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CHAPITRE II.DE L’IGNORANCE DU PEUPLE ET DE SES CAUSES. — MOYENS PROPOSÉS POUR Y REMÉDIER.

Le délabrement des maisons d’école est un symptôme fâcheux du peu de goût que les populations se sentent pour l’instruction ; car il ne faut pas croire que la pénurie des écoles soit la source du mal, c’est au contraire le peu de valeur qu’on attribue à l’instruction elle-même qui empêche les communes de faire les frais nécessaires pour fonder des écoles. Quand un besoin est ressenti par les masses, elles saisissent la première occasion d’y satisfaire ; un secret instinct les domine et les pousse. Le jour où l’instruction aura gagné son procès contre l’apathie générale des classes qui devraient l’embrasser comme un bienfait, des maisons d’école s’élèveront dans toutes les communes : elles y mettront le même empressement et le même amour-propre qu’à posséder une église : mais les temps ne paraissent pas encore arrivés.

Il appartenait à un gouvernement prévoyant et éclairé de les hâter, de les devancer même. Quand la société n’aurait pas fait ce présent au peuple pour adoucir son sort, pour améliorer ses habitudes, et pour cultiver ses mœurs, elle aurait dû le faire dans un but de prudence pour sa propre sécurité. Il n’était pas difficile de prévoir qu’une nation, jalouse des nouveaux droits nés pour elle de la révolution de juillet, pouvait en faire une expérimentation périlleuse, si on l’abandonnait à son ignorance accoutumée ; qu’elle avait entre les mains désormais une arme utile ou funeste selon qu’elle en aurait appris ou méconnu le bon usage : et, sans borner ses inquiétudes aux prévisions de la politique, l’ébranlement communiqué à toutes les croyances salutaires par le langage hardi des mauvaises doctrines, le trouble des consciences descendu jusqu’au fond des classes les plus paisibles ; les progrès de la corruption et du libertinage (39) ; par quoi pouvaient-ils être guéris que par une éducation nouvelle, moins impuissante que l’ancienne ignorance à protéger dans les esprits les idées conservatrices de l’ordre et de la société ? Certes, si le salut est pour nous quelque part, c’est dans l’instruction populaire qu’il faut louer le gouvernement de l’avoir cherché.

Mais comme, en cela, la société obéissait à un instinct de conservation propre, senti plutôt par les esprits des classes élevées que par l’inexpérience des ordres inférieurs ; elle avait trop présumé du bon sens populaire, lorsqu’elle s’était attendue à voir accueillir ce bienfait avec enthousiasme par ceux mêmes auxquels il était destiné. On comptait sur de la reconnaissance ; on a, presque partout, éprouvé de la résistance. Le peuple a plus de bon sens qu’on ne suppose. Il ne bat pas des mains comme une académie à la découverte d’une charrue perfectionnée ; mais une vieille prudence le met en garde contre tout ce qui se présente avec la prétention d’innover. Il observe, il profite des fautes, comme aussi des progrès de son voisin ; Jacques Bonhomme ne va pas vite, mais il a l’avantage de ne reculer jamais d’un pas, et de toutes ces améliorations annoncées à grand fracas, le genre humain n’en perd pas une qui vaille la peine d’être conservée. C’est ce qui doit rassurer sur le sort de l’instruction primaire en France, les personnes dont le zèle, pour n’avoir pas rencontré d’abord un assez bon accueil, s’était trop tôt découragé, et qui ont craint alors que le peuple ne fût pas, comme on dit, mûr pour l’exécution de la loi. L’instruction d’un peuple n’est pas une œuvre d’impétuosité, mais de patience : l’homme n’a pas reçu le don d’improviser des choses durables.

Si la loi, s’adressant à des intérêts matériels, eût promis aux populations des compagnes un adoucissement visible et immédiat à leur misère, nul doute qu’elle n’eût été, tout d’abord, beaucoup plus justement appréciée (40). Quand il s’agit de préparer une route, tout le village court volontiers à la corvée, car chacun sait que ses denrées vont trouver, par cette voie, un débouché plus facile, et peut calculer d’avance les avantages et le degré d’aisance qu’il en espère pour sa famille. D’ailleurs, en vain entasserait-on contre cette vérité simple les raisonnements les plus subtils, le premier bien pour le pauvre n’est pas la culture de son intelligence ; le pain de la science est une figure qui n’apaise pas la faim de ses entrailles ; le goût de l’instruction suppose les premiers besoins satisfaits (41). Aussi, a-t-on vu les classes aisées répondre au vœu de la loi avant les conditions plus misérables, et les villes avant les campagnes.

Comment d’ailleurs la plupart d’entre elles auraient-elles pu se porter avec l’entraînement espéré, vers un bien dont elles ne connaissaient pas la douceur (42) ? Non seulement bien des communes sont dépourvues d’écoles, mais il n’est pas rare de trouver des cantons entiers où l’inspecteur n’en a pu signaler qu’un petit nombre, quelquefois une seule (43). D’autres fois enfin, il n’en a pas trouvé l’apparence dans un canton composé de 15 communes (44).

Il devient inutile de dire que, dans bien des villages, il est impossible de trouver un homme sachant lire, écrire et compter (45). Et quand un notaire est appelé pour signer un acte (46), il a soin d’arriver escorté de deux témoins perpétuels qu’il amène de la ville (47), parce qu’il sait bien qu’il chercherait en vain sur les lieux des citoyens français sachant signer leur nom. Mais, dira-t-on, il faut excepter de cette ignorance universelle le maire, au moins, de la commune, l’adjoint qui le supplée, les conseillers municipaux, dont le nom apposé au bas des procès-verbaux constate et sanctionne les délibérations de chaque séance. Les communes, en effet, sont souvent pour cela même dans un grand embarras, quand il s’agit du choix d’un maire ou d’un adjoint (48). Pour les conseillers municipaux, il est de règle que, dans certains pays, faute de pouvoir remplir cette condition, ils se tirent d’affaire à chaque procès-verbal par la formule suivante : ont déclaré ne pas savoir signer, un tel, un tel, un tel, etc. (49). Mais les maires eux-mêmes n’en savent pas toujours plus long (50) ; et il est tel canton de France où l’on n’en trouve pas plus de quatre qui même entendent le français (51).

Sans doute, il ne faudrait pas nous supposer l’intention d’étendre au-delà des limites raisonnables ces cas heureusement exceptionnels. Nul ne respecte plus que nous ces magistrats utiles, désintéressés, chargés de fonctions délicates et que la législation complique tous les jours ; mais les exemples que nous citons suffisent pour prouver combien l’ignorance règne encore en souveraine dans les campagnes, et le peu de fond qu’il faut faire sur le concours de certaines autorités pour stimuler le zèle des enfants et des familles, lorsqu’elles sont elles-mêmes incapables par leur éducation d’en apprécier et d’en faire valoir les avantages.

L’ignorance profonde du peuple n’est donc malheureusement que trop démontrée, et nous voudrions, dans l’intérêt de notre pays, qu’elle pût davantage soutenir la contradiction. Pour y remédier, il faut en connaître les causes ; il en est de générales par toute la France ; il en est de plus particulières qu’il faut étudier dans les localités. Sans pouvoir embrasser tous les détails de ces derniers obstacles qui restent à vaincre, après avoir exposé les causes les plus uniformes que l’on rencontre sur presque tout le sol français, j’essaierai de réunir quelques-unes des particularités principales qui ne sont pas non plus sans intérêt.


1o Insouciance et répugnance des familles.


Si nous jugeons des sentiments de MM. les inspecteurs de 1833, par les impressions pénibles que nous avons éprouvées nous-même dans l’accomplissement de cette mission, ce n’est pas tant de leurs fatigues qu’il faut les plaindre que du découragement où ils ont dû tomber souvent, à la vue des résistances inattendues qu’ils ont rencontrées. Nous nous rappellerons longtemps qu’après une journée de marche, où le cheval et le cavalier, presque perdus dans les landes, aspiraient également au lieu de repos ; après un exercice de 10 lieues, précédé la veille d’une épreuve du même genre et qui devait se renouveler le lendemain, un méchant bourg, le terme de notre pèlerinage, nous montre enfin, dans les ténèbres du crépuscule, la pointe de son clocher. Mouillé toute la journée par une pluie de novembre, nous voilà reçu dans l’école de Saint-Hippolyte par un vrai paysan, maire de sa commune, et, avant d’obtenir les premiers soins d’une hospitalité impossible (il n’y a point de lit dans les auberges du lieu), soutenu par le sentiment du bien que nous venions conseiller, nous nous voyons accueilli par des propos de ce genre : « Vous feriez bien mieux, monsieur, de nous apporter de l’argent pour nos chemins, pour réparer notre maison commune, pour… etc. Quant aux écoles, nous nous en soucions peu. » À défaut d’autre hospitalité, nous avions espéré du moins bon visage, et, au lieu de cela, reçu comme un commis des droits réunis qui vient visiter les bouteilles du débitant, il nous fallut, le cœur navré, traverser, à l’entrée de la nuit, un gué assez difficile, pour aller, presque à tâtons, chercher un gîte en dehors du malheureux département que nous avions à visiter.

Eh bien ! en y songeant depuis, j’ai vu que ce brave homme c’était le peuple des campagnes en personne. J’ai lu toutes les tribulations de mes collégues, et elles ont un peu allégé le souvenir des miennes. La forme de l’apathie générale n’est même pas très-variée, et toutes les bonnes raisons alléguées çà et là, au nord comme au midi, se réduisent en dernière analyse à ces axiomes : nos enfants seront ce qu’ont été nos pères (52). Le soleil se lève également pour l’ignorant et pour le savant (53). Mais, si la dépense vous effraie, vous n’aurez rien à débourser, familles indigentes, et vous aurez le double avantage de donner à vos enfants une éducation meilleure, sans bourse délier. — Nous ne voulons, répondent ils, d’instruction à aucun prix (54). — Mais nous vous fournirons même les livres (55). — Pas davantage (56). — Mais j’accorderai des secours à ceux d’entre vous qui seraient malades, si vous voulez me promettre d’envoyer vos enfants à l’école (57). — Nenni. — Mais on vous paiera. « Foin de l’instruction, nous avons mangé du pain sans savoir lire et écrire, nos enfants feront de même. Voyez un tel qui sait lire : il est pourtant moins riche que nous qui ne savons pas (58).


