III
Une grande transformation était survenue sur les côtes du Pacifique en ces années d’après 1900. L’idylle californienne des chercheurs d’aventures et d’or avait pris fin. De ville commerciale, San Francisco devenait un centre industriel et un port militaire de premier ordre. Tout autour de l’ancienne « Yerba Buena »[4] s’étaient élevés d’immenses chantiers navals, les quelques canonnières qui croisaient du nord au sud pour faire la chasse aux contrebandiers avaient été remplacées par de monstrueux dreadnoughts. L’impérialisme américain avait montré la longueur de ses tentacules en s’emparant des îles Hawaï d’abord, des Philippines ensuite.
Sur la Riviera américaine, privée d’industrie, vivait une bourgeoisie marchande prospère et la plus grande partie des ouvriers étaient des artisans qualifiés, dont les salaires, en comparaison à ceux des autres pays, étaient très élevés. La lutte de classe y était moins aiguë qu’ailleurs et le socialisme naissant n’était là qu’un lointain écho de l’Est industriel américain. Ce qui était, par contre, très marqué en Californie, c’était une forte haine de races et une lutte opiniâtre et sauvage contre les « jaunes », contre les Japonais, et surtout contre les Chinois. Ces derniers, en effet, formaient une puissante colonie dans laquelle prédominait la main-d’œuvre à bon marché, qui faisait une lourde concurrence aux salaires élevés des ouvriers américains hautement qualifiés. C’est surtout cette concurrence qui entretenait la haine de races sur toute la côte du Pacifique.
À cela venaient s’ajouter les compétitions impérialistes dont la guerre russo-japonaise avait ouvert la période. Il n’existait aucun doute que l’Océan Pacifique devenait le centre de la future lice internationale.
Jack London, dont l’œil était très éveillé, suivait attentivement ces transformations. Il notait aussi la croissance des contrastes sociaux à l’intérieur des États-Unis précipitée par la création des trusts, par la politique agressive du nouveau capital financier contre les classes travailleuses. C’est vers cette époque qu’il décida d’entrer dans le parti socialiste.