Scène V
Cette fois, tu ne diras pas que je suis dupe ! N’ai-je pas compris tout de suite qu’il s’agissait de Plutus en personne ?
Il me semblait, mon maître, que j’y avais songé avant vous ?
Tu déraisonnes. J’y ai pensé le premier, j’y ai pensé tout seul !
Pourtant…
Silence ! Le voilà, je crois, qui s’éveille ! (Plutus bâille et se soulève un peu.)
Attendez ! Je veux lui demander s’il est tout de bon celui que vous croyez ; car, entre nous soit dit, il n’en a pas la mine.
Ne vois-tu pas les rayons d’or qui sortent de sa tête ?
Je ne vois pas plus de rayons à sa tête qu’à la vôtre.
Gouverne ta langue, sot que tu es, et parle lui honnêtement.
Soyez tranquille, vous allez voir ! (À Plutus.) Or çà, vieux chassieux, comment vous appelle-t-on ?
Hein ?
Imbécile !
Vous vous appelez imbécile ?
Non, c’est toi.
Merci ! Et vous ?
Plutus.
Ah ! tu vois bien ! (À Plutus, criant.) Et c’est le divin Apollon qui vous a enseigné le chemin de ma demeure ? Répondez, je vous prie !
Vous m’ennuyez.
Il a le réveil maussade.
Où est Mercure ? Appelez Mercure pour qu’il me remmène.
Vous voulez nous quitter ?
Tout de suite.
Vous ne vous plaisez pas ici ?
Où suis-je ? à la campagne ? Je n’aime pas la campagne. Je veux m’en aller ! (Criant.) Mercure !…
Mais n’êtes-vous pas ici par l’ordre de Jupiter ?
Je me moque bien de Jupiter !
Votre Apollon radote !
Vous blasphémez ?
Cela ne vous regarde pas.
Fi ! voilà un dieu impie et bien mal-appris !
C’est le dieu Trésor, je le reconnais à cette heure !
À quoi le reconnais-tu ?
À sa stupidité. Qu’y a-t-il, je vous le demande, de plus lourd, de plus sourd, de plus grossier, de plus ingrat, de plus insensible que l’or et l’argent ? Cela vient-il au-devant de nos désirs ? Cela court-il après les malheureux ? Cela a moins de raisonnement que le bœuf qui laboure ! Croyez-moi, mon maître, attachez-moi ce dieu-ci avec de bonnes cordes et frappez-le de verges jusqu’à ce qu’il vous obéisse ; après quoi, vous le laisserez aller et devenir ce qu’il pourra.
Non ; je crains la colère des dieux qui me l’ont donné pour hôte.
Alors confiez-le-moi, et je vous réponds de lui ! Vous voyez bien qu’il est aveugle. Je le mènerai au bord du précipice, et je le laisserai là, sans bâton, jusqu’à ce qu’il demande grâce.
C’est une idée, cela ! Va, et ne le maltraite pas trop.
Si fait, je veux le battre un peu !
Voyons, voyons ! ne me tourmentez pas. Je cède.
Puisqu’il le faut !
Alors, vive la joie !