Scène UNIQUE
J’espère que la famille ne va pas tarder à arriver, elle est déjà pas mal en retard.
Monsieur le maire avait dit qu’on commencerait à l’heure juste ! Il est dans son bureau et commence à s’impatienter.
Et la marquise va bien ?
Oui, merci, un peu gémissante, comme toujours ; Albi, je crois ne lui vaut rien… Et la baronne ?
Elle va fort bien, merci. Du diable si je m’attendais à vous rencontrer ici !
C’était pourtant facile à prévoir ; nous sommes les plus proches parents de Robert de Houdan, nous étions ses témoins de droit. Si je ne me trompe, vous êtes son petit cousin par sa mère, qui est une Triel-Beauvoisin.
C’est bien ça !
Et moi, c’est du côté de son père, qui était fils d’une Lachardelière, sœur et tante des deux Daunois, le marquis et le vicomte, dont l’un est mon cousin germain et l’autre mon demi-frère.
Je vois, je vois !
Et je suis encore lié par les Le Brisan, puisque Robert Le Brisan a épousé en secondes noces ma tante de Pomain, qui était la belle-sœur du comte de Rouilly et la nièce des Aulembert.
Parfaitement, parfaitement.
Je suis arrivé de ce matin, mon bon ; demain je me fais couper les cheveux et je repars après la cérémonie. Dites donc, du Brail, vous qui êtes d’ici, est-ce que vous les connaissez ces… Orbelier ? Comment faut-il dire ?
Herbelier. Vous ne lisez donc jamais les journaux ?
Jamais… mais… je suis abonné. Ça doit être un assez drôle de monde, ces gens-là…
Pas trop, on s’y fait. La jeune fille est charmante.
Alors vous repartez demain ?
Oui ! Paris né mé plaît pas dans cette moment-ci ! Il y a trop d’étrangers, nous ne sommes vraiment plus chez nous.
Oui ! Vous avez un joli chapeau…
Ce n’est pas positivement un chapeau de mariage, c’est un chapeau que j’avais fait faire pour aller au théâtre !
Il me semble que Monsieur de Houdan est en retard.
Mais non, mais non ! C’est nous qui sommes en avance.
Pas du tout, il est l’heure passée !
Eh bien ! Yvonne ? Tu es contente ?
Je ne sais pas ! Il me semble que je suis une pauvre émigrante qui s’en va très loin de son pays. Tout le monde m’abandonne : papa, maman ! Je suis une pauvre esclave qu’on expédie ! Qu’est-ce que je vais devenir avec ce mari-là !…
Il t’aime peut-être ?
Yvonne ! Je suis très inquiète, il y a une demi-heure que l’heure est passée, je me demande pourquoi ton fiancé n’est pas là.
Tu m’as dit tout à l’heure qu’il se préparait à venir.
Oui, je l’ai vu tout à l’heure chez lui… C’est curieux tout de même que, dans une occasion comme celle-ci, il se mette en retard !
Oh ! il viendra ! il viendra ! (À Gilberte.) Crois-tu qu’il serait possible qu’il ne vînt pas ?
Comment veux-tu !…
Je ne sais pas, moi ? Évidemment ce serait désolant que ce fût à cause d’un accident grave… Mais un petit accident, une foulure…
Ça ne serait jamais qu’un ajournement.
Un sursis ! Oh ! maintenant je me contenterais d’un sursis de huit jours.
Madame, monsieur le maire est arrivé depuis une demi-heure. Il m’a demandé déjà plusieurs fois si tout le monde était ici. Il est attendu chez ni à la campagne. Il a M. le Préfet de la Seine à dîner.
Le vicomte va venir tout de suite !
Il me semble, madame, que mon cousin est en retard ?
Je ne crois pas…
Est-ce qu’il est arrivé quelque chose à Houdan ?
Mais non, mais non ! Il va venir…
Il est bel et bien cinq heures et demie.
Déjà ! (Minaudant.) Comme le temps passe ! (À Baude-Boby.) Ah ! monsieur Baude-Boby, le vicomte n’est pas encore arrivé… Où est donc la baronne Pépin ?
Elle doit être chez Houdan.
Si on téléphonait chez lui !…
C’est inutile, son appareil est toujours décroché.
Oh ! il viendra ! va ! il viendra !
Je savais par expérience que le vicomte fuyait les réunions mondaines, mais tout de même pas à ce point-là !
Comme tu as de l’esprit !
Je vais fumer un cigare.
Il est déjà cinq heures trois quarts.
Au moins ! Ça va devenir un mariage aux lanternes. Moi qui ai rendez-vous dans un quart d’heure chez mon dentiste.
Et moi qui ai quitté ma partie de tennis au boulevard Lannes ! et j’ai une faim !
Soyez tranquille. Il y a un lunch superbe préparé chez les Herbelier.
Ce lunch est en train de devenir un dîner.
Je n’en peux plus ! Moi qui croyais goûter à cinq heures.
Et j’ai même très peu déjeuné en prévision de ça.
