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Classiquesen Ligne

Scène TROISIÈME


PIGNOUFLARD, LUCINDE

LUCINDE

Que je dois contracterBonjour, petit gamin.

PIGNOUFLARD

(Épaté.)

Seigneur ! ma fiancée en ce logis étrange !

LUCINDE

(Avec force.)

Vous y venez bien, vous !

PIGNOUFLARD

(Amer.)

Vous y venez bien, vousEn un instant tout change…
Ma future est en proie aux nœuds des étrangers !
Effeuillez-vous aux vents du nord, blancs orangers !…

LUCINDE

(Tendrement.)

Pourquoi me regarder ainsi, Paulin[6] ?… je t’aime !
Notre amour, approuvé par mon père lui-même,
Est noble et pur… Demain, tremblante entre vos bras,
Pignouflard, vous m’aurez… Oh ! dis ! tu m’apprendras
Les doux secrets qu’on livre à la vierge craintive ?…

PIGNOUFLARD

(La repoussant avec dégoût.)

Arrière !… Écoute-moi : le champ que l’on cultive
Ne se défriche plus !…

LUCINDE

(Plus tendre encore.)

Ne se défriche plusMon Pignouflard ! pourquoi
Me repousser ainsi ? Ah ! viens auprès de moi…
Ne te souvient-il plus de nos jeunes années,
De nos projets d’enfance et de nos destinées
Jointes étroitement, marchant du même pas.
Ensemble, comme on voit défiler les soldats ?

PIGNOUFLARD

(Avec une ironie méprisante.)

J’aurais, pour mon malheur, aussi pu naître femme…
J’aurais pu, comme une autre, être vile, être infâme !
Courir le guilledou jusqu’au Coromandel !
Mais ne fusse jamais entrée en un bordel !…

LUCINDE

(Soupirant.)

Hélas ! ce que Dieu veut…
Hélas ! ce que Dieu veut…Oui, c’est une loi dure !
Mais je n’eusse jamais tenté cette aventure

(Avec l’accent d’un homme qui comprend les exigences de la vie moderne)

Avant mon mariage… Après, je ne dis pas !
Car il faut à l’époux préparer ses repas…

LUCINDE

(Avec passion.)

Mais si je suis ici, c’est parce que je t’aime
D’un amour violent, inextinguible, extrême !
Un jour, il est prochain, tu me remercieras…
Une odeur de verveine est éparse en mes draps…
Baudelaire, qui veille au sommet de Leucate[7].
Me trouve faisandée à point et délicate…
Oh ! ne me jetez plus de ces regards affreux !
Vous êtes mon lion superbe et généreux !

PIGNOUFLARD

(Toujours amer.)

Avoir dans un bordel perdu son pucelage !
Si du moins elle avait vu le jour au village !
Adieu ! je pars…

LUCINDE

(Égarée.)

Adieu ! je pars…Tu pars ?…

PIGNOUFLARD

(Avec dignité)

Adieu ! je pars Tu parsÀ la façon d’un pet.

LUCINDE

(Révoltée.)

Sans me donner mes gants, peut-être ? quel toupet !

(Entre Scapin)



LUCINDE

(Offensée.)

Il m’insulte, je crois ? Malhonnête !…

SCAPIN

Il m’insulte, je crois ? MalhonnêteRegarde !

(On apporte une cuvette pleine d’une eau noire à l’excès.)

PIGNOUFLARD

De l’encre de Guyot ?

SCAPIN

De l’encre de GuyotNon : c’est l’eau que je garde,
Et qui lava le cul de cette enfant, le jour
Qu’on vint la préparer aux actes de l’amour.

PIGNOUFLARD

(Reculant, suffoqué.)

Ô ténèbres ! ça pue étrangement… Il semble !…
Qu’on ai fait infuser deux Cochinats ensemble !…

(On apporte une seconde cuvette.)

SCAPIN

Regarde maintenant cette autre… Eh bien !

PIGNOUFLARD

Regarde maintenant cette autre… Eh bienElle est
Vide.

SCAPIN

(Triomphant.)

VideVide ! non pas, mais pleine, s’il vous plaît,
D’une eau pure et limpide à ce point, que l’on pense
Ne rien voir…

PIGNOUFLARD

Ne rien voir…En effet.

LUCINDE

(Avec une douce fierté.)

Ne rien voir… En effetC’est là ma récompense !
Je me lave depuis huit jours avec cette eau…
Est-elle assez propre, hein ?

PIGNOUFLARD

(Subjugué.)

Est-elle assez propre, hein ?Les amours de Watteau
Y mirent leur visage où la rose foisonne !…

LUCINDE

(D’un air de reproche.)

Diras-tu maintenant que mon cul empoisonne ?…

PIGNOUFLARD

(Avec ivresse.)

On ne se lave bien qu’au bordel ! Des ingrats
Peuvent seuls à ton con préférer un con gras !

LUCINDE

Et tu méconnaissais mon cœur…

SCAPIN

(Ému.)

Et tu méconnaissais mon cœur…Ma tâche est douce.