Scène PREMIÈRE
Allons ! plus vite que ça ! Allons ! Allons ! Oh ! nous nous endormons ! (À Madame verdier.) Ne traînez pas comme ça, Madame, un peu de nerfs et de jarret, de la grande vitesse, ça c’est un train omnibus !(À Madame Gaudin.) Très bien, très bien Madame Gaudin ; vous, vous avez l’allure, il n’y a pas à dire, vous avez l’allure. (À Madame Alfreda.) Ne tournez pas en rond comme ça, comtesse. Allez plus loin avant de revenir ; plus vite ! plus vite !
Je marche pourtant aussi vite que je peux, docteur.
Plus vite que ça, plus vite que ça ! du sept à l’heure environ, presque de la course !
Alors, docteur, demain, je prendrai encore deux quarts de verre d’eau ?
Oui, un quart de verre, et puis vous compterez jusqu’à mille, et vous prendrez un autre quart de verre.
Ce matin, vous m’avez dit de compter jusqu’à cinq cents.
Eh bien ! demain, vous compterez jusqu’à mille.
Le premier quart de verre froid et le second chaud, n’est-ce pas ?
Demain vous ferez le contraire.
Oui, et, s’il ne va pas mieux, ça ne sera pas un mauvais signe.
Ah !
L’aggravation est un aussi bon signe que l’amélioration… Et l’état stationnaire est également un excellent indice.
Vraiment, j’aurais cru…
Allez, marchez ! marchez !…
Docteur, il y a dix minutes au moins que je marche !
Mais non, mais non ! je vous ai vu arriver au quart, il est à peine vingt. (À Madame Verdier.) Vous, madame Verdier, arrêtez-vous un peu. (Madame Verdier s’arrête.) Eh bien ! avez-vous dormi cette nuit ?
Très bien, docteur, je n’ai fait qu’un somme.
Bon ! bon ! c’est le traitement. Allez, marchez encore deux minutes. (Coups de cloche.) Halte !
Aujourd’hui, nouilles ! nouilles ! nouilles ! (À Madame Alfreda.) Et très peu, puisque vous voulez engraisser.
Au contraire, docteur, je voudrais maigrir !
Alors, mangez-en beaucoup.
C’est toujours le contraire de ce qu’on croit…
Bien entendu, sans ça vous n’auriez pas besoin de moi.
Au revoir, docteur.
Au revoir docteur, et merci.
Au revoir, comtesse ; au revoir mesdames, bon appétit… Mais ne mangez pas à votre faim ! (Madame Herbelier, près de la source, boit un verre d’eau en comptant jusqu’à dix entre chaque gorgée. La regardant.) Bien, bien, bien !
C’est le traitement. Vous avez un tempérament spécial, il faut que le traitement vous empêche de dormir.
Ah ! ce n’est pas le traitement qui m’empêche de dormir !
Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?
De grands ennuis !
De grands ennuis ?
J’étais toute heureuse quand mon médecin de Paris m’a envoyée dans la ville d’eau à la mode, après m’avoir découvert la même maladie d’estomac qu’à la comtesse Alfreda… Et puis ici les souffrances morales ont recommencé ! Ah ! les souffrances morales !
Oui, oui… Comment va M. Herbelier ? Je ne le vois jamais à la source dans l’après-midi.
Vous savez que mon mari n’aime pas à être vu. Il suffit qu’il y ait du monde quelque part pour qu’il aille d’un autre côté. À Paris, quand je reçois, je ne peux jamais mettre la main sur lui : il s’enferme dans son cabinet de travail… et il dort !
Ça ne l’a pas empêché de faire une magnifique fortune dans les affaires de banque.
Il a su faire ses affaires en dormant ! C’est un homme qui dort trop ! et pendant ce temps-là il faut que je lutte toute seule…
Que vous luttiez contre qui ?
Vous ne comprendriez pas ! Ce sont des souffrances morales ! Ah ! docteur, qu’est-ce qu’il faut faire quand on a des souffrances morales ?
La marche ! la marche ! Et comme vous n’êtes pas du macaroni et que vous dînez chez vous dans une heure seulement, vous allez me faire le plaisir de marcher en comptant jusqu’à cinq mille… Comme la comtesse Alfreda. Un… deux… trois… quatre… (Madame Herbelier sort en comptant ses pas. À Bertrand d’Avron qui paraît à gauche sur le perron du salon de lecture.) Elle a une belle allure, madame Herbelier.
Celle-là, vous la ferez marcher tant que vous voudrez. Elle est éperdue de snobisme… Voyons, docteur, c’est vraiment si bon que ça de marcher ?
Ce qui est curieux, c’est que vous, qui préconisez tant la marche, vous ne marchiez jamais
Aussi je digère très mal… Mais je déteste la marche, et j’aime mieux souffrir de l’estomac que marcher.
Heureusement que vos malades ne pensent pas comme vous !
C’est que mes malades, eux, ont un docteur pour les faire marcher, un docteur qui a de l’autorité sur eux ; moi, je n’ai aucune autorité sur moi, je ne m’inspire aucune confiance.