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Classiquesen Ligne

I

Quoique nous n’ayons donné à boire à aucune vieille, nous sommes dans la position de la jeune fille de Perrault ; nous ne pouvons ouvrir la bouche sans qu’il en tombe aussitôt des pièces d’or, des diamants, des rubis et des perles ; nous voudrions bien de temps en temps vomir un crapaud une couleuvre et une souris rouge, ne fut-ce que pour varier ; mais cela n’est pas en notre pouvoir.
Théophile Gautier.Caprices et Zigzags.



Je ne connais pas de sentiment plus embarrassant que l’admiration. Par la difficulté de s’exprimer convenablement, elle ressemble à l’amour. Où trouver des expressions assez fortement colorées, ou nuancées d’une manière assez délicate, pour répondre aux nécessités d’un sentiment exquis ? Le respect humain est un fléau dans tous les ordres de choses, dit un livre de philosophie qui se trouve par hasard sous mes yeux ; mais qu’on ne croie pas que l’ignoble respect humain soit l’origine de mon embarras cette perplexité n’a d’autre source que la crainte de ne pas parler de mon sujet d’une manière suffisamment noble.

Il y a des biographies faciles à écrire ; celle par exemple, des hommes dont la vie fourmille d’événements et d’aventures ; là, nous n’aurions qu’à enregistrer et à classer des faits avec leurs dates ; — mais ici, rien de cette variété matérielle qui réduit la tâche de l’écrivain à celle d’un compilateur. Rien qu’une immensité spirituelle La biographie d’un homme dont les aventures les plus dramatiques se jouent silencieusement sous la coupole de son cerveau est un travail littéraire d’un ordre tout différent. Tel astre est né avec telles fonctions, et tel homme aussi. Chacun accomplit magnifiquement et humblement son rôle de prédestiné. Qui pourrait concevoir une biographie du soleil ? C’est une histoire qui, depuis que l’astre a donné signe de vie, est pleine de monotonie, de lumière et de grandeur.

Puisque je n’ai, en somme, qu’à écrire l’histoire d’une idée fixe, laquelle je saurai d’ailleurs définir et analyser, il importerait bien peu, à la rigueur, que j’apprisse ou que je n’apprisse pas à mes lecteurs que Théophile Gautier est né à Tarbes, en 1814. Depuis de longues années j’ai le bonheur d’être son ami, et j’ignore complétement s’il a dès l’enfance révélé ses futurs talents par des succès de collége, par ces couronnes puériles que souvent ne savent pas conquérir les enfants sublimes, et qu’en tout cas ils sont obligés de partager avec une foule de hideux niais, marqués par la fatalité. De ces petitesses je ne sais absolument rien. Théophile Gautier lui-même n’en sait plus rien peut-être, et si par hasard il s’en souvient, je suis bien sûr qu’il ne lui serait pas agréable de voir remuer ce fatras de lycéen. Il n’y a pas d’homme qui pousse plus loin que lui la pudeur majestueuse du vrai homme de lettres, et qui ait plus horreur d’étaler tout ce qui n’est pas fait, préparé et mûri pour le public, pour l’édification des âmes amoureuses du Beau. N’attendez jamais de lui des mémoires, non plus que des confidences, non plus que des souvenirs, ni rien de ce qui n’est pas la sublime fonction.

Il est une considération qui augmente la joie que j’éprouve à rendre compte d’une idée fixe, c’est de parler enfin, et tout à mon aise, d’un homme inconnu. Tous ceux qui ont médité sur les méprises de l’histoire ou sur ses justices tardives comprendront ce que signifie le mot inconnu, appliqué à Théophile Gautier. Il remplit, depuis bien des années, Paris et les provinces du bruit de ses feuilletons, c’est vrai il est incontestable que maint lecteur, curieux de toutes les choses littéraires, attend impatiemment son jugement sur les ouvrages dramatiques de la dernière semaine ; encore plus incontestable que ses comptes rendus des Salons, si calmes, si pleins de candeur et de majesté, sont des oracles pour tous les exilés qui ne peuvent juger et sentir par leurs propres yeux. Pour tous ces publics divers, Théophile Gautier est un critique incomparable et indispensable et cependant il reste un homme inconnu. Je veux expliquer ma pensée.