2o Négligence ou mauvaise volonté des conseils municipaux, des comités, et des notables.


Comment ne tiendraient-ils pas ce langage ? Quand l’esprit de routine ne suffirait pas pour le leur dicter, combien de bouches imprudentes leur soufflent ces funestes excuses ! car tous les conseils municipaux sont loin de ressembler à celui de Vrigny (59), qui du moins, dans une délibération officielle, exprime la douleur qu’il éprouve en pensant que, sur quarante-neuf indigents admis à jouir de l’instruction gratuite, presque aucun n’en profitera : et on ne lit pas sans étonnement la signature d’un ex-Garde-des-Sceaux au bas d’une délibération du conseil municipal de Cognac : « Reconnaissant l’inutilité d’y établir une école (60) etc. » En général, là où les autorités ne sont guère, par leur éducation, en état d’apprécier les bienfaits de l’instruction, il ne faut pas compter sur elles pour en inspirer le goût (61). Quelquefois encore les calculs d’intérêt les plus sordides déterminent la résolution prise. Témoin le conseil de Saint-Médard qui refuse des fonds pour louer un local destiné à l’école parce qu’aucun des membres qui le composent n’a d’enfant à y envoyer (62).

Les comités peuvent exercer sur les écoles de leur circonscription la plus salutaire influence, et beaucoup d’entre eux n’ont cessé de bien mériter du pays. Mais, en voyant l’empressement avec lequel des citoyens éclairés s’étaient offerts d’abord pour y prendre place, on a dû croire qu’ils s’y porteraient toujours avec la même ardeur, et que leur surveillance assidue donnerait à l’instruction primaire un essor rapide. C’est une erreur qu’il faut bien reconnaître, et qui a trop préoccupé l’honorable rapporteur de la Chambre des Députés[1], lorsqu’il a paru croire que leur zèle aurait pu rendre inutile la création d’inspecteurs spéciaux pour les écoles. Malheureusement, nous vivons dans un pays d’enthousiasme vif mais passager, et l’idée la plus sérieuse qui ait présidé à nos lois depuis 1830, la nécessité de fonder l’instruction primaire, a passé, comme le reste, par les diverses phases de toutes nos autres fantaisies, depuis l’exaltation jusqu’à l’indifférence. Dieu nous garde de réunir ici des preuves nombreuses qui pourraient sembler une atteinte portée à la considération de ces corps respectables ! Loin de prendre plaisir à énumérer les mauvais résultats qui naissent quelquefois de leur apathie, nous aimerions mieux, si nous en avions le loisir, recommander à la reconnaissance nationale le grand nombre de ceux qui se dévouent avec un zèle infatigable à leurs utiles et laborieuses fonctions (63). Mais nous devons à la vérité de proclamer la nécessité de la mesure adoptée par M. le Ministre de l’instruction publique. En créant, dans chaque département, un inspecteur particulier, affecté au service de l’instruction primaire, il a donné aux comités un auxiliaire nécessaire qui saura seconder, entretenir, réchauffer leur zèle. Alors, sans doute, les instituteurs ne se plaindront plus de voir avorter toutes leurs demandes entre les mains des comités (64), ni leur patience mise à bout, sans profit pour l’école, par des essais continuels, et par l’activité empirique de quelques membres inexpérimentés (65). On ne verra plus des comités déjà depuis long-temps institués sans s’être jamais réunis (66), ou sans avoir inspecté les écoles qui leur étaient confiées (67).

Parmi les personnes influentes par leur position, dont les avis peuvent hâter ou retarder la marche de l’instruction dans les campagnes, il faut compter d’abord les curés et desservants de paroisse, qu’on paraît, en général, soupçonner de sentiments hostiles à la nouvelle loi. Loin de chercher à éluder une question si importante, nous consacrerons au clergé, dans ses rapports avec l’instruction primaire, un chapitre particulier, et nous y renvoyons nos lecteurs pour apprécier avec exactitude l’influence bonne ou mauvaise qu’on doit en craindre ou en espérer.

Souvent encore l’opposition vient des personnes qui occupent dans leur circonscription un rang élevé. Nous ne parlons pas seulement de celles qui, par un sentiment de haine contre les institutions nouvelles, se déclarent contre toutes les mesures qui pourraient en assurer l’avenir. Nous n’avons vu nulle part la preuve que cette classe d’hommes soit très-nombreuse ni très-agissante dans nos campagnes, et on peut dire même que leur attachement connu à des principes politiques, qui ne trouvent pas de sympathie dans les masses, discrédite aussi leur résistance aux progrès de l’instruction. Mais c’est souvent parmi des hommes franchement dévoués au gouvernement que l’on entend des objections contre la loi (68). Tantôt ils les puisent dans l’intérêt de l’agriculture ; quand tous les enfants du village sauront lire et écrire, où trouverons-nous des bras (69) ? Ils iront dans quelque fabrique, et déserteront nos campagnes (70), ou bien ils feront comme les séminaristes de Servières, ils se dégoûteront des travaux manuels auxquels les destinaient leurs pères (71), et ils augmenteront le nombre des fainéants (72) et des avocats de village (73) qui déjà pullulent dans nos hameaux. « Nous avons besoin de vignerons, et non pas de lecteurs, dit un propriétaire du Médoc (74). » « Au lieu d’aller perdre leur temps à l’école, qu’ils aillent curer un fossé, dit un bourgeois du Gers (75). » Tantôt un amour-propre insensé révolte les fermiers un peu aisés contre l’idée d’envoyer leurs enfants s’asseoir côte à côte sur le même banc que les indigents (76). On a beaucoup parlé de cet esprit d’égalité qu’on suppose aujourd’hui faire le fond des mœurs françaises : eh bien ! presque partout, dans les campagnes, un homme qui se sent au-dessus des ouvriers qu’il emploie par la supériorité des journaux de terre qu’il possède, regarde comme un des priviléges de la position aristocratique qu’il occupe de ne point frayer avec eux ; et, pendant que nous voyons confondus dans nos colléges tous les rangs de la société, depuis les fils de roi jusqu’aux plus humbles boursiers, ce sera dans bien des villages un motif sérieux de résistance de la part des petits cultivateurs que cette nécessité d’appareiller l’éducation de leurs enfants à celles des familles indigentes (77). Ils ne craignent pas seulement que la malpropreté des uns soit pour les autres d’un mauvais exemple ; ils ne redoutent pas seulement l’influence des mauvaises habitudes et des principes dangereux contractés au sein de la misère, mais ils s’indignent qu’on ait songé à mettre ce niveau d’éducation entre l’aisance et la pauvreté (78). Supérieurs par la fortune et les jouissances de la vie, ils réclament, comme un droit exclusif de leur position, les lumières et les connaissances qu’on va puiser dans les leçons d’un maître. Lire, écrire et compter, c’est pour eux un insigne de l’aisance, comme de pouvoir monter un bidet pour aller au marché, pendant que l’indigent chemine pédestrement près d’eux ; comme de prendre place à la messe dans son propre banc, au lieu de s’agenouiller sur le pavé commun. L’égalité d’instruction promise par la loi a désenchanté toutes ces petites jouissances de l’amour-propre triomphant ; peut-être même a-t-elle aussi blessé quelques intérêts réels ; c’est du moins ce qu’ils lui reprochent : « Non seulement, disent-ils, nos enfants n’auront pas, comme auparavant, l’avantage d’être élevés au-dessus de ces petits misérables par leur instruction comme par leur fortune, mais ils ne pourront pas même en cela rivaliser avec eux. L’indigent, dont nous occupons les bras, n’a pas de terre pour y employer le travail de ses enfants ; ce n’est point un sacrifice pour lui que de les envoyer à l’école, c’est au contraire un immense avantage ; car, indépendamment de l’instruction qu’ils y trouvent, ils débarrassent, par leur absence, d’une foule de petits soins la mère, qui peut alors louer aussi sa journée, et travailler utilement de son côté ; mais nous, que notre propriété réclame à toute heure du jour, nous dont les enfants sont à chaque instant appelés loin de l’école par les divers besoins de la culture, il nous faudra payer des bras de plus pour remplacer ceux-là, ou condamner notre petite famille à une infériorité d’instruction trop évidente, puisqu’ils ne pourront suivre l’école avec la même assiduité (79). »


3o Abandon des écoles pour les travaux d’agriculture.


Cette plainte des cultivateurs nous mène à la véritable plaie de l’instruction primaire dans les campagnes. On peut prévoir, espérer un temps où, mieux éclairée sur ses véritables intérêts, la population indigente ne négligera plus, comme aujourd’hui, le bienfait qui lui est offert ; où les préjugés d’amour-propre dans les classes supérieures, leurs craintes mal fondées, feront place à des sentiments d’équité plus conformes à l’esprit de la loi ; mais qui peut prédire le jour où les écoles ne seront plus désertées pour les champs pendant la saison des travaux (80) ? Et cependant, quel fruit peut-on attendre d’une instruction ainsi donnée à bâton rompu (81) ?

On se plaint généralement du peu de progrès que font les enfants dans les écoles de village, et certes, on a bien le droit de s’en plaindre. On en accuse l’ignorance et la négligence des instituteurs, et malheureusement elle est sans excuse ; mais, en vérité, quels progrès d’ailleurs pourraient faire les élèves pendant leur court séjour à l’école ? Sur presque tous les points de la France, l’école n’est pas fréquentée plus de trois mois (82) : c’est le terme moyen qu’il convient de prendre entre les pays où les enfants s’y rendent quatre ou cinq mois, et ceux où deux mois sont réputés suffire pour leur instruction chaque année (83). Tout le reste de l’année, dès l’âge de huit ou dix ans, ils suivent leurs pères dans les campagnes, et épuisent leur jeune sève dans des travaux qui souvent surpassent leurs forces. Pour peu que le pays qu’ils habitent embrasse des cultures variées, on les voit, dès le milieu de février, donner aux vignes le premier coup de bêche, puis il faut se reprendre à la seconde façon. Cependant, les pluies du printemps ont fait foisonner l’herbe dans les prairies ; on quitte la houe pour le râteau ; à peine les faneuses ont-elles achevé leur tâche que celle des moissonneurs commence. Tout bras est bon pour tenir la faucille, et si la main de l’enfant est encore trop débile pour scier l’épi, au moins peut-elle recueillir à distance la glane que la mère, qui le précède dans le sillon, a laissé prudemment échapper de sa javelle. Après les seigles, les blés et les avoines, on se prépare aux vendanges. Il n’est si petite main dans la contrée qu’on n’invite à couper la grappe, et voilà comme se passe la vie de l’enfant des champs (84). Il retourne, vers le milieu de novembre, à l’école qu’il a laissée depuis le milieu de février.

