PLUTUS
Mais où donc me conduis-tu, Mercure ?
Dans l’avenir, mon cher Aristophane !
Les dieux le connaissent et le révèlent quelquefois ; mais…
Mais, au lieu d’un oracle embrouillé, je t’accorde la vision des choses futures, et t’y voilà transporté, comme tu le serais si, du passé, je te jetais dans le présent.
C’est fort aimable à toi, Mercure ; mais où sommes-nous ici ? Dieux immortels ! quel changement dans Athènes !
Oh ! alors, je vais bien les faire rire, ces nouveaux Athéniens !
Détrompe-toi, ils t’ont dépassé de beaucoup, et ne te demanderont que ta sagesse, qui est de tous les temps.
En quel temps sommes-nous donc, selon toi ?
À plus de vingt-deux siècles du jour où tu crois vivre.
Est-ce à dire que la postérité conserve la fraîcheur de ma gloire ?
Non pas sans restriction, mais autant que tu le mérites.
Et que venons-nous faire en ce lieu, qui a quelque ressemblance avec un théâtre ?
Tu vas assister à la représentation de quelques parties de ta dernière pièce.
De mon Plutus ? Toutes mes pièces ne sont-elles pas excellentes d’un bout à l’autre ?
Je suis trop poli pour te contredire ; mais la liberté de ton langage et de tes tableaux ne serait pas soufferte ici.
Les hommes sont donc devenus vertueux ?
Oui, relativement aux mœurs antiques.
Grâce à mes satires, je te parie !
Mais, si l’on a fait des changements dans ma pièce, on a donc mis quelque autre fiction à la place ?
Une courte fiction amoureuse des plus simples.
Je m’oppose à cela. L’amour n’est pas du ressort de la comédie !
La comédie ne peut plus s’en passer.
Allons ! rien ne doit étonner le sage ; mais quel audacieux s’est permis… ?
Un grand poète tragique s’était permis, deux cents ans avant ce jour, de transporter, sous le titre des Plaideurs, quelques passages de tes Guêpes sur la scène. Pour conserver le comique de ta pièce, il dut l’adapter à des personnages de son temps, car les hommes n’ont jamais cessé de plaider. Ce qu’on va tenter ici, c’est de montrer les hommes et les dieux tels que tu les as dépeints toi-même, avec leurs noms, leurs idées, leur costume et leur manière de s’exprimer. Autant que possible, on a dégagé ta pensée de ce que le temps a rendu obscur, et on l’a exprimée ou complétée en compulsant tes autres pièces. Je dois t’avertir aussi qu’on s’est aidé de la pensée de Lucien, un beau génie, venu quatre siècles après toi, et qui, lui aussi, a traité le sujet de Plutus sans en altérer la philosophie.
Alors, j’espère qu’on a conservé ma scène de la Pauvreté ?
Oui, quelque longue qu’elle soit ; on a tenu à te montrer sous l’aspect sérieux, qui est le moins populaire de ton génie. Tout le monde sait que ton ironie était amère, que ni les grands, ni les petits, ni les savants, ni les poètes, ni les philosophes, n’étaient à l’abri de tes coups : la sagesse qui brille dans ton Plutus rachètera les excès de ta muse emportée.
Vas-tu me reprocher Périclès, Euripide, Socrate ?
Tu ne leur as pas fait de mal dans la postérité, qui les connaît mieux que toi.
Oses-tu dire que ma raillerie se soit attachée à leur char de triomphe comme une vile dépouille ?
Non, Aristophane ! Être combattu par un esprit tel que le tien, c’est encore une gloire, et, qu’ils soient amis ou rivaux, les grands hommes sont toujours illustrés par les grands critiques.
À la bonne heure ! et, puisqu’on va commencer, — je pense que tu vas remplir ton rôle dans ma pièce, — laisse-moi parler un peu aux spectateurs, comme le chœur parle pour moi aux Athéniens.
Va, et songe que la mode est passée de se vanter soi-même.
Si quelque poëte est assez hardi pour se louer lui-même devant vous, ô Athéniens ! qu’il soit fustigé par vos licteurs !
fustigé ? …
Mais, si quelqu’un a droit à des honneurs, je soutiens que c’est moi, moi, le plus grand des poètes et le plus célèbre dans l’art de la comédie ! »
Je parle en poëte ! N’est-ce pas ainsi que les poètes prouvent leur modestie ? (À part.) Mais cette raillerie m’aidera à rappeler un peu mes services ! (Haut.) Voyons, néo-Athéniens, n’est-ce pas moi qui, le premier, ai chassé de la scène ces esclaves battus et torturés, qui réjouissaient de leurs cris la sauvage multitude ? N’ai-je pas ennobli la comédie par un style pur, par des images poétiques, et par des caractères bien tracés ?
On ne peut te refuser cela.
N’ai-je pas, nouvel Alcide, combattu les monstres les plus venimeux, les délateurs, les dilapidateurs, les faussaires, tous les ennemis du bien public ? Lorsqu’aucun acteur ne voulait, à quelque prix que ce fut, braver le terrible Cléon en représentant son personnage, et qu’aucun sculpteur sur bois ne voulait faire un masque de théâtre à sa ressemblance, ne suis-je pas monté sur la scène, et n’ai-je pas joué son rôle à visage découvert ? Il y allait pourtant de la liberté, de la vie, ou de quelque chose de plus précieux, les droits du citoyen ! Enfin n’ai-je pas refusé les présents de ceux qui voulaient m’imposer un lâche silence, affronté les menaces et bravé le pouvoir de ceux qui voulaient punir ma franchise ?
On le sait, et on t’en tient compte. Sois plus calme.
Eh bien, rappelez-vous que j’ai fait beaucoup rire, et, si vous trouvez ma gaieté surannée, riez un peu par complaisance, comme au temps où, déjà vieux, j’invoquais l’appui des gens de bien et les applaudissements de l’aimable jeunesse. Et vous, mes recommandables pareils, hommes sincères, qui ne portez point de perruques, prononcez-vous pour moi ! Que tous les chauves de l’auditoire se lèvent et m’accablent ! Qu’ils disent d’une seule voix : « Honneur au poëte chauve ! Des couronnes pour l’homme au beau front ! » Alors, je me croirai dans Athènes, et je pardonnerai aux arrangeurs de pièces !
Quant à moi, vous allez me voir reparaître sous les traits d’un fourbe ; mais rappelez-vous, je vous prie, que l’antiquité fit de moi le guide de l’aveugle Plutus, le dieu des gens de mauvaise vie et de mauvaise foi. Vous avez abattu mes temples ;
mais le commerce des nations a conservé mes emblèmes, et je vous pardonne une déchéance qui m’ennoblit. Chez vous, peuple nouveau, mon nom est Industrie, et vous m’avez donné pour mission véritable d’appliquer la probité au génie de la vie pratique. C’est donc à présent que je suis réellement le maître et non plus l’esclave des richesses, c’est aujourd’hui qu’au lieu de me maudire, la pauvreté intelligente me seconde et me bénit.PLUTUS.
CHRÉMYLE, paysan propriétaire.
MERCURE.
LA PAUVRETE.
BACTIS, CARION, esclaves de Chrémyle.
MYRTO, fille de Chrémyle.
Un bosquet à l’entrée d’un petit bois sacré. — C’est un carrefour de verdure avec un Hermès ou un dieu Pan sur une fontaine, à volonté. — L’entrée du bois sacré est marquée par un petit portique de pierre ou de feuillage.