mais habitués depuis deux ans à avoir sans cesse la mort présente sous les yeux, de mille manières différentes, nous n'éprouvions aucune crainte. La pensée d'être traduits devant les tribunaux, et d'y souffrir le martyre, nous apparaissait comme la fin la plus heureuse de notre course, et comme la plus belle récompense que Dieu pût accorder à nos désirs. Nous marchions donc à grandes journées, impatients plutôt qu'inquiets de voir quelle serait l'issue de notre affaire.

Le bruit de notre arrestation nous avait de beaucoup précédés ; les Mandarins l'avaient même fait afficher publiquement ; mais en même temps on avait appris la triste fin de nos conducteurs et d'une partie de nos satellites. Ces événements, qui montraient la colère du ciel visiblement déchaînée contre les agents de cette persécution, avait semé la terreur dans les lieux où nous devions être jugés.

Arrivés à la capitale, nous fûmes logés chez l'intendant des prisons, et dès le lendemain conduits au tribunal, La séance était disposée avec un appareil inaccoutumé ; au lieu d'un seul Mandarin, comme dans les causes ordinaires, les cinq premiers magistrats de la province y étaient venus prendre place. Leurs officiers formaient de chaque côté une longue haie, depuis la grande porte jusqu'au fond de la cour où siégeait le tribunal ; sur les gradins, on voyait, debout, une troupe de bourreaux armés de leurs instruments de torture : les uns soutenaient des cangues, d'autres agitaient dans leurs mains des fouets, étalaient des chaînes qu'on faisait rougir au feu, ou des roseaux pointus pour être plantés sous les ongles, enfin tout l'appareil des divers genres de supplices en usage chez ces barbares. Tous ces bourreaux forment comme un cercle autour du prévenu, et se tiennent prêts à exécuter à l'instant même les arrêts du juge. On déploie à dessein aux yeux de l'accusé cet effrayant spectacle, afin que la vue des instruments de supplice abatte son courage avant même que la torture lui soit appliquée.

La grâce divine que Jésus-Christ promit à ses disciples lorsqu'ils seraient conduits devant leurs persécuteurs, nous vint sensiblement en aide ; car au lieu de chanceler, nous nous sentîmes comme électrisés en présence des Mandarins et de cette troupe de bourreaux.

On commença par nous sommer de nous mettre à genoux. (Il faut savoir qu'en Chine, tout homme comparaissant devant un tribunal, qu'il soit accusé ou accusateur, ou même simple témoin, doit se mettre à genoux ; la règle est générale et ne souffre jamais d'exception.) Néanmoins cette injonction nous révolta, et, continuant à nous tenir debout, nous répondîmes tous les deux à la fois, quoique sans nous être concertés : « Non, jamais nous ne fléchirons le genou devant vous. » Ce refus et l'air de fermeté qu'ils nous voyaient, les déconcertèrent au point qu'ils restèrent longtemps indécis et ne sachant quel parti prendre ; enfin ils n'insistèrent pas et procédèrent à l'interrogatoire. Qui êtes-vous ? nous demandèrent-ils : quel est le but de votre entrée en Chine ? Nous répondîmes catégoriquement et avec force que nous étions Prêtres de la Religion chrétienne, venus en Chine pour l'y prêcher ; que notre pays était la France. Ils insistèrent beaucoup pour savoir qui nous avait servi de guide pour pénétrer dans l'empire, quels lieux nous avions habités, et quelles familles nous avaient donné asile, A ces questions, nous tournant vers celui des juges qui mettait le plus d'ardeur à nous presser, nous lui dîmes d'un ton résolu que nous étions venus en Chine de nous-mêmes, sans y avoir été invités par personne ; que nous y avions séjourné à nos frais, et que nous étions seuls responsables de nos démarches ; que leurs efforts pour obtenir de nous des dénonciations, étaient vains, et que nous n'en ferions jamais. Après un instant de silence, un Mandarin eut l'impudence de nous adresser une question outrageante pour la morale chrétienne : M. Huc, qui se trouvait vis-à-vis de lui, prit la parole d'un air grave et indigné, et, avec un geste imposant, lui fit une réponse qui le couvrit de confusion. Cet incident fut la clôture de la séance.