Qu’arrive-t-il alors ? Comme il a oublié, pendant cet intervalle, le peu qu’il pouvait avoir appris auparavant (85) ; comme sa main, alourdie par les travaux rustiques, par le poids de la houe, devenue calleuse et presque insensible, ne se prête plus à la souplesse des déliés ; comme le langage grossier qu’il a entendu depuis neuf mois lui a fait perdre le souvenir d’une langue plus civilisée, une nouvelle éducation recommence, et l’on ne peut guère estimer à moins d’un mois le temps qu’il lui faut pour regagner tout ce qu’il a perdu (86). Restent donc deux mois à peine : encore, faut-il se rappeler que c’est à l’époque de l’année où les jours sont le plus courts, les chemins le plus mauvais, les maladies le plus fréquentes. Si la classe s’ouvre à huit heures le matin, l’enfant qui habite le bourg pourra s’y rendre peut-être, mais celui qui demeure dans quelque métairie éloignée perd dans le trajet un temps précieux. Le soir, pour qu’il ne soit pas surpris par la nuit ou par les bêtes sauvages, il faut encore abréger pour lui le temps de la classe (87). Quand ces pauvres petits arrivent, les mains rougies et couvertes d’engelures, il faut bien leur laisser rasseoir un moment leurs membres transis de froid (88).

Puis le sordide intérêt s’en mêle (89). Le même principe qui fait que les parents les retirent de l’école, dès les premiers beaux jours, pour économiser, comme ils disent, des domestiques (90), les rend féconds et ingénieux pour imaginer toute sorte d’économies pareilles. Ici, tel père de famille envoie ses enfants alternativement à l’école, pour ne payer qu’un écolage (91) ; là, on déduit du prix convenu les jours d’absence, qu’on a soin de multiplier, parce que c’est toujours autant de gagné (92). Ne soyons donc pas étonnés si l’on rencontre des jeunes gens qui fréquentent depuis quinze ans l’école, et qui ne savent qu’imparfaitement encore les notions premières (93). Ces quinze ans, si l’on en déduit tout le temps que nous avons supputé tout à l’heure, n’iront pas au-delà de trente mois dans les chances les plus favorables, et l’on devrait s’émerveiller, au contraire, si une pareille négligence portait de plus heureux fruits.

Encore n’avons-nous parlé ici que d’une cause, on peut dire, universelle dans toutes les campagnes, sans nous occuper des obstacles particuliers que l’instruction rencontre dans un grand nombre de localités (94). En effet, si l’on en excepte deux cantons (95), qui offrent, pour des raisons toutes spéciales, cette singularité que leurs écoles sont plus fréquentées en été qu’en hiver, on peut dire que du reste, toutes les communes rurales voient déserter leur école pendant plus de sept ou huit mois de l’année. Les instituteurs eux-mêmes, qui n’enseignent souvent en hiver que faute de pouvoir travailler en plein air, absolument par les mêmes raisons qu’on leur envoie aussi les enfants à instruire (96), sont souvent des premiers à fermer l’école, pour aller labourer ou bêcher (97), et trouvent fort mauvais qu’on leur conteste ce droit (98). Seulement, pour faire d’une pierre deux coups, et conserver encore le peu d’enfants qu’on leur laisse alors, ils commencent leurs travaux champêtres par leur jardin ou par la pièce de terre la plus voisine de la maison, et on pourra les trouver vers le commencement de mars menant ainsi la charrue, pendant que leur école est assemblée à quelques portées de fusil (99).

Parmi les causes plus particulières qui s’opposent çà et là à la propagation de l’instruction, nous citerons, dans le Jura, l’habitude d’employer, dès le plus bas âge, les enfants à colporter des fruits, de l’huile et du vin dans les montagnes (100) ; dans le Cantal, les émigrations annuelles des enfants qu’on envoie mendier ou ramoner dans les villes (101). Ailleurs, ce sera la vannerie, le tissage, la broderie ou le tricotage qui occuperont les enfants et les enlèveront à l’école (102). Mais de tous les usages auxquels on les emploie généralement, le plus fâcheux est peut-être la garde des bestiaux, des troupeaux, des oies (103). C’est là qu’éloignés de leurs familles, livrés à leurs seules pensées, à tous les mauvais penchants qu’excite le désœuvrement, ils perdent un temps si précieux pour l’éducation de leur esprit et pour la culture de leur âme. Est-ce bien une créature humaine qu’on voit errer dans les landes (104), seule pendant toute une semaine au milieu de ses vaches ou de ses pourceaux, sans reprendre le sentier de la maison paternelle que tous les dimanches ? Mais nous ne voulons pas insister sur les inconvénients de la vaine pâture si bien appréciés aujourd’hui, et si bien décrits par M. de Dombasle (105).


4o Difficulté de réunir plusieurs communes en une même école communale.


La loi sur l’instruction primaire, du 28 juin 1833, titre iii, article 9 porte que : « Toute commune est tenue, soit par elle-même, soit en se réunissant à une ou plusieurs communes voisines, d’entretenir au moins une école primaire élémentaire. » Sans doute le vœu de la loi a été par là que l’instruction pénétrât jusques dans les hameaux les plus isolés, et que pas un Français ne pût se plaindre d’être exclu de sa part du bienfait offert à tous les autres. Les communes étant loin de posséder la même population et les mêmes ressources (106), on a prévu la difficulté de les amener toutes à faire les frais d’une école ; on a bien senti d’ailleurs que, pour donner à l’instituteur les moyens d’exister, il ne fallait pas qu’il dût compter seulement sur les 200 fr. votés par la commune, et que là où la population serait peu considérable, et par conséquent l’école peu nombreuse, il serait presque réduit au traitement fixe. Dans l’intérêt des études, on a pu dire encore qu’une école peu nombreuse manque d’un puissant mobile, l’émulation, et impose au maître la nécessité de recourir à l’enseignement individuel. Le législateur a pu considérer aussi que souvent les petites communes étaient assez voisines, et que ce voisinage établissait entre elles comme une certaine fraternité qui indiquait elle-même la réunion des enfants en une école commune.

Et cependant, cette disposition, inspirée par tant de motifs excellents, est peut-être celle qui offrira le plus long-temps encore des difficultés dans l’exécution.

Sans doute, il serait à souhaiter que cette proximité de deux communes formât entre elles comme un lien fraternel qui les rendît plus faciles pour faire en commun les frais nécessités par leurs intérêts communs. Mais il en est de cette illusion comme de tant d’autres. C’est encore un reste de vie pastorale, comme l’innocence des mœurs champêtres, et le nœud de satin rose qu’au sortir du collége nos yeux cherchaient sur la houlette des bergères. Les personnes qui auront étudié ailleurs que dans les idylles de Gessner les habitudes de la campagne, conviendront peut-être avec nous que deux communes voisines sont presque toujours deux communes rivales, quand elles ne sont pas ennemies. Elles se touchent par tant de points qu’il est impossible que leurs intérêts respectifs ne se soient pas rencontrés et froissés plus d’une fois. Elles ont chacune leurs magistrats, leurs titres et leurs droits particuliers ; elles forment chacune une de ces trente mille républiques dont l’ensemble représente la France. Cette individualité qu’elles craignent toujours de voir absorber dans celle de leurs voisins, quand il s’agit de créer quelque institution en commun, engendre chez elle un point d’honneur dont le principe n’est peut-être qu’une jalousie déguisée, mais qui produit souvent des effets excellents. Grâce à ce patriotisme communal, souvent des dépenses qui paraissaient très-lourdes pour les deux communes réunies, chacune se saigne les quatre veines pour les faire avec ses seules ressources. L’idée d’une paroisse commune les humiliait : chacune aura son clocher, etc. Nous avons vu des communes menacées de payer un instituteur en commun, et prisant d’ailleurs fort peu l’instruction, se plaindre d’abord d’être obligées de payer 100 francs pour leur part du traitement fixe ; et, quand elles ont vu que leur résistance deviendrait inutile, finir par voter à elles seules les 200 francs et le logement, sauf à se venger en n’envoyant pas d’enfants à l’école. C’est ainsi qu’un amour-propre de mauvaise origine les inspire mieux quelquefois que tous les conseils de la raison (107).

Un autre obstacle plus sérieux, plus invincible peut-être, tient à la nature même des localités. Un administrateur, le préfet d’un département, par exemple, pour obéir aux exigences de la loi, s’empresse de dresser le tableau des communes qui peuvent être réunies avec le moins d’inconvénients. Il tient d’une main le registre officiel où sont consignés les revenus de chacune d’elles et leur population ; de l’autre, il suit sur la carte de l’arrondissement qu’il étudie, leur circonscription respective. À un quart de lieue, une demi-lieue l’une de l’autre, le hasard semble avoir placé à propos des communes différentes, chacune d’un revenu modique et d’une population peu considérable. Une école, impossible pour l’une d’elles, va se trouver suffisamment pourvue en recevant le tribut de toutes les deux ; et l’on se hâte de les porter à la colonne, Réunion de communes, qui, des bureaux de la préfecture, passe dans ceux du ministère de l’instruction publique. Nous ne voulons pas poursuivre plus loin la fortune de cette proposition qui a pour elle toutes les apparences, et, par conséquent, toutes les chances d’obtenir l’adhésion du ministre, lorsque dans l’intervalle elle est devenue impossible. Un filet d’eau séparait les deux communes ; je veux même qu’il fût indiqué sur la carte que l’on a consultée. L’attention n’a pas dû s’arrêter sur un misérable ruisseau que les enfants de la ferme voisine peuvent, d’une enjambée, traverser à pied sec, et qui, peut-être même, tarit pendant l’été. C’est vrai, mais pendant l’hiver, dans la saison des écoles, le ruisseau devient un torrent (108), et un tronc brut (109), ou une planche vacillante jetée sur le ravin devient la seule voie de communication (110). Le père qui veut bien s’y hasarder, quand la nécessité l’appelle d’une commune à l’autre, se gardera bien d’y risquer les jours de son enfant, lorsque seul, par des temps de neige (111) et de glace, au milieu d’un brouillard trompeur, poursuivi peut-être par les plaisanteries périlleuses d’un camarade d’école, il devra deux ou quatre fois (112) par jour franchir le pont fatal (113).

