Scène IV
Et toi, misérable ! n’as-tu pas entendu mon reproche ? Prétends-tu braver la divinité ?
La divinité ne repousse pas les malheureux.
Es-tu de ceux qui se plaignent toujours, et qui, dans la servitude, voudraient se faire estimer à l’égal des hommes libres ?
Myrto, quand m’as-tu entendu me plaindre ?
Alors, tu es de ces orgueilleux qui croiraient s’abaisser en implorant la pitié de leurs maîtres ? Tes yeux et ton cœur respirent la vengeance et l’aversion !
Pourquoi haïrais-je ceux que le hasard m’a donnés pour maîtres ? Ils sont les aveugles instruments de ma destinée !
C’est trop de fierté pour un esclave ! Cette audace ne sied pas aux vaincus ; elle leur retire l’intérêt qu’on pourrait leur porter.
Myrto, ton cœur ne connaît pas la pitié ! Tu es de celles qui se consolent de la domination des hommes par le plaisir de dominer les pauvres, les esclaves et les captifs. Rien n’égale la violence et la dureté des faibles envers les faibles ; ils se plaisent à rendre à ceux que leurs chaînes écrasent le mal qu’ils ont souffert eux-mêmes. Ainsi l’on voit les mouches altérées de sang s’acharner sur le lion blessé.
Esclave insolent ! tu outrages la fille de ton maître et ton maître lui-même en supposant qu’il l’opprime ! Te crois-tu à Sparte où les femmes ne sont rien, tandis qu’ici, dans l’Attique, elles sont tout ? Mets-toi à mes genoux et demande-moi pardon de ton langage.
L’amour seul fait plier les genoux d’un homme devant une mère, une sœur… ou une amante. Veux-tu donc ? …
Une amante ? … Pour ce mot-là, tu dois être châtié ! … Oui, le fouet me fera raison de ton audace ! couche-toi ! … (Elle cueille une branche.) Je veux te frapper jusqu’à ce que tu roules dans le sable… Eh bien, tu restes debout ; attendras-tu que je te fasse lier à un arbre ?
Enfant, épargne-toi tant de colère ! Tiens, je vais dormir là ; chasse-moi les mouches avec ta houssine : je te défie de me faire seulement ouvrir les yeux. (Il se couche.)
C’est ce que nous verrons ! (Elle passe derrière lui et le regarde, plie le genou et se penche sur lui.) Bactis, je t’aime !
Dieux !
Ah ! je t’ai fait ouvrir les yeux !
Cruelle, tu mentais ! Eh bien, pour ce jeu-là, tu mériterais la mort…
Tu me menaces ?
Va-t’en ! tu as le droit de m’ôter la vie, mais non celui de vouloir égarer mon âme. Va-t’en !
Insensé, tu parles en maître !
Oui, car je suis en ce moment plus que toi, qui sacrifies à la ruse et à la haine la fierté de ton état et celle de ton sexe.
Quel serait donc le crime ? où donc serait le mensonge ? Ne pourrais-je t’aimer sans honte ? n’étais-tu pas un chef et un guerrier dans ta patrie ? n’as-tu pas reçu les leçons des sages de ta religion ?
Ne me parle plus !
Alors, parle-moi, il le faut ! On raconte sur toi des choses étranges ; on dit qu’une divinité mystérieuse te protège, qu’elle a guéri les blessures dont tu étais couvert quand tu fus amené ici ; enfin, les autres esclaves prétendent qu’elle te donne des forces qui sont au-dessus de ton âge ; que, malgré la délicatesse de tes bras, tu portes les plus lourds fardeaux, et que, durant la moisson, aucun d’eux ne peut suivre le rhythme agile de ta faucille.
La divinité qui me protège n’est pas d’une religion différente de la tienne. Elle s’appelle volonté ou courage, et son temple est partout sous le ciel.
Parle-moi encore ! N’es-tu pas né au delà de l’Hémus, dans les déserts de la Scythie ?
Le nom de ma patrie ne t’apprendrait rien. Pour vous autres Hellènes, tous les peuples étrangers à vos lois et à vos mœurs sont des barbares ; mais sache que nous avons nos coutumes, aussi belles que les vôtres ; nos familles, nos préceptes et nos sages, plus respectés que les vôtres. Mais que t’importe ce que nous sommes ?
Je veux savoir qui tu es ! Si tu n’étais d’un sang illustre, tu n’aurais pas osé me parler comme tu viens de le faire.
Eh bien !… j’étais le fils d’un des principaux chefs de nos tribus. Le frère de ma mère, versé dans les sciences, initié dans ses voyages aux grands mystères des diverses nations, se plaisait à former mon esprit, et voulait m’emmener en Grèce pour me faire connaître les arts de votre civilisation. Béni par mes parens, je quittai nos steppes fleuris. Ma mère ne pleura point devant moi ; mais son dernier regard déchira mon âme comme un dernier adieu. Hélas ! la reverrai-je ? En traversant les monts de la Thrace, nous fûmes assaillis par des brigands. Je défendis les jours de mon oncle jusqu’à ce que, sanglant et brisé, je fusse couché sur son cadavre. Les ravisseurs infâmes m’ont amené à Athènes, où ton père m’a acheté. Voilà toute mon histoire : y trouves-tu des prodiges, et mérite-t-elle ta curiosité ?
Bactis, tu es grand, et l’infortune te grandit encore ! Délivre-toi, et emmène-moi dans ton pays ; fuyons ensemble…
Tu dis… ? jeune fille, si c’est un piège, tu es la plus funeste des créatures ! J’ai ouï raconter la fable des sirènes, et l’on m’a appris à me méfier des grâces décevantes des femmes de la Grèce…
Ô chaste Diane, tu l’entends ! J’ai avoué ma défaite ! j’ai dit des mots qu’une jeune fille ne dit pas sans rougir, et il ne me croit pas !
Non ! Tu sais bien que je ne puis enlever la fille d’un homme qui m’a traité avec douceur et bonté. Tu ne peux pas, toi, vouloir l’abandonner au désespoir… Tu as une tendre mère…
Tu me reproches ma passion ! C’est toi qui me fais rougir ! … Eh bien ! … malheur à toi ! Tu peux te vouer aux dieux infernaux, car ma vengeance te fera une vie pire que la mort ! Hors d’ici, profane ! Dès ce soir, tu tourneras la roue du moulin, attelé avec l’âne et le mulet, tu ne mangeras que des fèves gâtées, et tu seras vendu aux gens de la montagne, qui te condamneront au dur travail des mines !
Je le savais bien, que tu ne m’aimais pas ! … (Il sort).