Scène II
C’est moi.
Suzanne !
Tiens ! ça ne ferme pas.
Ca ne fait rien. Je vais mettre une chaise contre la porte.
On peut entrer, il n’y a pas de danger ?
Quel danger voulez-vous ?
Ah ! c’est que si on nous voyait… Je serais bien coupable !
Charmante morale ! (Haut.) Nous sommes absolument seuls, ma Suzanne. Venez là, près de moi. (Il s’assied sur le canapé et lui prend les deux mains.) Ne tremblez donc pas ainsi !
Oh ! ça passera. Mon mari, qui a été soldat… dans la réserve de l’administration, dit que les plus braves tremblent toujours au premier feu… et puis ça passe !
Ah ! il dit que… Eh ! bien, vous voyez… voyons, débarrassez-vous de votre chapeau.
Oh ! non, impossible… Je ne peux rester qu’un instant avec vous. Anatole est en bas ; il n’aurait qu’à monter…
Anatole ?
Oui, mon mari. Il a encore tenu à m’accompagner.
Comment ! alors vous lui avez dit…
Oui.
Mais c’est très bête !… Ca ne se fait pas, ces choses-là !
Je lui ai dit… je lui ai dit que j’allais chez mon couturier. Comme je savais que c’était justement l’ancien logement d’une couturière, alors cela m’a suggéré l’idée…
Ouf ! vous me retirez un poids.
Ca m’ennuyait bien qu’il m’accompagnât, mais lui refuser eût été lui donner des soupçons… et d’un autre côté, je ne voulais pas vous faire poser… C’est gentil, hein ?
Ah ! bien, je crois bien !… cette chère Suzanne !… (À part.) C’est égal, l’idée qu’Anatole est en bas, ça me glace… (Haut et distrait.) Cette chère Suzanne !…
Vous l’avez déjà dit, mon ami !
Vous croyez… C’est possible… Cette chère Suzanne !…
Ca fait quatre !
Ca fait quatre, parfaitement ! Cette chère… non… non.
Dites-moi que ce n’est pas une grande folie que je fais…
Mais non… mais non…
Vous savez que c’est la première fois…
Oui, je sais… (À part.) On n’a pas idée de ce que ce mari me gêne. Il me semble que je roucoule au-dessus d’un précipice…
Eh ! bien, mon ami, êtes-vous heureux ?
Moi… je… comment donc… Si je suis heureux… comment donc ! (Chantonnant avec un air de prostration complète.) Comment donc ! Comment donc ! Comment donc ! Comment donc ! (À part, après un moment de réflexion.) C’est égal ! C’est cher ce petit appartement ! Deux cent cinquante francs par mois…
À quoi pensez-vous donc ?
Moi… à rien… Euh ! à vous, à vous !
Je vous trouve froid ! Je suis sûre que vous me méprisez !
Ah ! Suzanne ! pouvez-vous dire ça !… mais je voudrais passer ma vie à vos genoux !…
Oh ! vous dites ça…
Tenez, la preuve…