Nous avons en France combien de communes où les chemins sont impraticables pendant l’hiver, combien de pays de montagnes où il est impossible de reconnaître le soir la sente que l’on a suivie le matin, et où les vents ont amoncelé assez de neige pour en faire votre tombeau (114) ; combien où les loups et même les ours cherchent leur proie (115) ; enfin, on ne sait pas assez qu’il y a telle commune qui, par défaut de communication, reste isolée six mois de l’année, et n’a rien de mieux à faire que de se tapir comme la marmotte en attendant le réveil du printemps (116).

Mais au moins, dira-t-on, s’il est vrai que quelques hameaux, quelques fermes isolées, quelques habitations éparses sont condamnées, par leur position, à se passer d’école, toujours est-il que la population agglomérée presque tout entière dans le chef-lieu, la vraie commune enfin n’éprouvera pas cet inconvénient. Malheureusement c’est une erreur assez générale que de croire la population d’une commune ainsi ramassée dans le bourg ; c’est plutôt là l’exception. Certainement, si l’on jugeait des villages par ceux de la banlieue de Paris, du Poitou par l’arrondissement de Sceaux, des Landes par Saint-Cloud et par Vincennes, on serait fondé à croire que le noyau de la population d’une commune est au cœur même du chef-lieu. Mais, si oubliant un moment les préjugés parisiens, on ne compare plus ces villes mal à propos travesties sous le nom de villages à ceux des campagnes, on verra (les pièces nombreuses auxquelles nous renvoyons en font foi) (117), que, le plus souvent, fort embarrassés de fixer un chef-lieu dans une commune éparpillée sur 7 (118) ou 9 lieues de tour, ou comprenant onze paroisses (119), les administrateurs, par une fiction nécessaire, en ont honoré quelques amas d’habitations plus ou moins considérables, mais qui ne sont qu’une faible portion de la commune (120). Souvent encore ce chef-lieu est loin d’être dans une position centrale : il a fallu le prendre tel que l’avait indiqué la nature des lieux. Là où il y avait une apparence de bourg, un clocher, quelques maisons principales, force a été d’y établir le chef-lieu. Mais la difficulté, pour cela, n’a pas été résolue. Il reste toujours à savoir si des enfants qui auront une lieue, souvent davantage (121), à faire chaque matin et chaque soir, par les plus mauvais chemins, fussent-ils montés sur des échasses pour traverser les landes, les lacs qui remplacent, l’hiver, l’aride plaine de l’été (122), seront assez abandonnés de leurs familles pour qu’on les envoie à l’école communale. Alors il faudra se contenter d’y recevoir, au plus, le tiers de ceux qui pouvaient la fréquenter (123) ; et que répondre aux conseils municipaux lorsqu’ils disent ? « Pourquoi nous forcer à nous adjoindre à telle commune dont les chemins et la nature des lieux ne nous permettent pas l’abord ? Pourquoi nous forcer à payer pour les enfants d’autrui ? Qui donc paiera pour les nôtres (124) ? »


5o Des patois.


La question des patois peut être considérée de deux manières.

Faut-il, pour la satisfaction des antiquaires, pour la commodité des linguistes, pour varier les plaisirs de quelque voyageur blasé, entretenir et favoriser dans nos provinces toutes les diversités d’idiôme qui s’y rencontrent, les honorer comme des ruines qu’on ne peut toucher sans sacrilége ? Alors ceux qui encouragent aujourd’hui les traductions de nos bons livres en bas-breton ou en platdeutsch ont raison ; il faut, dans les écoles normales primaires, créer des chaires de Gascon et de Champenois, et, l’on n’aura pas grand’peine à atteindre son but dans les campagnes, car la routine seule suffit depuis long-temps pour y prohiber tout progrès de la langue Française.

Faut-il prendre en pitié le sort de ces milliers de Français qui ne savent pas le français ; pour qui l’article de la Charte qui déclare tous les Français accessibles aux emplois n’est pas une vérité ; qui peuvent servir huit ans sous les drapeaux, sans avoir l’espérance de devenir caporaux ; qui ne peuvent comprendre les lois de leur pays, l’arrêt qui les condamne dans un procès, les actes administratifs qui les régissent ; qui ne peuvent, à raison de la diversité des langues, sympathiser par aucun point avec le peuple dont ils sont réputés frères, pas plus qu’au jour où leur province fut réunie à la couronne de France ? Est-il temps en effet d’opérer véritablement cette réunion par l’uniformité du langage et des mœurs, et de ne plus distinguer des races gaéliques ou germaniques, ou ibériennes, mais de les fondre toutes dans l’unité nationale ? En ce cas, dût-on nous traiter de Vandale, nous sommes d’avis qu’on tranche au vif dans cette antique transmission des patois, et que chaque école soit une colonie de la langue française en pays conquis.

Nous en sommes malheureusement encore bien loin. Un inspecteur se présente dans le canton de…, ou de…, sur le territoire français, et, comme préliminaires d’examen, il demande quelques renseignements. On s’attroupe autour de l’étranger qui parle une langue inconnue ; le maire est appelé et finit par s’aboucher avec lui à l’aide d’un trucheman (125). L’inspecteur se transporte chez l’instituteur, le voilà en pays de connaissance, et déjà, bien que sentant ses habitudes de patois (126), la lecture des bambins de l’école réjouit son oreille par des sons français. Il parle, mais personne ne lui répond : il est inutile de dire que les élèves ignorent la langue, quand nous saurons que le maître qui doit la leur enseigner ne la connaît pas lui-même (127) ; ou bien si, par un heureux hasard, il est en état de la montrer, tout s’oppose autour de lui à ce qu’il réussisse. Les enfants, de retour dans leur cabane, quelquefois même au sein des villes (128), vivent dans le patois : ils le retrouvent à l’école dans la conversation familière et dans les questions de l’instituteur (129) ou de sa famille (130). Les livres français, à commencer par la grammaire, sont pour eux des livres de lecture comme le psautier latin dans nos écoles (131) ; aussi, pour les choses qu’ils doivent comprendre, le catéchisme, par exemple, les ecclésiastiques exigent que l’instituteur le fasse réciter en patois (132), et refusent la porte à l’enfant qui ne le saurait dire qu’en français (133). En un mot les rôles sont changés : le français est pour eux ce qu’est pour nous leur idiôme, une langue morte, une ruine, ou, si vous voulez, un luxe dont ils n’ont que faire. Le patois est la vraie langue du pays (134) : elle se mêle à tout, aux conversations, aux plaisirs, aux affaires : elle règne dans l’école comme dans l’église où le prêtre n’emploie pas d’autre langue pour prêcher ses ouailles (135). « Parlez la langue de vos pères, dit le bon curé aux enfants (136) ; ils n’ont pas besoin de parler comme des bourgeois, disent aux instituteurs les pères de famille (137). »

— Telles sont les causes les plus générales que nous avons trouvées à la difficulté de propager en France l’instruction primaire : répugnance ou indifférence chez les masses ; inertie ou mauvais vouloir des gens influents, conflit d’intérêts dont les plus puissants seront toujours pour le pauvre ceux qui touchent de plus près à sa misère ; rivalité des communes, défaut de communication entre elles, limites trop étendues de leur circonscription, position excentrique des chefs-lieux, enfin, pour un assez grand nombre de provinces encore, la diversité des langues. Toutefois, en pénétrant davantage dans les causes particulières qui peuvent agir sur les localités, nous avons été amené à examiner un certain nombre de questions importantes, dont la solution eût pu hâter celle de la question fondamentale. Il en est qui ne nous ont pas paru douteuses, et nous exprimerons tout à l’heure sur celles-là nos convictions avec une entière sincérité, mais nous sommes forcé d’avouer que, pour bien d’autres, les rapports les plus contradictoires nous ont laissé dans une plus grande perplexité peut-être que si nous avions, à priori, étudié la matière par les ressources seules du raisonnement.

Nous nous sommes demandé par exemple lesquels étaient les plus favorables à l’instruction, des pays riches par la culture ou de ceux dont le sol est plus ingrat ; des grandes propriétés territoriales ou des petits domaines ; si l’on devait compter sur les progrès de l’industrie pour aider ceux de l’instruction primaire ; si les écoles sont plus souhaitées par l’aisance ou par la misère ; si l’instruction croît plus vigoureusement sur la montagne ou dans la plaine, le long des fleuves ou dans le voisinage des forêts, etc. Voici les conclusions et les doutes où nous a conduit une comparaison attentive des rapports entre eux.


Questions Particulières.


1o Des grands établissements d’industrie, ateliers, usines, fabriques, etc.


Nous sommes du nombre des personnes qui applaudissent sincèrement à tous les progrès de l'industrie, et qui ne désespèrent pas de voir les idées grandes, nobles et généreuses se concilier avec les calculs d’intérêt et les spéculations matérielles qu’elle suppose ; mais, avant que les mœurs publiques se soient formées à cette combinaison nouvelle, avant que la législature soit intervenue pour fixer à l’industrie sa limite dans le monde moral qui n’est pas de son domaine, nous ne pouvons voir sans douleur les funestes effets qu’elle exerce partout autour d’elle sur les populations qu’elle corrompt dans leur source. De toutes les passions humaines, la plus vile, l’amour du gain, est la seule qu’elle appelle pour auxiliaire, et l’instruction n’a pas de plus mortel ennemi (138). Qu’une fabrique (139), une filature, un arsenal (140), une usine (141) vienne à s’ouvrir, et vous pouvez fermer l’école. Je ne parle pas de tous les désordres qui troublent alors la paix du ménage, de toutes les formes hideuses que revêt la cupidité qui s’allume chez ces villageois, autrefois de mœurs simples et paisibles ; je ne plaide ici que la cause de l’enfance livrée par l’avarice des pères à l’avarice des commerçants. Pendant que le fabricant, pour un travail mécanique qui n’exige aucun développement des facultés de l’esprit, préfère de jeunes bras qu’il use à meilleur marché (142), les parents, de leur côté, reçoivent comme une aubaine inespérée les trois ou quatre sous que l’enfant exténué rapporte le soir à la maison (143).