Après un jour d'intervalle, nous fûmes conduits au tribunal du vice-roi pour y entendre décider notre sort : il s'agissait, ou de nous envoyer à Pékin pour être livrés au tribunal des supplices, ou de nous conduire à la frontière pour être remis ensuite entre les mains du consul de notre nation. Avant de nous introduire devant le vice-roi, un Mandarin vint nous prévenir que là nous ne pourrions plus nous dispenser de nous mettre à genoux ; mais nous protestâmes encore et avec une nouvelle énergie que nous ne le ferions jamais.

Le vice-roi nous reçut dans une vaste salle d'audience ; il était assis, et nous nous tînmes debout. Il nous fît quelques questions semblables à celles qu'on nous avait adressées deux jours auparavant ; seulement nous remarquâmes qu'il évitait de toucher a celles que nous avions repoussées de manière à confondre nos juges. Il resta ensuite quelque temps à réfléchir, puis nous dit qu'il nous ferait conduire à Canton, et remettre au représentant de la nation française. Avant de nous retirer, nous réitérâmes devant lui les protestations que nous avions déjà faites à H'Lassa, dont la substance est, que nous regardions comme illégale et tyrannique la conduite du délégué chinois à notre égard, et que nous le dénoncerions à notre gouvernement. Après ces paroles, prononcées d'un ton grave et ferme, nous fîmes au vice-roi un salut selon l'usage européen et nous sortîmes.

La capitale du Su-tchuen compte un grand nombre de chrétiens dans ses murs ; mais on faisait une garde sévère autour de nous pour nous empêcher d'avoir aucune communication avec eux. Nous restâmes deux jours dans cette ville, sans qu'il nous fût possible d'en voir un seul ; toutefois, à notre départ, ils se mêlèrent à une foule immense que la curiosité avait attirée sur notre passage, et l'un d'eux, profitant du tumulte, parvint à nous mettre un billet entre les mains sans être aperçu de personne. C'était une lettre d'un prêtre chinois, appelé Philippe Zui, préposé au soin des fidèles de la ville ; il nous donnait avis que la persécution régnait partout avec fureur, et nous retraçait en détail la désolation des chrétientés de la province.

Notre départ de Tching-ton eut lieu sur la fin de juin ; on nous achemina de là vers Canton, d'où nous étions encore, par la route qu'on nous fit prendre, à plus de cinq cents lieues. Après sept à huit journées de marche, nous reçumes encore une lettre, par l'intermédiaire d'un chrétien qui réussit à tromper la vigilance de nos gardes, et en même temps une copie des édits impériaux rendus en faveur de la Religion, à la sollicitation du gouvernement français. La lettre, écrite en latin par un prêtre chinois nommé Matthieu Zieou, nous avertissait, entre autre choses, que dans la ville où nous allions arriver, trois chrétiens avaient été pris et traînés au tribunal pour cause de religion ; qu'après avoir été cruellement battus, ils avaient été, sur leur refus d'apostasier, chargés de chaînes et renfermés dans un horrible cachot. Ce prêtre nous priait d'interpeller le Mandarin et d'exiger de lui la délivrance des trois confesseurs de la foi.

On savait partout que la force avec laquelle nous avions parlé aux juges de la capitale, nous donnait une grande influence sur les Mandarins et nous mettait en position de tout leur dire, même d'user de menaces à leur égard. Arrivés à la ville, nous nous adressâmes donc au magistrat persécuteur, nous lui remontrâmes toute l'injustice de sa conduite, et nous lui fîmes l'exposé des châtiments terribles que Dieu ne manque jamais d'infliger à ceux qui osent combattre son Eglise ; châtiments dont leurs annales offrent une foule d'exemples. Nous voulûmes aussi lui parler des édits récemment publiés pour protéger les chrétiens ; mais il protesta n'en avoir aucune connaissance. Cependant Dieu donna tant d'efficacité à nos paroles, qu'il s'engagea à ne plus molester nos néophytes ; et dès le soir, il mit en liberté les trois confesseurs de la foi.

