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Classiquesen Ligne

Scène DEUXIÈME


CORBIN, SCAPIN

SCAPIN

(Sans saluer.)

C’est le digne seigneur Corbin, je crois ?…

CORBIN

(Sortant de sa rêverie.)

C’est le digne seigneur Corbin, je croisLui-même ;
Comment vas-tu, Scapin ?

SCAPIN

Comment vas-tu, ScapinTrès bien. Le destin m’aime ;
Je suis heureux.

CORBIN

(Avec un soupir.)

Je suis heureuxHeureux !…

SCAPIN

Je suis heureux HeureuxEt vous, seigneur Corbin !

CORBIN

Je voudrais décider ma fille à prendre un bain…

SCAPIN

Un bain ! est-il possible ?

CORBIN

(Secouant la tête avec mélancolie.)

Un bain ! est-il possibleHélas !

SCAPIN

Un bain ! est-il possible HélasC’est d’un bon père.
Votre fille est charmante…

CORBIN

Votre fille est charmanteElle me désespère.

SCAPIN

Pourquoi donc ? Ses cheveux sont des plus abondants ;
Je lui crois tous ses plis, comme toutes ses dents ;
Un grand air de pudeur de son être s’exhale…

CORBIN

Oui, ma fille est charmante, il est vrai, mais d’un sale !…
Figure-toi… mais non, tu ne le pourrais pas !
Desnoyers chez Carjat culbute où vont ses pas[4] !
Son nom seul eût empli la bouche de Cambronne…
Et Pignouflard, demain, effeuille sa couronne
Virginale…

SCAPIN

VirginaleIl l’épouse ?

CORBIN

Virginale Il l’épouseÀ peu près. — Comprends-tu ?
Qu’à son époux ma fille apporte sa vertu,
C’est juste ; mais il faut une vertu décente.
Et j’ai peur que la sienne au grand instant ne sente…

SCAPIN

Conduisez-la chez moi, je la ferai laver.

CORBIN

(Avec joie.)

Elle se laverait ?

SCAPIN

(Convaincu.)

Elle se laveraitTrès bien.

CORBIN

(Enthousiasmé.)

Elle se laverait Très bienJe crois rêver !
Mais que fais-tu ?

SCAPIN

(Se campant les poings sur les rognons.)

Mais que fais-tuJe suis ruffian, et m’en vante.

CORBIN

(Scandalisé.)

Nom de Dieu !

SCAPIN

Nom de DieuPourquoi donc ce geste d’épouvante ?
Donnez-moi votre fille… on se lave chez moi.
Vous hésitez ?

CORBIN

(Très perplexe.)

Vous hésitezCela me cause quelque émoi…

SCAPIN

(Avec un mépris écrasant.)

Bourgeois, vous êtes plein de préjugés !

CORBIN

(Toujours perplexe.)

Bourgeois, vous êtes plein de préjugésPeut-être…
Ma fille lavera son cul, cela doit être ;

(Avec ménagement et douceur.)

Mais entre se laver et devenir putain,
Diantre !…

SCAPIN

DiantreMais comprenez donc, esprit enfantin,
Que je ne la prends point comme pensionnaire.
Elle ne sera pas une fille ordinaire,
Réclamant aux vieillards libidineux ses gants,
Et tirant tous les jours des coups extravagants…
Je ne veux exercer qu’une sage tutelle
Sur sa personne ; rien de plus.

CORBIN

(Ebranlé.)

Sur sa personne ; rien de plusBaisera-t-elle ?

SCAPIN

Le moyen autrement de lui faire aimer l’eau ?

CORBIN

(De plus en plus ébranlé.)

On m’a fait du bordel un bien sombre tableau…

SCAPIN

(Avec dédain.)

Des Pontmartin !… laissez dire les imbéciles ;
Tous les métiers sont bons en ces temps difficiles :
Le mien est honorable entre tous.

CORBIN

(A qui ses scrupules reviennent.)

Le mien est honorable entre tousCependant…

SCAPIN

(Avec bonhomie.)

Mais que suis-je, après tout, s’il vous plaît ? l’intendant
Des plaisirs du public ; position légale,
Honnête, et que nulle autre en ce monde n’égale.

CORBIN

(Avec un accent de conciliation mêlée de scrupules.)

Mais ce mot : maquereau !

SCAPIN

Mais,ce mot : maquereauLes mots sont du néant,
Cher monsieur ! Vous devez trouver fort malséant,
Alors, que Dinochau[5] donne à dîner au monde
Des lettres, qui n’a pas de fourneaux ?… C’est immonde.
Selon vous, que d’avoir un hôtel pour les gens
Qui n’ont pas de logis ?… Soyons plus indulgents.
On peut fort bien tenir, sans cesser d’être austère,
Un magasin d’amour pour le célibataire.

CORBIN

Il n’en est pas moins vrai…

SCAPIN

Il n’en est pas moins vraiQu’on trafique partout :
Les Lévy de Renan, et Hachette d’About !

(Avec une indignation généreuse.)

Et nous, quand simplement nous trafiquons des femmes,
On viendrait nous couvrir d’épithètes infâmes !…

CORBIN

Tu m’as ému Scapin… Ton discours est fort beau…
Je t’amène ma fille : achète un lavabo !