Nous sommes, à vrai dire, une singulière nation ! Le voyageur qui veut nous émouvoir n’a qu’à nous transporter par la pensée sur le rivage de la Guinée ou du Congo ; qu’il nous montre là un jeune nègre livré au facteur européen par sa famille, pour quelques pièces de monnaie : il n’en faut pas davantage pour nous faire verser des larmes ; et, dans un élan généreux, au risque de perdre les colonies pour défendre un principe, nous vouons à l’infamie et aux galères le complice de cet odieux trafic. Eh bien ! dans les états industriels qui font de la philanthropie à deux mille lieues de distance, en Angleterre, par exemple, la traite des enfants est organisée impunément ; en France elle s’organise paisiblement ; et, si l’on n’y met promptement obstacle, qui peut dire combien de malheureux elle dévorera chaque année ? Et ce ne sont pas ici des Ghiolofs ni des Mandingos, c’est la chair de notre chair, ce sont des peaux blanches comme nous, que nous laissons livrer corps et âme, dès l’âge de cinq ou six ans, à un trafic plus odieux que la traite des nègres. Ceux-là, du moins, les maîtres dont ils sont devenus la chose, ont intérêt à ménager leurs forces pour qu’elles durent plus long-temps. L’intérêt du fabricant est directement contraire, c’est de tirer de ses quatre sous le plus grand profit possible. Que lui importe la santé, la vie même de l’enfant qui s’étiole et s’épuise à sa mécanique ? Il a une longue suite d’aspirants qui n’attendent qu’un vide pour le remplir : l’enfant est mort, vive l’enfant ! Dans les colonies, grâce à la rivalité des sectes religieuses de l’Angleterre et des États-Unis, l’esclave noir n’a pu que gagner pour son éducation à quitter la terre de barbarie où il était né. Les écoles du dimanche en réunissent un grand nombre, ne fût-ce que pour leur apprendre à prier le Dieu qui console de l’esclavage. Chez nous, des enfants à qui la loi a voulu conférer le bienfait d’une instruction nécessaire, sont disputés à l’école par l’appât de quelques centimes ; ils sont enlevés de la terre de civilisation pour être transplantés en terre de barbarie ; et, quand l’instituteur les réclame, il n’obtient que des refus. Quand le prêtre vient frapper à la porte de la fabrique pour apporter la parole sainte aux enfants de sa paroisse, on n’a pas une heure d’audience à donner à Dieu (144). Que manque-t-il donc à ces blancs pour être aussi des nègres ? L’amalgame peut-être. Hélas ! Pour qui a pénétré dans ces retraites, pour qui a pu observer la facilité du commerce des ouvriers entre eux, l’empire et l’influence des contre-maîtres, l’exemple des habitudes vicieuses sur des enfants abandonnés tout le jour de leurs père et mère, l’amalgame aussi ne s’y trouve-t-il pas ? Qu’importe son nom ! Nous lisons avec effroi, dans un tableau du Journal of Education, qu’en quatre jours, à Londres, quatorze cent quatre-vingt-quatorze enfants avaient fréquenté quatorze boutiques de rogomistes[2]. Nous voyons en France les mêmes usages naître de la même corruption ; et, par forme de récréation, la funeste pitié des parents laisse les jeunes enfants prélever sur le tribut quotidien qu’ils reçoivent de quoi boire l’eau-de-vie dans les tavernes de l’endroit (145). Ainsi, malgré le nombre prodigieux des maladies dont le séjour des enfants dans les fabriques devient pour eux la source, on est encore obligé de considérer leur mauvaise santé comme le moindre de leurs maux.

Nous le répéterons volontiers, nous sommes loin de déclarer la guerre à l’industrie : quand chacun de nous profite, à toute heure du jour, des jouissances qu’elle ajoute à la vie, il y aurait plus que de l’injustice à blasphémer ses bienfaits, il y aurait de l’ingratitude ; mais, s’il fallait les acheter par de pareils sacrifices, qui ne rougirait de payer si cher le bon marché qu’elle nous fait ? Je suis loin encore d’accuser de cette dureté de cœur tous les directeurs de fabrique et de manufacture ; on en cite même que nous comptons parmi les bienfaiteurs de nos écoles ; mais, quand deux intérêts, de leur nature aussi contraires que l’amour du gain et l’instruction, se disputent l’enfance, nous disons qu’il y aurait une imprudence coupable à la loi de s’en reposer sur la générosité des individus pour faire le sacrifice de leurs intérêts dans la mesure que prescrit la justice. Si ces pauvres enfants, sans appui dans la faiblesse de leur âge, sans appui dans la tendresse de leurs familles qui les vendent, sans appui dans l’humanité de ceux qui les achètent à beaux deniers comptants, ne trouvent pas non plus d’appui dans la loi, quel sera leur refuge ?


2o L’aisance est-elle plus favorable au développement de l’instruction que la misère ?


Les écoles sont-elles plus fréquentées dans les pays riches et fertiles que dans les campagnes moins bien favorisées du ciel ; dans les grasses vallées que sur l’aride montagne (146) ? Le raisonnement est impuissant à résoudre la question, et l’expérience est si incertaine qu’elle nous laisse dans le même embarras. En effet, si le paysan aisé peut se passer plus aisément du travail de ses enfants et sacrifier à leur instruction le temps qu’il aurait pu leur demander pour sa culture, d’un autre côté, cette fertilité même qui fait sa richesse réclame tous les bras de la ferme, et ceux de ses enfants seront donc alors perdus pour lui. En sacrifiant les éléments de cette richesse qui lui donne le goût de l’instruction, il la perd ; si le pauvre, en jetant les yeux au-dessus de lui, envie l’aisance des conditions plus élevées, et se sent disposé à donner à son fils, par une instruction plus soignée, les moyens de gravir au-dessus de la condition paternelle, d’un autre côté, les besoins sont si pressants, les nécessités si impérieuses, que le sacrifice du temps seul de ses enfants est une épargne qu’il ne peut faire. Que sera-ce s’il y faut joindre la dépense réelle d’une mise plus décente, d’une paire de sabots, d’un mouchoir, d’un livre de lecture ? Aussi, rien de plus hasardé que les jugements des inspecteurs sur cette question. Là où ils rencontrent une école bien fréquentée dans un pays ingrat : « C’est que la misère est un bon conseiller, » disent-ils. Si, au contraire, elle est déserte : « C’est que les gens sont trop misérables (147). » Descendent-ils dans un pays riant, couvert d’abondantes moissons : Si l’instruction est en souffrance, c’est que le pays est trop riche (148) ; il lui faut trop de bras. Si elle y est florissante, l’aisance est une bonne nourrice pour les écoles (149). Ces contradictions montrent assez qu’on s’est attaché là à des apparences extérieures beaucoup moins vitales qu’on ne le suppose dans la question. Je croirais volontiers que ce n’est, ni dans un peu plus de prospérité, ni dans un degré de gêne plus pénible, que se décide le goût ou l’insensibilité des gens de la campagne pour l’instruction (150). En cela, comme en toute chose l’homme est un animal imitateur, et l’exemple est aussi nécessaire pour le progrès du bien qu’il est contagieux pour la propagande du mal.

Aussi, en règle générale, tous les moyens de communication entre les hommes tournent au profit de l’instruction (151). Le Briançonnais, en revenant la besace chargée du petit pécule qu’il a gagné dans son enseignement de passage, réunit ses enfants autour de l’âtre, et leur apprend les secrets du métier. Il fait de sa famille une pépinière de maîtres ambulants comme lui (152). Le Limousin a vu le monde ; il a appris à Paris toute la distance qui sépare dans son état le goujat ignorant du tailleur de pierres qui sait lire, écrire, calculer, et même qui possède quelques notions de dessin élémentaire. Aussi, ne croit-il pas faire un mauvais marché en échangeant quelques pièces du petit trésor qu’il rapporte à sa famille contre une croix de Jésus qu’il met entre les mains de son enfant. Ici, toute contradiction disparaît ; les avis sont uniformes, non pas sur le résultat moral des émigrations pour la vie de famille, etc., ce qui n’est pas la question, mais pour les heureux effets qu’elles ne manquent jamais de produire, quant à l’instruction primaire (153). Les grandes routes ne servent pas seulement au transport des denrées ; les idées y circulent aussi, et les populations riveraines en arrêtent toujours quelqu’une au passage, dont elles font leur profit : c’est leur droit de péage (154). Le voisinage des rivières et des fleuves, peut-être aussi de la mer (155), n’est guère moins favorable, et par les mêmes motifs, si ce n’est lorsqu’ils servent de limites aux états ; car alors le fléau des frontières, la contrebande, s’empare de l’enfant en bas âge, et le prépare de bonne heure à toutes les fraudes qui peuvent le rendre redoutable à la société (156). Les forêts, au contraire, isolées d’ordinaire du commerce des hommes, et dont le voisinage commode invite à tant de délits la misère des populations voisines (157), ne s’ouvriront pas les premières à l’instruction (158). La saison des écoles est aussi la saison du bois mort et des fagots (159), et c’est ce qui fait tort aux écoles.

3o Nous aurions voulu nous assurer si le morcellement des propriétés doit être compté parmi nos auxiliaires ou parmi nos ennemis ; et, quoique l’attention des inspecteurs, apparemment distraite de cette question par des intérêts plus importants, ne nous ait fourni que des renseignements insuffisants pour la décider, nous avons grand’peur que la division des biens ne soit, comme l’industrie, sa sœur, qu’un obstacle de plus à vaincre. Le petit propriétaire se ramasse tout entier en son travail ; l’exploitation économique de son modique domaine ne lui permettant pas l’usage des forces étrangères, des chevaux ni des bœufs, il faut bien qu’il devienne avare des siennes, les seules sur lesquelles il puisse compter ; et celles de sa famille en sont une portion indivisible. Ses enfants sont une aide pour lui, quand ils travaillent ; c’est une charge, quand ils s’instruisent : un mulet lui coûterait moins, parce qu’il rapporterait (160).