On nous faisait suivre le cours du grand fleuve appelé Jang-dze-Kiang ; nous voyagions tantôt par des sentiers pratiqués le long de ses bords, et tantôt sur des barques. Ce fleuve ressemble à un bras de mer par sa largeur immense, et quand les vents se mettent à souffler, il s'y élève des tempêtes aussi terribles que sur l'Océan. Un jour, on nous avait donné deux barques : l'une était montée par la plus grande partie de nos conducteurs, nous étions sur l’autre avec le reste de l'équipage. A peine eûmes-nous fait quelques lieues, qu'un orage subit commença à soulever les vagues ; comme c'était un vent arrière, il ne semblait pas dangereux, et nos gens, satisfaits de voir accélérer leur marche, s'en réjouissaient plus qu'ils ne s'en alarmaient. Tout-à-coup une rafale nous prit de côté, et nous fûmes portés sur sa rive, malgré les efforts des matelots qui luttaient avec la rame et de longues gaules pour tenir le large. Arrivés au bord, nous nous aperçûmes que le vent avait repris sa première direction ; l'équipage se remit donc en travail de gaules et d'avirons, et reconduisit la barque jusqu'au milieu du fleuve ; mais à peine y fut-elle, qu'une seconde rafale nous prit encore en flanc et nous ramena au lieu que nous venions de quitter. Nos matelots ne se découragèrent pas et parvinrent de nouveau à gagner le large ; alors le même fait se répéta une troisième fois, et d'une manière si subite, qu'il était impossible de ne pas y voir quelque chose d'extraordinaire. Le patron effrayé, ordonna d'amarrer au rivage, et quoiqu'il ne fût pas encore midi, nous restâmes là tout le reste de la journée. Pour l'équipage de l'autre barque, voyant ce qui nous arrivait et le prenant pour un effet de notre maladresse, il s'en était beaucoup diverti et avait continué sa route. Le lendemain matin, nous pûmes aussi reprendre la nôtre ; mais arrivés à la ville, nous n'y trouvâmes pas tous nos compagnons : peu après qu'il nous eurent perdus de vue, le vent était devenu si violent et les vagues tellement furieuses, que leur navire avait été submergé. Un Mandarin, plusieurs hommes de l'équipage et tous les effets avaient péri. Quelques matelots seulement avaient eu assez de bonheur pour saisir un des câbles du bâtiment qui flottait renversé, et étaient ainsi parvenus à sauver leur vie du naufrage.

Cinquante-neuf jours après notre départ de la capitale du Su-tchuen, nous arrivâmes dans la métropole du Hou-Pé, appelé Ou-tchang-Fou : c'est dans cette ville que six ans auparavant, M. Perboyre, notre confrère, en compagnie duquel j'étais venu en Chine, avait eu, après de cruelles tortures et de longs interrogatoires, le bonheur de donner sa vie pour le nom de Jésus-Christ. Nous parcourûmes, le cœur plein de respect et pénétrés de la plus profonde émotion, ces lieux empreints de si glorieux et de si touchants souvenirs. Heureux confrère, nous disions-nous l'un à l'autre, à qui Dieu a fait la grâce de sortir, la palme du martyre à la main, de cette vallée de larmes, où il faut passer ses jours dans des périls sans cesse renaissants, dans de continuelles et désolantes incertitudes !

Dans la province du Hou-Pé, qui forme le Vicariat apostolique de Mgr. Rizzolati, la persécution régnait de toutes parts à l'époque de notre passage ; et il n'y avait que peu de jours qu'un religieux espagnol, M. Navarro, venait de tomber entre les mains des satellites.

De là nous continuâmes notre route vers Canton, en traversant la province du Kiang-Si, qui forme le Vicariat apostolique de Mgr. Laribbe. La persécution n'y était pas moins ardente que dans les autres endroits; nous le sûmes par l'entremise d'un chrétien, qui parvint à insinuer secrètement un billet dans la chambre où nous étions gardés.

Enfin, après une marche de plus de sept mois, nous arrivâmes à Canton, puis à Macao, dans les premiers jours d'octobre, deux ans et quelques mois après notre départ de la chrétienté de Piéliékéo. Notre voyage, pour aller de la Tartarie à H'Lassa, et pour revenir de H' Lassa jusqu'à Canton, avait été à peu près de deux mille cinq cents lieues européennes.

Notre arrivée à Macao causa beaucoup de surprise et de joie. Perdus pendant plusieurs années dans les déserts de l'Asie centrale, sans avoir jamais pu envoyer de nouvelles, nous passions partout pour morts. De notre côté, nous étions dans une complète ignorance de tout ce qui concernait l'Europe : les dernières nouvelles que nous en avions reçues étaient du commencement de l'année 1843, et nous étions à la fin de 1846.

GABET, Miss. Lazariste.



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