Scène VI
Riche et vénérable cultivateur…
Vénérable, je ne dis pas non ; mais riche, vous vous trompez l’ami : je ne suis pas riche.
Alors, mon pauvre homme…
Par la sibylle, je ne suis pas non plus pauvre ! ne me parlez pas sur ce ton-là.
Parlez-moi honnêtement, et dépêchez-vous.
Je viens ici par l’ordre du sénat…
Je n’ai rien fait de mal ; je n’ai rien à démêler avec les magistrats de la ville.
Qui t’accuse d’aucun mal ? Tu es bien craintif !
Je ne suis pas craintif ; je ne crains personne, entendez-vous !
C’est à toi d’entendre ce qui m’amène. Je suis le héraut chargé de publier la guerre dans les campagnes.
Par tous les dieux. ! c’est là quelque chose de neuf ! Voilà plus de cinq ou six olympiades que nous avons la guerre avec tous les voisins, et tu penses que nous l’ignorons, nous qui nous en sommes tant ressentis !
La république veut vous en dédommager en forçant par de nouveaux combats les ennemis à demander la paix. Elle, vient d’équiper une nouvelle flotte et réclame le concours de tous ses citoyens.
On veut que je fasse la guerre ? Je refuse ; je ne suis pas citoyen, moi ! Je ne suis pas même chevalier ! J’appartiens à la classe des habitants libres, je suis d’origine béotienne. Je n’ai jamais été molesté par ces gens de Lacédémone, je ne leur veux aucun mal, et enfin je n’aime pas à me battre. Retire-toi et me laisse achever mon repas.
Attends-un peu, ô sage et prudent vieillard : tu n’es plus d’âge à porter l’aigrette et la gorgone ; mais n’as-tu pas des
fils ?Je n’en ai qu’un, un tout petit ; c’est toute ma joie, et je ne veux pas qu’il soit tué ou blessé !
Tu as des neveux au moins ?
Mes neveux m’aident à travailler ma terre : je ne puis m’en passer.
Des serviteurs, alors ?
Merci ! Je les ai payés à beaux deniers comptants, et j’irais vous les donner pour rien ?
Écoute-moi, Chrémyle. Tout homme aspire à monter. L’esclave voudrait être affranchi, l’homme libre voudrait avoir le droit de cité. La république décerne de flatteuses récompenses à ceux qui lui font de généreux sacrifices.
Je n’ai nulle envie d’être citoyen : ce sont des tracas, des impôts et des charges.
Si tu ne veux pas d’honneurs, on te payera autrement. On te portera au rôle de ceux que la république promet de nourrir à ses frais.
Je ne suis pas un indigent ! Je n’ai que faire de vos promesses, j’ai ce qu’il me faut pour mes vieux jours.
Alors, tu es riche, et tu l’avoues. Eh bien, Chrémyle, tu vas être sommé de fournir une somme d’argent ou un homme pour le service de la patrie.
Puisses-tu servir toi-même de pâture aux corbeaux ! Je vois qui tu es ; tu es un de ces sycophantes qui dénoncent les gens pour les ruiner, ou qui leur font des menaces pour se faire payer quelque chose !
Tu insultes un serviteur de la république ? Je m’en vais ; mais tu te repentiras de m’avoir si mal reçu.
Non, attends ! donne-moi le temps de réfléchir.
Hâte-toi ! Je reviens dans un instant, (À part.) Il se décidera à payer, et les autres feront comme lui. Allons trouver ces nouveaux riches, et secouons un peu leur numéraire. (Il sort du côté de la maison.)