4o Les résultats que nous avons vu attribuer à la concurrence ne nous ont pas non plus toujours satisfait. On aimait à penser que la rivalité de deux écoles tiendrait chaque instituteur en haleine, et il n’est point douteux que cette émulation entre les écoles des frères et les écoles mutuelles n’ait amélioré beaucoup l’enseignement des unes et des autres. Nous voyons même avec peine, à part le sentiment de justice qui commandait cette tolérance, que cette seule considération des avantages inhérents à leur rivalité, n’ait pas retenu bien des conseils municipaux, au moment de supprimer les frères ou les laïcs, par une économie funeste. Mais, quand cette concurrence ne s’exerce pas dans les villes, au milieu d’une population assez nombreuse pour y suffire, elle n’a, le plus ordinairement, que des inconvénients. Si le droit, que chaque instituteur trouve écrit dans nos lois, d’aller dresser sa tente à la porte de l’instituteur communal, leur imposait à tous deux des conditions égales, la lutte tournerait toujours à la fin contre l’ignorance ; mais, dans l’état des choses, le peu de lumières des familles ne leur permettant pas de faire entre les deux maîtres le choix le plus judicieux, elles courent naturellement au bon marché, et l’adjudication se fait au rabais (161). Pour peu que l’instituteur communal se trouve chargé, par exemple, de soixante-quatorze enfants indigents (162), et que l’instituteur privé, son émule, fasse annoncer à son de trompe qu’il reçoit les autres à cinq sous par mois (163), je ne sais si le second fera de brillantes affaires, mais le premier, réduit à son minimum de deux cents francs, ne pourra pas subsister long-temps de la sorte (164).


Remèdes proposés.


En signalant les obstacles que l’instruction primaire pouvait rencontrer long-temps encore, MM. les inspecteurs de 1833 ont dû naturellement réfléchir aux moyens d’y porter remède (165). La tâche est ici bien plus difficile, aussi n’ont-ils pas été toujours très heureux. Nous ne croyons pas, pour notre compte, avec un inspecteur de Bretagne, que l’instruction primaire soit très-intéressée à ce que M. le Ministre de l’instruction publique distingue les instituteurs par un costume particulier et leur assigne un rang honorable dans les cérémonies publiques (166). Peut-être est-ce encore le succès qu’obtiennent généralement les frères qui a inspiré à un autre la pensée de proposer une loi pour le célibat des instituteurs (167). Sans recourir à des moyens que récusent nos mœurs, l’expérience amènera, nous n’en doutons pas, des modifications importantes qui répondront aux vues du législateur. Nous avouerons même que de tous les empêchements, celui qui nous préoccupe le plus, c’est l’abandon des écoles pendant l’été. Le temps est pour nous ; il vaincra la répugnance insensée du pauvre. Il lui fera reconnaître tôt ou tard que l’instruction est pour lui un intérêt, même matériel. Si quelques magistrats municipaux se font de leur propre ignorance un argument contre l’instruction, d’un autre côté, en élevant dans des sentiments opposés la recrue du corps électoral, les enfants de la commune, nous leur préparons des successeurs plus éclairés. Si les comités étaient quelquefois tentés de laisser ralentir leur zèle, leur concours, toujours précieux, serait suppléé cependant par l’action constante de l’inspecteur spécial du département. Les influences rétrogrades de quelques esprits chagrins ou inquiets passeront avec leurs regrets ou leurs craintes. Le lien, tous les jours plus étroit, qui resserre en faisceau les intérêts de la nation entière, aidé d’une surveillance rigoureuse, exercée dans les écoles, et de quelques procédés ingénieux, déjà tentés avec succès (168), sans entraver l’industrie, usera à la longue cette rouille des anciens temps : les patois se civiliseront. Des règlements sévères protégeront l’enfant contre la double avarice de son père et de son maître.

La réunion des communes occupera long-temps la patience des administrateurs. L’éloignement qui les sépare et les difficultés des chemins me paraîtraient exiger quelque tolérance pour des faits d’ailleurs moins contraires à l’esprit qu’au texte de la loi. À mesure que les communes plus heureuses se seront pourvues d’instituteurs fixes, et d’une capacité éprouvée, ceux que leur médiocrité aura rendus victimes de la concurrence, bannis de leur poste par l’impuissance d’y subsister, iront porter dans des retraites où elle était jusqu’alors ignorée le degré d’instruction qu’ils possèdent. Nous ne prétendons pas garantir qu’elle sera suffisante, mais assez en rapport avec des populations pauvres, sauvages, grossières, dont elle débrouillera les mœurs et qu’elle préparera à un meilleur avenir. De leur côté, les instituteurs nomades, Briançonnais, Piémontais, Béarnais, etc., qui venaient chaque hiver, le bâton blanc à la main, offrir, en passant, leur service à une grande partie des communes de l’est et du midi, surpris de voir une école fixe, établie dans la vallée où l’hiver précédent ils avaient posé leur nid, se réfugieront dans ces hameaux moins favorisés que leur isolement ou leur dénuement exclut du bénéfice de la loi (169). Puis viendront les routes, qui sillonneront chaque département, uniront les points les plus extrêmes, perceront les forêts les plus sombres, peupleront les solitudes. Alors l’ignorance, traquée de village en village, après avoir fui de montagne en montagne, fera place au système régulier d’écoles qui doit régir toute la France ; mais alors, aussi, ces magisters ignorants, triste débris de l’ancienne milice enseignante, auront disparu. Peut-être, en attendant, auront-ils encore rendu quelques derniers services aux hameaux qui ne les auront pas repoussés ; c’est un pis-aller qu’il faut ménager aux communes dénuées de tout autre secours : et s’il était permis de souhaiter que les magistrats, chargés d’exécuter la loi, fussent jamais tentés de lui être infidèles, un peu de connivence pour ces pauvres outlaws de l’instruction primaire me semblerait une charité bien entendue (170).

Mais la question vitale, la question invincible, c’est la désertion des écoles pour les travaux de la campagne.

C’est sans doute surtout à raison de son importance que de très-bons esprits voulaient établir, par une pénalité particulière, l’obligation pour les familles d’envoyer leurs enfants à l’école. C’était trancher le nœud Gordien. Nous n’avons pas à nous occuper ici de ce vœu qui n’a pas été accueilli par la loi, et nous déclarons sincèrement, malgré l’autorité des noms que nous sommes accoutumés à respecter dans l’opinion contraire, que nous avons toujours assez espéré du progrès de la raison publique pour en attendre, plutôt que de la force, le succès d’une loi si populaire. La voie suivie est peut-être plus lente, mais plus honorable et elle déroge moins au caractère français. Toutefois, il faut qu’on ne l’accuse pas d’impuissance, et que des mesures soient prises pour en assurer l’entière exécution.

Déjà, les instituteurs communaux ont été avertis que leur titre et le traitement qu’ils reçoivent leur imposent l’obligation de tenir leur école l’été comme l’hiver (171). Les heures et les jours de classe ne dépendent plus de leur caprice ni de celui des familles (172). Un statut détaillé du conseil royal de l’instruction publique régit toutes les écoles du royaume. Les comités, placés plus près des besoins de chaque localité (173), ont toute facilité pour proposer les modifications, qui leur paraîtraient utiles.

J’oserais ici en soumettre quelques-unes à l’attention du Ministre.

C’est quelque chose d’avoir obtenu de l’instituteur que chaque jour de la belle saison il ouvre son école ; mais si les enfants, au lieu d’y entrer, saluent, en passant, le maître qui se tient les bras croisés sur la porte, et se répandent dans les champs voisins, le but n’est pas atteint.

Or, qui peut prédire quand les familles ouvriront les yeux sur leurs véritables intérêts, et renonceront au profit qu’elles tirent du travail de l’enfant, pour le laisser étudier lui-même à son profit ? En attendant ce progrès, bien éloigné, je le crains, ne pourrait-on pas trouver quelques accommodements avec ces habitudes pernicieuses, et placer, par exemple, les heures d’étude de manière à ne pas contrarier celles des travaux rustiques (174) ? Quelques personnes avaient songé à mettre la classe du matin avant le départ des enfants (175), mais la chose n’est pas praticable : dès le point du jour ils sont aux champs : ou bien à les prendre au retour (176) ; mais l’heure du sommeil les appelle, et puis, quel fruit espérer d’une classe suivie après l’épuisement des travaux du jour ? En général, dans les campagnes où les ouvriers devancent volontiers le lever du soleil pour chercher, de 10 heures du matin à une heure de l’après-midi, un refuge contre l’excessive chaleur des mois de juin, de juillet et d’août, ne pourrait-on pas profiter de ce moment où les forces ne sont pas encore épuisées, pour réunir les enfants dans l’école ? Au lieu des deux classes régulières, on ne pourrait guère en espérer qu’une, mais ce serait déjà une conquête, et peut-être un acheminement pour l’avenir. Les parents même y seraient d’autant plus disposés que souvent, à cette heure, leur repos (la siesta) est troublé par les jeux et la pétulance des enfants (177). Reste une grande difficulté : les parents, sans doute, se déchargeront volontiers alors de la surveillance de leurs enfants sur le maître, mais ils ne voudront pas le payer pour cela, et il ne recevra tout au plus que les indigents. Pour remédier à ce mal, plusieurs avis sont ouverts. — On aidera les familles qui se prêteront à cet arrangement par quelque secours pécuniaire : mais, est-il d’une bonne morale de payer aux parents le bien qu’on leur fait ? On a loué avec raison la sagesse du législateur de n’avoir pas établi la gratuité pour tous, et d’avoir voulu que chacun, dans la proportion de ses ressources, s’accoutumât à mieux apprécier l’instruction qu’on lui donne par les sacrifices même qu’elle lui impose. Ce principe ne serait-il pas ici démenti (178) ?

On propose encore d’imiter l’exemple de ce conseil municipal qui a voté, en sus du traitement fixe, deux cents francs à l’instituteur, pour recevoir, sans rétribution, pendant l’été, tous les enfants de la commune qui se présenteront dans son école (179). On ne peut que louer la générosité d’une pareille décision, mais sans espérer qu’elle trouve de nombreux imitateurs. Combien de communes ne suffisent pas par leurs seules ressources au minimum du traitement, loin de pouvoir en voter un supplémentaire !