Je vous suppose interné dans un salon bourgeois et prenant le café, après dîner, avec le maître de la maison, la dame de la maison et ses demoiselles. Détestable et risible argot auquel la plume devrait se soustraire, comme l’écrivain s’abstenir de ces énervantes fréquentations ! Bientôt on causera musique, peinture peut-être, mais littérature infailliblement. Théophile Gautier à son tour sera mis sur le tapis ; mais, après les couronnes banales qui lui seront décernées (« qu’il a d’esprit ! qu’il est amusant qu’il écrit bien, et que son style est coulant !  » le prix de style coulant est donné indistinctement à tous les écrivains connus, l’eau claire étant probablement le symbole le plus clair de beauté pour les gens qui ne font pas profession de méditer), si vous vous avisez de faire remarquer que l’on omet son mérite principal, son incontestable et plus éblouissant mérite, enfin qu’on oublie de dire qu’il est un grand poète, vous verrez un vif étonnement se peindre sur tous les visages. « Sans aucun doute, il a le style très-poétique, » dira le plus subtil de la bande, ignorant qu’il s’agit de rhythmes et de rimes. Tout ce monde-là a lu le feuilleton du lundi, mais personne, depuis tant d’années, n’a trouvé d’argent ni de loisir pour Albertus, la Comédie de la Mort et Espagna. Cela est bien dur à avouer pour un Français, et si je ne parlais pas d’un écrivain placé assez haut pour assister tranquillement à toutes les injustices, j’aurais, je crois, préféré cacher cette infirmité de notre public. Mais cela est ainsi. Les éditions se sont rependant multipliées, facilement écoulées. Où sont-elles allées ? dans quelles armoires se sont enfouis ces admirables échantillons de la plus pure Beauté française ? je l’ignore sans doute dans quelque région mystérieuse située bien loin du faubourg Saint-Germain ou de la Chaussée d’Antin, pour parler comme la géographie de MM. les Chroniqueurs. Je sais bien qu’il n’est pas un homme de lettres, pas un artiste un peu rêveur, dont la mémoire ne soit meublée et parée de ces merveilles mais les gens du monde, ceux-là même qui se sont enivrés ou ont feint de s’enivrer avec les Méditations et les Harmonies, ignorent ce nouveau trésor de jouissance et de beauté.

J’ai dit que c’était là un aveu bien cuisant pour un cœur français mais il ne suffit pas de constater un fait, il faut tâcher de l’expliquer. Il est vrai que Lamartine et Victor Hugo ont joui plus longtemps d’un public plus curieux des jeux de la Muse que celui qui allait s’engourdissant déjà à l’époque où Théophile Gautier devenait définitivement un homme célèbre. Depuis lors, ce public a diminué graduellement la part légitime de temps consacrée aux plaisirs de l’esprit. Mais ce ne serait là qu’une explication insuffisante ; car, pour laisser de côté le poète qui fait le sujet de cette étude, je m’aperçois que le public n’a glané avec soin dans les œuvres des autres poètes que les parties qui étaient illustrées (ou souillées) par une espèce de vignette politique, un condiment approprié à la nature de ses passions actuelles. Il a su l’Ode à la Colonne, l’Ode à l’Arc de Triomphe, mais il ignore les parties mystérieuses, ombreuses, les plus charmantes, de Victor Hugo. Il a souvent récité les iambes d’Auguste Barbier sur les journées de Juillet, mais il n’a pas, avec le poète, versé son pianto sur l’Italie désolée, et il ne l’a pas suivi dans son voyage chez le Lazare du Nord.

Or, le condiment que Théophile Gautier jette dans ses œuvres, qui, pour les amateurs de l’art, est du choix le plus exquis et du sel le plus ardent, n’a que peu ou point d’action sur le palais de la foule. Pour devenir tout à fait populaire, ne faut-il pas consentir à mériter de l’être, c’est-à-dire ne faut-il pas, par un petit côté secret, un presque rien qui fait tache, se montrer un peu populacier ? En littérature comme en morale, il y a danger, autant que gloire, à être délicat. L’aristocratie nous isole.

J’avouerai franchement que je ne suis pas de ceux qui voient là un mal bien regrettable, et que j’ai peut-être poussé trop loin la mauvaise humeur contre de pauvres philistins. Récriminer, faire de l’opposition, et même réclamer la justice, n’est-ce pas s’emphilistiner quelque peu ? On oublie à chaque instant qu’injurier une foule, c’est s’encanailler soi-même. Placés très-haut, toute fatalité nous apparaît comme justice. Saluons donc, au contraire, avec tout le respect et l’enthousiasme qu’elle mérite, cette aristocratie qui fait solitude autour d’elle. Nous voyons d’ailleurs que telle faculté est plus ou moins estimée selon le siècle, et qu’il y a dans le cours des âges place pour de splendides revanches. On peut tout attendre de la bizarrerie humaine, même l’équité, bien qu’il soit vrai de dire que l’injustice lui est infiniment plus naturelle. Un écrivain politique ne disait-il pas l’autre jour, que Théophile Gautier est une réputation surfaite !