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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE


LE DOCTEUR, MADAME GAUDIN, MADAME HERBELIER. COMTESSE ALFREDA, MADAME VERDIER, puis BERTRAND D’AVRON.


LE DOCTEUR, aux dames qui marchent.

Allons ! plus vite que ça ! Allons ! Allons ! Oh ! nous nous endormons ! (À Madame verdier.) Ne traînez pas comme ça, Madame, un peu de nerfs et de jarret, de la grande vitesse, ça c’est un train omnibus !(À Madame Gaudin.) Très bien, très bien Madame Gaudin ; vous, vous avez l’allure, il n’y a pas à dire, vous avez l’allure. (À Madame Alfreda.) Ne tournez pas en rond comme ça, comtesse. Allez plus loin avant de revenir ; plus vite ! plus vite !

MADAME ALFREDA.

Je marche pourtant aussi vite que je peux, docteur.

LE DOCTEUR.

Plus vite que ça, plus vite que ça ! du sept à l’heure environ, presque de la course !

MADAME ALFREDA, tout en marchant.

Alors, docteur, demain, je prendrai encore deux quarts de verre d’eau ?

LE DOCTEUR.

Oui, un quart de verre, et puis vous compterez jusqu’à mille, et vous prendrez un autre quart de verre.

MADAME ALFREDA.

Ce matin, vous m’avez dit de compter jusqu’à cinq cents.

LE DOCTEUR.

Eh bien ! demain, vous compterez jusqu’à mille.

MADAME ALFREDA.

Le premier quart de verre froid et le second chaud, n’est-ce pas ?

LE DOCTEUR.

Demain vous ferez le contraire.

MADAME ALFREDA.
Alors, docteur, vous pensez que mon estomac ira mieux à la fin de la saison ?
LE DOCTEUR.

Oui, et, s’il ne va pas mieux, ça ne sera pas un mauvais signe.

MADAME ALFREDA.

Ah !

LE DOCTEUR.

L’aggravation est un aussi bon signe que l’amélioration… Et l’état stationnaire est également un excellent indice.

MADAME ALFREDA.

Vraiment, j’aurais cru…

LE DOCTEUR.

Allez, marchez ! marchez !…

MADAME GAUDIN, s’arrêtant, essoufflée.

Docteur, il y a dix minutes au moins que je marche !

LE DOCTEUR.

Mais non, mais non ! je vous ai vu arriver au quart, il est à peine vingt. (À Madame Verdier.) Vous, madame Verdier, arrêtez-vous un peu. (Madame Verdier s’arrête.) Eh bien ! avez-vous dormi cette nuit ?

MADAME VERDIER.

Très bien, docteur, je n’ai fait qu’un somme.

LE DOCTEUR.

Bon ! bon ! c’est le traitement. Allez, marchez encore deux minutes. (Coups de cloche.) Halte !

MADAME GAUDIN.
Voici l’heure du macaroni.
LE DOCTEUR.

Aujourd’hui, nouilles ! nouilles ! nouilles ! (À Madame Alfreda.) Et très peu, puisque vous voulez engraisser.

MADAME ALFREDA.

Au contraire, docteur, je voudrais maigrir !

LE DOCTEUR.

Alors, mangez-en beaucoup.

MADAME VERDIER.

C’est toujours le contraire de ce qu’on croit…

LE DOCTEUR.

Bien entendu, sans ça vous n’auriez pas besoin de moi.

Second coup de cloche.
MADAME GAUDIN, s’en allant.

Au revoir, docteur.

MADAME ALFREDA.

Au revoir docteur, et merci.

Elles sortent.
LE DOCTEUR.

Au revoir, comtesse ; au revoir mesdames, bon appétit… Mais ne mangez pas à votre faim ! (Madame Herbelier, près de la source, boit un verre d’eau en comptant jusqu’à dix entre chaque gorgée. La regardant.) Bien, bien, bien !

MADAME HERBELIER, apercevant le docteur.
Ah ! docteur, bonjour ! Vous savez, j’ai très mal dormi la nuit dernière.
LE DOCTEUR.

C’est le traitement. Vous avez un tempérament spécial, il faut que le traitement vous empêche de dormir.

MADAME HERBELIER, avec un soupir.

Ah ! ce n’est pas le traitement qui m’empêche de dormir !

LE DOCTEUR.

Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

MADAME HERBELIER.

De grands ennuis !

LE DOCTEUR.

De grands ennuis ?

MADAME HERBELIER.

J’étais toute heureuse quand mon médecin de Paris m’a envoyée dans la ville d’eau à la mode, après m’avoir découvert la même maladie d’estomac qu’à la comtesse Alfreda… Et puis ici les souffrances morales ont recommencé ! Ah ! les souffrances morales !

LE DOCTEUR, négligemment.

Oui, oui… Comment va M. Herbelier ? Je ne le vois jamais à la source dans l’après-midi.

MADAME HERBELIER.

Vous savez que mon mari n’aime pas à être vu. Il suffit qu’il y ait du monde quelque part pour qu’il aille d’un autre côté. À Paris, quand je reçois, je ne peux jamais mettre la main sur lui : il s’enferme dans son cabinet de travail… et il dort !

LE DOCTEUR.

Ça ne l’a pas empêché de faire une magnifique fortune dans les affaires de banque.

MADAME HERBELIER.

Il a su faire ses affaires en dormant ! C’est un homme qui dort trop ! et pendant ce temps-là il faut que je lutte toute seule…

LE DOCTEUR.

Que vous luttiez contre qui ?

MADAME HERBELIER.

Vous ne comprendriez pas ! Ce sont des souffrances morales ! Ah ! docteur, qu’est-ce qu’il faut faire quand on a des souffrances morales ?

LE DOCTEUR.

La marche ! la marche ! Et comme vous n’êtes pas du macaroni et que vous dînez chez vous dans une heure seulement, vous allez me faire le plaisir de marcher en comptant jusqu’à cinq mille… Comme la comtesse Alfreda. Un… deux… trois… quatre… (Madame Herbelier sort en comptant ses pas. À Bertrand d’Avron qui paraît à gauche sur le perron du salon de lecture.) Elle a une belle allure, madame Herbelier.

BERTRAND D’AVRON, descendant vers le docteur.

Celle-là, vous la ferez marcher tant que vous voudrez. Elle est éperdue de snobisme… Voyons, docteur, c’est vraiment si bon que ça de marcher ?

LE DOCTEUR.
On ne peut pas digérer sans ça.
BERTRAND D’AVRON.

Ce qui est curieux, c’est que vous, qui préconisez tant la marche, vous ne marchiez jamais

LE DOCTEUR.

Aussi je digère très mal… Mais je déteste la marche, et j’aime mieux souffrir de l’estomac que marcher.

BERTRAND D’AVRON.

Heureusement que vos malades ne pensent pas comme vous !

LE DOCTEUR.

C’est que mes malades, eux, ont un docteur pour les faire marcher, un docteur qui a de l’autorité sur eux ; moi, je n’ai aucune autorité sur moi, je ne m’inspire aucune confiance.