Scène VII
Allons, la belle, éveille-toi !
Bernard !… Ah ! comment es-tu ici ?
Ton père m’a envoyé chercher, ton père me pardonne.
Est-ce possible ? Déjà ! oui, voilà ce que je rêvais ; mais je crois rêver encore. Est-ce bien toi qui es là ? J’ai donc dormi longtemps ?
Je n’en sais rien, moi ! Pourquoi me regardes-tu d’un air effaré ? On dirait que tu ne me connais pas !
C’est que ta figure est changée depuis tantôt ! Tu es pâle, et tu m’annonces d’un air triste et méchant la bonne nouvelle. Qu’est-ce qu’il y a donc ?
Il y a… il y a, Francine, que je ne sais pas si tu m’aimes !
Oh ! pourquoi donc cette question-là ?
Parce que j’ai réfléchi depuis tantôt. Je me suis dit comme ça : Peut-être bien que Francine t’avait oublié et qu’elle aurait autant aimé que tu ne reviennes jamais !
J’aurais peut-être dû penser comme ça, Bernard, ne sachant point que vous aviez changé de conduite ; mais…
Mais, malgré toi, tu m’aimes toujours ?… Voyons, dis-le donc, car tu ne me l’as pas encore dit, et il faut que tu me le dises !
Eh bien, puisque mes parents te pardonnent… je t’ai toujours aimé, je t’aime toujours !
Allons, c’est dit, et tu ne peux plus t’en dédire.
Tu es content ?
Parbleu !
Eh bien, pourquoi est-ce que tu as toujours la figure méchante ?
C’est que… c’est que je te trompais, Francine ! ton cousin est venu me dire que ni lui ni ton père ne voulaient me souffrir mettre les pieds ici.
Ah ! mon Dieu ! Et pourquoi y reviens-tu ? Mon père va rentrer, il faut que tu t’en ailles, Bernard, il le faut absolument !
Ainsi voilà tout ? Tu as peur d’être grondée, tu me dis : « Va-t’en ! » c’est tout ton regret, tout ton adieu ? Ah ! je le savais bien, que tu ne m’aimais pas !
C’est bien mal, de me dire ça quand j’ai tant de chagrin !
Oui, tu me fais la charité d’un peu de chagrin, à moi qui ai la rage dans le cœur !
Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! c’est trop de malheur pour nous !
Francine, si tu souffrais autant que moi, il y aurait un moyen de décider ton père.
Je n’en vois pas, moi. Quel moyen ?
Sortons d’ici tous les deux !
Pourquoi ?
Nous passerons la nuit dehors.
Oh ! non ! qu’est-ce qu’on dirait ?
On dirait ce qu’il faut qu’on dise, que je t’ai enlevée, que nous nous aimons, et le devoir de ton père serait de nous marier.
Ça serait un vilain moyen ! Comment oses-tu penser à ça ?
Ah ! que veux-tu ! Faut pourtant trouver quelque chose ! Nous ne pouvons nous quitter comme ça. (Il boit.) Tu ne veux pas qu’on jase ? Eh bien, laisse-moi passer la nuit ici. Quand ton père nous verra ensemble, il pensera que c’est trop tard pour refuser. (Il boit encore.)
Allons ! tu dis de vilaines choses ! Ne bois donc pas comme ça. C’est du rhum, et le rhum ne donne jamais de bonnes idées.
Ah ! tant pis, faut que je m’étourdisse ! Au moment de te quitter, le cœur me manque. Non, ça n’est pas possible ! Francine, faisons mieux ; sauvons-nous ensemble ! Je déserterai. Oui, vingt dieux ! je déserte, là ! Nous filons en Amérique. J’ai de l’argent. Tu passeras pour ma femme, et au diable les parents, au diable le pays et tout le tremblement !
Ne buvez plus, Bernard ; vous êtes déjà ivre !
J’suis pas ivre du tout !
Alors vous êtes pire que vous n’étiez ; car, dans vos plus mauvais moments, vous n’auriez jamais osé me proposer ça.
C’est que j’étais une bête ! À c’t’ heure, faut faire comme je dis, et faut me suivre ! Allons, prends ta cape et partons ! Je le veux !
Ah ! mon Dieu ! il me fait peur !
À qui est-ce que je parle ? Voyons, en route !
Taisez-vous ! J’entends venir mon père !
Oh ! il fera bien de me flanquer la paix, ton âne de père ! (Lui prenant le bras et l’entraînant de force.) Viens-tu ? Crie pas, ou j’éreinte le vieux !