Scène II
Tiens, t’es là, toi ? Tu t’es donc pas couché, ou t’es déjà levé ?
Vous ne savez donc pas l’heure, patron ?
Cinq heures du matin !
Et vous n’avez pas dormi, vous ! Toute la nuit vous avez tourmenté, grondé, questionné, menacé Francine !
Quéque ça te fait, à toi ? T’écoutes donc aux portes ?
Non ; mais vous parliez si haut et les murs sont si minces, que, de mon lit de paille, j’entendais malgré moi.
Fallait pas entendre. Sais-tu ? y a longtemps que je me doute de quéque chose qui ne me convient pas !…
Quoi donc, patron ?
Tu te permets de penser à Francine, et ça ne vaut rien à ton âge ! C’est trop tôt… D’ailleurs, t’es rien qu’un petit vagabond, et j’entends pas… Suffit ! tu m’entends.
Ah ! Nicolas aimait Francine… d’un autre amour que moi !… Et à présent, moi, je l’aime donc comme il l’aimait !
À quoi que tu penses ? Voyons, faut t’en aller à la mer.
À la mer ?… Ah ! oui, pêcher encore !
Tous les jours !
On y va, patron !
C’est trop tard pour se coucher ; mais une nuit blanche, comme ça, à mon âge… (Il s’accoude sur la table. Haut.) Dis donc, toi, tu l’as pas vu partir, Bernard ?
Si, je l’ai vu !
Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
Qu’il ne reviendrait jamais !
Malheur ! c’est la faute à Francine ! (À part.) Quand je pense qu’il a cinquante mille francs en beaux louis d’or, qu’il me les a confiés, qu’ils sont là, et que ça pourrait être à nous, si Francine avait voulu ! Ah !… (Il s’endort.)
De l’or, beaucoup d’or ! c’est le rêve du pauvre ! Vieillard courbé sous la fatigue, tu vas mourir sous ton toit de roseaux, bien heureux encore d’avoir pu recueillir quelques débris pour construire ta demeure au bord de l’abîme. Le vent d’hiver secouera ta porte mal jointe, la pluie ruissellera contre tes vitres enfumées… et tu pourrais acheter une villa dans la plaine, loin de ces noirs écueils, rêver sous les arbres de ton jardin…
Des tilleuls, des pommiers…
Oui, c’est le rêve de celui qui n’a pour horizon que des buissons épineux, des roches décharnées, des sapins au noir feuillage ! Avec de l’or, on a tout, des fleurs, des gazons, les murailles blanches d’un joli domaine, avec un banc vert sous le berceau de jasmin jaune, et au loin, bien loin, l’horizon bleu de la mer, l’ancienne maîtresse fantasque et farouche devenue l’amie des souvenirs de vieillesse !
Et, dans la salle à manger, des images en couleur qui vous font voir au naturel…
Les naufrages dont on est sorti, les désastres qu’on ne craint plus.
Ah ! oui, oui !… riche !
Eh bien, tu peux l’être. Bernard t’a confié un trésor, nul ne le sait !… Bernard est parti furieux, la tête perdue… Quand il reviendra, tu peux lui dire : « Quel argent m’as-tu confié ? où sont les témoins ? où est la preuve ? »
Non ! oh ! non, par exemple ! Pouah ! v’là un vilain rêve ! C’est pas joli, tout ça. Est-ce que je dormais ? (Voyant le Drac.) Ah ! t’es encore là, faignant ?
Vous rêviez tout haut, patron ; vous disiez…
Ce qu’on dit en dormant, c’est rien, c’est des bêtises, ça compte pas !… Allons, es-tu prêt ? J’vas t’aider à descendre tout ça. (Il se charge d’engins de pêche.)
Ah ! toujours échouer quand je parle à leur âme ! Je ne peux rien que par le mensonge ! (Haut.) Dites donc patron, pourquoi que vous le regrettez tant que ça, ce méchant Bernard ?
Il n’est pas méchant.
Ah ! par exemple, si ! Voyez donc ce qu’il a écrit là, sur le mur, en partant ?
Y a quéque chose d’écrit ? J’avais pas fait attention. Qu’est-ce qu’il y a ? Dis !… Je sais pas lire, moi !
Si je vous le dis, vous ne voudrez pas me croire ; mais demandez à Francine, la v’là.