Scène I
J’ai su éloigner Francine… À présent, je saurai bien… (Haut.) Eh bien, patron, l’avez-vous lue, c’te lettre qu’on vient de vous apporter ?
Comment que tu sais ça, toi, que j’ai reçu une lettre ?
J’ai vu le messager, un batelier du port.
Et Francine, est-ce qu’elle l’a vu ?
Oh ! non, Francine est partie dans la montagne.
Dans la montagne ? à la nuit tombée ?
Une de ses chèvres s’est échappée de l’étable ; elle court après.
Alors elle n’est pas loin ; dépêchons-nous. Viens là, toi. T’es un savant, toi, tu sais lire dans l’écriture ; lis-moi ça ! moi, je ne peux pas, c’est trop mal écrit.
« Cher et honoré patron maître André, je mets la main à la plume pour vous annoncer que je suis rentré, ce soir, en rade, à bord du navire le Cyclope, d’où ce que je vous écris ces lignes à seules fins de vous demander pardon de ma mauvaise conduite passée, que j’en suis très-mortifié de vous avoir déplu, que j’en demande pardon aussi à votre honoré fils, mon bon ami et ancien camarade, auquel que, malgré mes sottises, j’ai toujours porté estime et amitié, de même qu’à votre respectable épouse, que j’ai eu tant de chagrin d’apprendre sa mort, et ne m’en consolerai jamais… »
Ni moi ! vrai bon Dieu ! Allons ! lis le tout !
« Par ainsi, je vous demande permission de me présenter devant vous pour vous faire excuse et donner la preuve que j’ai réparé mon honneur, avec promesse de réparer mes torts que j’ai eus envers vous et votre respectable famille.
Il y a ça, chevalier de… ? C’est pas une farce ? de la Légion d’honneur ?
Y a ça. (À part.) C’est donc un talisman ?
Ah çà ! mais alors…
Alors vous lui pardonnez ?
Ça t’étonne ? Ah ! oui, t’es étranger, toi. Et puis t’es un enfant ! Tu ne sais pas ce que c’est pour un simple matelot parti il y a deux ans… Faut qu’il ait fait quelque chose de très-joli, pas moins !
Eh bien !… qu’est-ce que vous allez faire, vous ?
Je vas… Quéque ça te fait, à toi ?
Vous ne pouvez pas aller tout seul au port !
Tu me crois trop vieux pour mener ma barque ? Blanc-bec ! t’étais pas né, que…
Envoyez-moi ! j’irai plus vite que vous !
Non ! Tu ne sais pas ce que je veux faire.
Vous voulez ramener Bernard ici !
Oui, quand j’aurai vu le ruban rouge et parlé à son capitaine ! On lui donnera bien une permission, si c’est vrai qu’il est décoré !
Le port sera fermé.
Non, il y a le temps ! Le vent est bon, faut pas plus de vingt minutes ! (À part.) J’enverrai mon neveu Antoine : c’est lui qu’ira vite, plus vite que moi.