Avant la loi du 28 juin 1833, nous trouvons établi dans quelques provinces, déjà plus avancées sur les questions d’instruction primaire, un usage que nous ne saurions trop recommander à l’attention. Au lieu de fixer la rétribution mensuelle, les conseils municipaux fixaient la rétribution annuelle. Elle se payait, chaque mois, par douzième (180). Par là, on assurait l’existence de l’instituteur pendant l’été comme pendant l’hiver ; et, ce qui est bien plus important, on enlevait aux familles la tentation malheureuse de faire des économies aux dépens de l’instruction de leurs enfants. Tel se dispense volontiers d’envoyer son fils à l’école, pendant la saison des travaux, parce qu’il n’est point obligé de payer l’écolage, qui l’enverrait sans aucun doute, pour gagner son argent, s’il fallait le débourser quand même (181). Cette précaution innocente aura sans doute été suggérée à ceux qui l’avaient mise avant nous en pratique, par l’expérience des calculs sordides qu’il nous faut déconcerter à notre tour, et peut-être ferait-on bien de l’adopter par mesure générale (182).

Enfin, nous avons gardé le remède le plus infaillible pour le dernier, et nous en attendons un plein succès, parce que tous les témoignages des inspecteurs en attestent l’efficacité. Il s’agit de donner aux écoles de bons maîtres. Partout où l’on a vu des instituteurs médiocres et peu considérés, on n’a pas trouvé d’école pendant l’été. Partout où l’inspecteur a signalé des hommes habiles, honnêtes, consciencieux à la tête des écoles, ils se sont peu ressentis de la solitude qui dévastait les bancs de leurs voisins. Et c’est cette expérience, plus que toute autre chose, qui me confirme dans mes espérances pour l’avenir. Dans ce bon sens pratique de la nation, il faut voir un gage de l’assiduité future de la population de nos écoles, quand nous serons parvenus à former des instituteurs dignes d’inspirer aux familles toute confiance et pleine sécurité (183).

C’est une tâche en grande partie réservée aux écoles normales primaires. À l’époque où ces renseignements ont été recueillis, elles étaient loin d’avoir acquis l’importance que l’attention vigilante de l’administration leur a donnée depuis. Il serait donc injuste de mesurer ses espérances aux services qu’elles avaient pu rendre alors. Sans doute, une appréciation plus judicieuse des devoirs qui sont imposés aux élèves-maîtres ne leur ferait plus mériter aujourd’hui le reproche d’élever si haut leurs prétentions au sortir de l’École normale, que les modestes émoluments d’une commune rurale ordinaire ne pussent les satisfaire (184). Si les écoles normales ont été placées dans les grandes villes, ce n’est pas que les villes seules puissent se flatter de profiter des élèves que le département y aura formés, c’est qu’elles pouvaient seules présenter les ressources d’enseignement nécessaires, des bâtiments appropriés aux besoins de l’établissement, et qu’elles sont là placées plus près des yeux des magistrats intéressés à en surveiller les progrès. Les écoles normales ne peuvent perdre de vue que les communes rurales sont celles qui exigent de la part du gouvernement le plus de sollicitude et d’intérêt. Les villes ne manqueront jamais d’instituteurs, mais les campagnes en sont souvent dépourvues (185).

Nous ne parlerons pas des répugnances attribuées au clergé contre les maîtres formés dans les écoles normales (186). On ne peut nier que des préjugés, quelquefois malheureusement justifiés par l’imprudence de quelques étourdis (187), n’aient pas été favorables d’abord au succès de cette institution. La crainte de confier à de très-jeunes gens, étrangers à la commune, toute la jeunesse du pays (et nous ne pouvons oublier que les filles sont souvent admises dans la même école), avait inspiré aussi à quelques conseils municipaux l’idée d’envoyer à l’école normale un homme du pays même, destiné à revenir y prendre la direction de l’école (188) ; mais nous espérons que ces méfiances (189) ont déjà cédé aux améliorations progressives qu’ont reçues ces établissements importants. Des études solides, sérieuses, dirigées vers l’enseignement modeste auquel ils sont voués, des goûts simples, le respect de ce qu’il faut apprendre à respecter aux autres, une conduite plus prudente, et des mœurs plus irréprochables, à raison même des inquiétudes que peut inspirer leur jeunesse finiront par concilier aux élèves-maîtres la confiance générale et la considération à laquelle leur supériorité d’instruction leur donne déjà des droits incontestables (190).

— Après avoir tracé un tableau malheureusement trop fidèle de l’état misérable où se trouve réduite l’instruction primaire, nous ne pouvons abandonner ce chapitre sans consoler au moins les yeux de nos lecteurs et ranimer leurs espérances par le récit de quelques faits que nous aurions souhaité trouver plus nombreux.

Il est doux de voir, au milieu de l’indifférence presque universelle des gens de la campagne, de bons pères de familles, des cultivateurs intelligents, sans aide et sans conseil, se concerter entre eux pour donner à leurs enfants un instituteur qui commence par être attaché d’abord à quelques maisons seulement ; puis le nombre des familles qui sont invitées par l’exemple, et se font admettre à cette compagnie, s’accroît, de manière qu’une éducation, domestique dans son origine, finit par devenir une école publique (191). Notre vœu serait exaucé, et la loi n’aurait pas besoin d’une disposition nouvelle, si les enfants condamnés de bonne heure au travail du corps dans les ateliers et les fabriques, y trouvaient aussi la part des soins dus à l’intelligence, comme dans l’école des mousses à Rochefort (192), ou dans celle de la fabrique de porcelaine de Foëcy (193). Honneur aux hommes qui prennent sous leur garde le sort trop souvent négligé de nos petits enfants ! C’est une charité qui ne fait pas grand fracas : ceux qui la pratiquent trouveraient facilement un emploi de leur philanthropie qui leur rapporterait plus de renommée, s’ils visaient à cette récompense : mais s’ils croient leurs soins et leurs aumônes bien payés par le bonheur à venir de leurs protégés, par l’esprit d’ordre et de conduite qu’ils leur inspirent, les jouissances d’esprit qu’ils leur préparent, les garanties nouvelles qu’ils créent à la stabilité des choses, ils ne pouvaient mieux placer leurs bienfaits, ni rechercher une popularité plus légitime : les bienfaiteurs de l’enfance ont bien mérité de la société. Qu’il nous soit donc permis de citer ici leurs noms sans faire offense à leur modestie. Nous ne présumons pas assez du succès de ce livre pour croire que nous puissions contribuer beaucoup à faire mieux connaître bien des dévoûments, qui peut-être veulent rester ignorés ; mais nous ne pouvons nous refuser à leur rendre ce témoignage ; qu’ils l’acceptent seulement comme un remercîment qui leur est dû, pour le plaisir que nous avons éprouvé à la lecture, en les voyant, devancer ainsi et peut-être hâter, par de si bons exemples, les heureuses dispositions où la loi nouvelle a trouvé les chambres législatives.

Ce serait ici la place de tous les ecclésiastiques signalés dans les documents que je compare, s’il ne m’avait pas semblé plus à propos de réserver les services qu’ils ont pu rendre à l’instruction primaire pour le chapitre particulièrement consacré au clergé. C’est là qu’on pourra mieux apprécier cette hostilité prétendue des prêtres contre l’instruction, leur obscurantisme, comme on l’appelle.

Nous avons, par le même motif, renvoyé au chapitre des instituteurs les éloges que plusieurs d’entre eux ont mérités par un désintéressement d’autant plus louable, que leur position misérable les dispenserait presque de pratiquer cette vertu. D’ailleurs, les ecclésiastiques, comme les instituteurs, sont les protecteurs-nés de l’enfance ; et, sans vouloir rien diminuer de la reconnaissance qui leur est due pour si bien accomplir leur ministère, nous n’avons prétendu louer ici que le dévoûment inespéré des personnes que leur position rendait étrangères aux études de la jeunesse. Ainsi, quoiqu’il en coûte à nos affections particulières, nous saurons réprimer nos regrets, et laisser dans un oubli qui n’est pas de l’ingratitude, le nom d’un homme depuis long-temps voué à la direction de l’instruction primaire en France, et que ses laborieuses fonctions n’empêchent pas d’étendre une surveillance active et salutaire sur l’école de son village bien-aimé (194).

Nous laisserons parler ici les inspecteurs dont nous avons recueilli les témoignages.


alpes (basses).

L’enseignement est assez avancé dans les communes de Riez, de Puimoirson et de Montagnol ; une école de la doctrine chrétienne, fondée à Riez par un particulier qui a laissé pour cet objet un capital de 45,000 francs environ, réunit tous les enfants de la localité au nombre de 180 à 200. (arrondissement de Digne, canton de Riez.)


cher.

Il y a une école mutuelle à Héry, établie et soutenue par le patriotisme de M. Duvergier de Hauranne, député. (Arrondissement de Sancerre, canton de Sancergues.)

Vierzon-Village. Cette singulière commune rurale enveloppe de toutes parts la ville de ses habitations éparses. — École des forges, fondée par le respectable M. Aubertot, vénéré pour ses vertus patriarchales et le bel emploi d’une immense fortune. (Canton de Vierzon.)


corrèze.

L’école de Noailles a été fondée par M. le comte Alexis de Noailles. (Arrondissement et canton de Brives.)

La préceptorale fondée par M. Dubois assure à l’instituteur un traitement fixe de 300 francs et un logement. (Arrondissement de Brives, canton de Juillac).


indre-et-loire.

