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Classiquesen Ligne

Scène XIV

MERCURE, CHRÉMYLE, CARION.
CHRÉMYLE, à Carion.

Je te dis qu’il est ivre, qu’il donne à tord et à travers, et que tout ce que vous avez reçu, tes camarades et toi, doit m’être restitué.

CARION.

Est-il possible, maître, que si vite vous soyez devenu si avare ? Vous ne savez déjà plus où serrer l’or et l’argent que Plutus fait sortir comme une sueur des murs de votre maison, et vous reprochée à de pauvres esclaves quelques trioboles que le dieu leur a permis de ramasser dans les ordures !

CHRÉMYLE.

Je ne suis point avare, et je ne vous reproche pas de fouiller dans les balayures ; mais vous prétendez tous vous racheter et ne plus travailler pour moi. Ceux que je mettrais à votre place feraient la même chose, je refuse de vous affranchir.

CARION.

Par mon ventre, cher maître, la loi nous protège, et tu ne peux aller contre ; mais je ne désire point te quitter, et je n’ai pas la vanité de me dire homme libre, pourvu que je le sois. Laisse-moi me coucher avec le soleil et dormir la grasse matinée, contenter tous mes appétits et folâtrer avec les servantes, au lieu de nettoyer ta chaussure et de fourbir ta batterie de cuisine. Traite-moi en bon camarade, fais-moi asseoir à tes côtés, et je ne demande pas mieux que de rester avec toi.

CHRÉMYLE.

Insolent ! Gare le fouet !

CARION.

Oh ! si vous parlez d’étrivières, je prends la fuite. J’ai de quoi me cacher et me nourrir en lieu sûr, et même de quoi payer le silence des espions.

CHRÉMYLE.

Mais voyez si cette richesse prodiguée à tout venant n’est pas une malédiction !

MERCURE.

De quoi te chagrines-tu, Chrémyle ? Ne dépend-il pas de toi de rendre Plutus plus sage et d’avoir seul part à ses bienfaits ?

CHRÉMYLE, flatteur et tremblant.

Qui es-tu, agréable personnage ? On dirait le dieu Mercure en personne.

CARION, bas.

C’est lui-même ; je le reconnais à sa ressemblance avec le sycophante de tantôt.

MERCURE.

Eh bien, Chrémyle, pourquoi gouvernes-tu si mal tes affaires ?

CHRÉMYLE.

Mercure, car je vois bien que tu es le dieu de Cyllénie, je t’avoue que je suis un homme de bien, ennemi de la ruse et de la violence. Que puis-je faire pour que Plutus me serve à mon gré, sans que je perde la qualité de juste à laquelle je dois sa visite ?

MERCURE.

Tu veux que je te conseille ?

CHRÉMYLE.

Oui, je t’en prie, mon cher petit Mercure.

MERCURE.

Et tu feras ce que je te dirai de faire ?

CHRÉMYLE.

Oui, oui, mon grand Mercure ; car, bien que je ne manque pas d’esprit, je reconnais que tu en as encore plus que moi.

MERCURE, railleur.

Tu me flattes ! Eh bien, écoute ; tu es estimé de tous tes voisins ?

CHRÉMYLE.

Oui, je suis grandement estimé.

MERCURE.

Ils sont rassemblés dans ta maison ?

CHRÉMYLE.
Oui, dedans et dehors.
MERCURE.

Et tu n’as pas détourné Plutus de leur faire quelques présents ?

CHRÉMYLE.

Bien au contraire.

MERCURE.

Ils sont contents de lui et de toi, et, si tu leur proposes une chose utile à leurs intérêts et aux tiens, ils le croiront ?

CHRÉMYLE.

Je réponds de cela, d’autant plus que je suis le plus intelligent de tous.

MERCURE.

Je le Yois bien ! Alors, suis-moi. Je ne puis leur dire en mon nom ce qu’il s’agit de faire dans la circonstance ; mais je te soufflerai le plus beau discours que tu leur feras de ta vie.

CHRÉMYLE.

Il sera donc bien beau, car je suis connu pour parler mieux que les autres.

MERCURE.

Allons, dépèchons-nous, et n’aie plus de souci. Tout ira mieux pour toi désormais, (Ils sortent.)