Scène XII
Monsieur, voilà votre café avec une lettre pour vous. (Pendant que Durand ouvre la lettre, à part.) J’ai trouvé mon idée, et elle est fameuse, celle-là ! Si ça ne réussit pas, ma foi ! j’aurai du malheur ! (Il s’éloigne un peu.)
Ah ! c’est de mon voisin ! Est-ce un cartel qu’il m’envoie, ce vieillard terrible ? (Lisant.) « Je devrais n’avoir jamais aucun rapport avec vous ; mais, en ce moment, j’ai la main forcée. Des personnes qui désirent vous connaître et qui viennent de descendre chez moi veulent absolument que je vous invite à diner. Comme c’est la seule occasion qui vous reste de réparer vos torts, je compte que vous ne me refuserez pas. Je vous attends à six heures. » Ah ! que le diable les emporte, ces personnes-là ! Que faire ? Je ne peux pourtant pas me brouiller avec ce brave voisin…
Monsieur, on attend la réponse.
Dis que j’irai.
Monsieur ira. (Revenant, à part.) Il faut que je me dépêche de lui parler, puisqu’il va sortir. (Haut.) Monsieur… (À part.) Il ne m’écoute pas, il lit dans son journal. (Haut.) Monsieur, vous êtes un bon maître… un homme d’esprit… un grand savant… (À part.) Il ne m’entend pas du tout ! Je vais me plaindre un peu. (Il fait de grands soupirs.)
Eh bien, qu’est-ce ? Tu as mal aux dents ?
Non, monsieur, c’est dans le cœur.
Bah ! c’est la croissance.
Non, monsieur. Monsieur me prend toujours pour un enfant ; j’ai vingt-deux ans et demi passés.
Tiens ! c’est possible au fait. Eh bien, qu’est-ce que tu sens au cœur ? des élancements ?
Oui, monsieur, ça me pique, ça me brûle et ça me poignarde !
Il y a déjà quelque temps, oui, monsieur.
C’est quand tu te fatigues ?
Non, monsieur, c’est quand je pense à la Louise.
Ah ! oui-da ! vous vous permettez d’aimer Louise, monsieur le drôle ?
Bon ! il a deviné ça tout de suite, ça va bien !
Répondez, faquin ! Vous…
C’est pas moi, monsieur, c’est elle.
Comment, c’est-elle ? Qu’osez-vous dire là !
Oui, monsieur, c’est elle qui a idée de m’épouser. Moi, je ne m’en souciais déjà pas tant. Je lui disais : « Nous sommes trop jeunes ; » mais elle a dit comme ça : « Nous sommes en bon âge, moi dix-sept ans, toi vingt-trois ; c’est ce qu’il faut. » Mais, moi, j’allais toujours disant : « C’est trop tôt, Louise, c’est trop tôt ! « Pour lors, monsieur, elle est tombée dans un chagrin que, tout le temps que vous avez été absent, elle n’a fait que geindre et pleurer, si bien que je me suis laissé attendrir et que la pitié m’a rendu triste et malade, et que j’ai consenti à vous en parler, monsieur, pour lui faire plaisir, à cette pauvre fille ; car, pour elle, jamais elle n’oserait vous dire combien elle m’aime, mêmement que, si vous la questionnez, elle est dans le cas de vous répondre que j’ai pris ça sous mon bonnet ; mais faut croire ce que je vous dis et pas ce qu’elle vous dira, et, comme je vois bien qu’elle en mourra, me voilà dans l’idée de l’épouser, et je viens vous le dire comme au meilleur de mes amis, à seule fin que vous lui commandiez le mariage, et, comme elle vous est obéissante, aussitôt que vous aurez dit : Il faut ! elle sera décidée, et vous aurez fait son bonheur. Voilà ce que c’est, monsieur : pardonnez-moi si j’ai dit quelque bêtise.
Sortez ! (Coqueret, stupéfait, hésite. Durand, hors de lui.) Sortez donc ! (Coqueret sort tout penaud.)