On est d’autant mieux fondé à espérer que l’établissement d’une école dans les communes dénuées de ressources deviendra tous les jours moins onéreux au département et à l’État, que déjà des dons particuliers, des legs, des secours temporaires, accordés par des bienfaiteurs de l’instruction primaire à leurs communes, les mettent à même de remplir le vœu de la loi. À Reignac, M. Lesage a fait construire une maison d’école ; il a fait une donation de 6,000 francs pour fonder un traitement fixe de 300 francs en faveur de l’instituteur. À Abilly, MM. Pinel et Conti, long-temps avant la loi, élevaient une école, et, avec l’aide de quelques autres souscripteurs, créaient au maître qu’ils y avaient appelé un traitement de 1,300 francs dans un village de sept cent quatre-vingt-onze habitants. À Monnaie, M. le vicomte de Flavigny, que le conseil-général compte tout récemment parmi ses membres, a fait à sa commune le sacrifice d’une somme de 4,000 francs pour la construction d’une maison d’école. Je sais déjà bon nombre de propriétaires qui seront entraînés par l’exemple, et viendront au secours des communes dénuées de revenus. Ce n’est pas toutefois pour encourager leur zèle par l’appât d’une récompense, mais pour offrir aux personnes dévouées un témoignage d’estime bien mérité, que j’oserais proposer au Ministre d’adresser à MM. Lesage, de Reignac (canton de Loches) ; Conti, d’Abilly (canton de Lahaye) ; et au vicomte de Flavigny, de Monnaie (canton de Vouvray), quelque lettre d’honneur ou toute autre distinction qu’il jugerait convenable. Peut-être cette marque de reconnaissance de la part de l’Université, juste en elle-même, serait-elle encore d’un heureux effet sur eux et sur leurs futurs imitateurs.


landes.

C’est dans une localité du canton d’Arjusaux que j’ai trouvé un fait unique : Un très-fort propriétaire, et aussi riche en science et en sentiments qu’il l’est en fortune, a intimé à tous ses colons l’ordre d’envoyer leurs enfants à l’école, sous peine d’être dehors, etc., etc. (Arrondissement de Mont-de-Marsan).


loir-et-cher. (Voir n° 55).


maine-et-loire.

Le village de Tout-le-Monde (commune de Montlevrier) ne peut rien faire pour l’instituteur. Il sera logé, comme son prédécesseur, par la générosité de M. Cesbron, propriétaire cultivateur, qui, de concert avec son fils, élève de M. Roville, l’aidera à faire un cours théorique d’agriculture d’après le nouveau système, et les élèves pourront en suivre l’application sur l’exploitation de ces messieurs. (Arrondissement de Beaupréau, canton de Cholet).


marne (haute).

Les maisons et le territoire de la commune d’Écot appartiennent en entier à MM. Michel, maîtres de forges, qui fournissent gratuitement un local pour l’école, et donnent, en outre, chaque année, 50 francs à l’instituteur. (Arrondissement de Chaumont, canton d’Andelot).


oise.

La commune de Hury, qui doit à la générosité de M. de Cassini une maison commune, une maison d’école et un presbytère, a l’avantage de posséder un instituteur estimable sous tous les rapports, (arrondissement de Clermont, canton de Mouy).

La commune de Mont-l’Évêque a le bonheur d’avoir un maire comme on en rencontre peu : M. de Pontalba, propriétaire immensément riche, et qui fait dans le pays le plus noble usage de sa fortune, y a créé une école, malgré une opposition assez violente de la part des fermiers, qui sont peu partisans de l’instruction.

Les fermiers ayant menacé de ne pas faire travailler les pauvres qui enverraient leurs enfants à l’école, il a su combattre et paralyser ces menaces par son influence personnelle et les secours d’argent qu’il répand dans le village. (Arrondissement et canton de Senlis).


puy-de-dôme.

L’école mutuelle de Ray est tout entière établie aux frais de Madame Adélaïde, local, matériel, objets d’enseignement et traitement de l’instituteur. (Arrondissement de Thiers, canton de Randan).


saône-et-loire.

Quelques riches propriétaires ont fait des dotations en faveur des instituteurs et des élèves indigents ; parmi eux, on doit compter en première ligne M. Loisy, propriétaire à Terrant, canton de Pierre, et M. le comte de la Marche demeurant au château de la Marche, près Mervans. (Arrondissement de Louhans).


seine.

M. Benjamin Delessert, à qui la commune doit la fondation et l’entretien d’un établissement complet d’instruction primaire, le plus remarquable du canton, et probablement de tout l’arrondissement de Saint-Denis, est parfaitement secondé par l’instituteur qu’il a choisi, et qui joint à une extrême modestie une instruction variée, un zèle et un dévouement sans bornes. (Arrondissement de Saint-Denis, canton de Neuilly, commune de Passy).


seine-et-marne.

On compte, dans le canton de Melun, trois écoles mutuelles gratuites : une à Melun ; la deuxième, à Maincy, fondée et entretenue par M. le duc de Praslin dans son château ; la troisième, au Mée. (Arrondissement et canton de Melun).


seine-et-oise.

L’école d’Évry-sur-Seine, où les deux classes sont parfaitement divisées, et correspondent à deux cours également séparées pour la récréation des enfants, a été bâtie, aux frais de M. Aguado, sur un terrain lui appartenant. Le traitement qu’il fait au maître et à la maîtresse s’élève, pour le ménage, à environ 1,400 francs, sans compter le logement. Le papier, les livres, etc., sont à la charge de M. Aguado, de sorte que toute la commune reçoit gratuitement l’enseignement primaire, enseignement qui s’étend jusqu’à la grammaire, l’orthographe et la géographie. (Arrondissement et canton de Corbeil).

— Le maître d’école de Gironville recevra, en outre, 250 francs pris sur le revenu des terres dont M. de Bézemont a fait don à la commune. Ces terres sont évaluées à 12,652 francs. D’après une clause de l’acte de la fondation de M. de Bézemont, l’instituteur pourrait être obligé d’admettre gratuitement dans son école vingt-quatre indigents, auxquels il fournirait livres, plumes, encre et papier. (Arrondissement d’Étampes, canton de Milly).


seine-inférieure.

La maison d’école d’Argueil a été donnée à la commune par madame de Bray, qui en a fait construire une autre très-belle à la Galletière, et qui donne chaque année 150 francs à l’instituteur de cette dernière commune pour l’enseignement des enfants pauvres. (Arrondissement de Neufchâtel, canton d’Argueil).

M. le maire de Cailly, magistrat éclairé et animé d’un zèle ardent pour la propagation des lumières, fait construire à ses frais un bâtiment vaste et commode pour y placer une école primaire. (Arrondissement de Rouen, canton de Clères).


yonne.

M. le maire de Pourrain a fondé une école de filles dans sa commune qui est très-bien tenue ; il a donné une somme de 600 francs pour subvenir aux dépenses premières. De plus, il donne 50 francs par an pour acheter des livres aux élèves qui se sont distingués. Il assiste souvent aux leçons de l’instituteur et des institutrices ; et, comme il est très-capable de les aider de ses conseils, ces deux écoles sont parfaites. (Arrondissement d’Auxerre, canton de Toucy.)

Pour compléter ce chapitre, il nous reste à rapporter quelques observations que nous ne nous chargeons pas d’expliquer, et que nous livrons seulement aux réflexions de nos lecteurs. La première surtout nous a frappé, j’oserai dire étonné ; mais, comme nous avons entrepris ici une œuvre de bonne foi, nous devions nous garder de lui ôter le seul mérite qu’elle puisse avoir, en contrôlant, par nos raisonnements et nos doutes, des rapports que leur concordance même défend contre tout soupçon d’infidélité, en dissimulant enfin la vérité, quand elle n’avait d’autre raison de nous être suspecte que nos préjugés : ici, comme ailleurs, nous voulons la dire tout entière.

Nous avions pensé, qu’on nous passe cet aveu, que, si l’on devait s’attendre à trouver l’ignorance en honneur, c’était surtout dans un département où l’opinion politique, ennemie de l’instruction populaire, a choisi son champ de bataille ; et, à défaut d’autre motif, la guerre civile, dont la Vendée a si long-temps été le théâtre, me semblait suffisante pour justifier, par ses préoccupations et ses troubles, la désertion des écoles. Eh bien ! c’est là qu’en France les inspecteurs ont rencontré peut-être le plus de goût pour l’instruction (195).

Un autre fait, moins surprenant, sans doute, mais qui mérite de stimuler le zèle des autres communions chrétiennes, c’est que les partisans du culte réformé sont infiniment plus avancés que nous sous le rapport de l’instruction primaire (196). Je ne parle point ici des villes où l’on peut supposer que la présence des personnes considérables de cette religion influe puissamment sur le bien-être des enfants et la direction des écoles, mais jusque dans les villages les plus reculés, les plus obscurs, les plus solitaires, l’influence des formes austères du protestantisme se fait sentir dans le soin religieux avec lequel ils envoient leurs enfants à l’école : et plus d’une fois, en parcourant sur la carte d’un département toutes ces communes vides d’écoles, ce grand désert de l’instruction primaire, au fond de quelque vallée bien lointaine et bien ignorée m’attendait une véritable oasis. Je citerai celle du Donezan :


arriège.
Arrondissement de Foix.

« Le canton de Quérigut par sa position est entièrement séparé du reste du département, pendant au moins la moitié de l’année. Il a même très-peu de rapport avec les autres communes qui en sont très éloignées. On y parvient par des chemins difficiles et dangereux. Cependant, on trouve dans le Donezan des traces d’une civilisation avancée, une certaine aisance, des mœurs douces, et le désir de s’instruire. Ce pays, autrefois souverain, devint, après la révocation de l’édit de Nantes, le refuge d’un grand nombre de familles protestantes qui y apportèrent leurs capitaux, y établirent le commerce des bestiaux et y firent naître l’abondance. Les habitations y sont assez bien bâties et commodes. On voit à Quérigut les restes d’un de ces châteaux du moyen âge qui servaient tour à tour à opprimer ou à protéger les populations, suivant les circonstances ou les intérêts des seigneurs. Le nom de Roquelaure y exerce encore une certaine influence. L’instituteur de Carcanières prétend descendre du fameux favori de Louis XIV. Sept communes, distantes d’environ une demi-lieue l’une de l’autre, forment ce canton qui présente un aspect charmant dans les beaux jours de l’été et de l’automne, mais qui est couvert de neige six mois de l’année. La population jeune est moins instruite que l’ancienne : c’est que, depuis longtemps, le nombre des curés et des instituteurs avait été réduit par les effets de la première révolution : les sacrifices que veulent s’imposer les communes et la protection du gouvernement y feront renaître l’état prospère qui y régnait il y a quarante ou cinquante ans. Toutes les communes y sont animées du meilleur esprit. Mijanès, où il n’existe pas d’école dans ce moment, a pris les moyens d’en établir une qui pourra être assez bien dotée, parce qu’elle jouit d’une rente de 100 fr. provenant d’un legs. On a le projet de construire une maison bien appropriée, dont le plan et le devis sont déjà approuvés. »