Je vais chercher quelque chose à manger dans le quartier ; si je ne trouve pas de gâteaux, je prendrai des croissants.
C’est ça !
Rapportez-en beaucoup !
Si vous pouviez trouver n’importe quoi chez un charcutier, un pâté de veau froid.
Des rillettes !
Madame, M. le maire voudrait vous parler !
Madame, je suis désolé, mais je vais être forcé de m’en aller. J’ai un train à prendre à cinq heures cinquante-six.
C’est très désagréable, madame ! C’est vous même qui avez fixé l’heure, j’ai pris mes dispositions en conséquence… J’ai le Préfet de la Seine à dîner à la campagne.
Je vous en prie, monsieur !
Que voulez-vous, ce sera pour un autre jour !
M. le maire, il y a trois mille invitations demain pour la cérémonie religieuse !
Croyez, madame, que j’y ai mis la meilleure volonté possible… Il sera moins le quart dans quatre minutes, et je serai forcé… forcé… croyez que… absolument forcé.
Vous paraissez agitée ? C’est l’émotion !
Madame, il nous arrive quelque chose d’effrayant : le vicomte est très en retard et le maire va être obligé de s’en aller… Ne le dites à personne, je vous en prie !
Soyez tranquille… (À une dame qui passe près d’elle.) Ah ! ma chère, madame Herbelier est très ennuyée, le fiancé n’arrive pas et le maire veut s’en aller !
Est-ce possible ?
Je vous en prie, n’en parlez à qui que ce soit.
Ma chère ! soyez tranquille ! (À madame Verdier.) Savez-vous ce qui arrive, n’en parlez pas, chère amie : le vicomte est très en retard et le maire vient de partir !
C’est terrible ! Ça va faire un scandale épouvantable…
Madame, M. le maire s’en va.
Je n’ose plus le retenir, (À madame Gaudin.) Je ne sais plus quoi faire !
Le vicomte va peut-être arriver…
Mais le maire sera parti ! (Regardant l’assistance.) Oh ! Mon Dieu, tous ces gens qui sont là ! Ils devraient bien s’impatienter et s’en aller.
Ils mangent !
Il faut leur faire un speech !
Jamais de la vie !
Voici encore M. Galichet qui arrive avec des victuailles ! Ils savent maintenant où s’approvisionner, ils attendront jusqu’à dix heures du soir.
Madame, M. le maire vient de passer par le bureau de bienfaisance pour donner des signatures et il doit être parti ; il faut un peu songer à vous en aller d’ici avec toutes ces personnes.
Monsieur, je vous en prie, laissez-nous encore ici, vous ne vous en repentirez pas !
Tous les bureaux ferment à cette heure-ci. Il faut que nous fermions aussi cette salle.
Il faut absolument parler à tout ce monde.
Qu’est-ce que je vais leur dire ?
Je vais leur parler, moi ! Je vais très bien arranger ça, vous verrez ! Je vais leur parler de circonstances imprévues… que vous êtes obligée d’ajourner vos projets… que d’ailleurs ce n’était pas absolument décidé.
Vous n’allez pas leur dire ça !
Soyez tranquille, j’amènerai ça de loin.
Qu’est-ce que vous voulez, je ne sais plus, moi ?… Je me fie à vous.
C’est ça.
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Mesdames, Messieurs ! (Personne ne bouge, on continue à causer en mangeant des petits gâteaux. Elle tape sur le bureau. Les assistants se retournent peu à peu.) Mesdames, messieurs… Un événement imprévu !… (Bas à madame Herbelier.) Ils mangent tous… (Haut.) Ce n’est que partie remise… Enfin… Vous êtes libres.
Ils ne s’en vont toujours pas… (Un silence.) Mais qu’est-ce qu’ils ont donc à rester là comme ça !… (Un silence.) Ils n’ont donc rien à faire chez eux,
ces gens-là !… Nous ne pouvons pourtant pas partir avant eux !Personne n’ose commencer, encouragez-les.
Comment ?
Allez vous mettre près de la porte.
Vous croyez ?
Oui. Je vais sortir la première en vous serrant la main, ça fera partir les autres.
Bien !
Elle va se placer près de la porte au fond en affectant un air très aimable.
Allons ! ma chère amie ! Il se fait tard !
Elle commence à marcher vers la porte. Les invités se mettent instinctivement sur deux files et passent l’un après l’autre devant madame Herbelier en lui serrant la main.
Je vous aime bien !
Vous n’avez qu’à aller au Grand Hôtel, vous trouverez des autos de location tant que vous en voudrez.
Bruit de voix au dehors. Un temps… La baronne Pépin parait, l’air ravi.Le voilà ! Le yoilà !… Nous sommes en retard !
Le vicomte parait à la porte du fond, revêtu du grand pardessus de Boucherot et de pantoufles rouges. Il s’arrête un moment interdit, puis il descend jusqu’à l’ayant-scène. Il a l’air absolument ahuri. Brouhaha général ; l’assistance considère le vicomte avec stupeur.
Mon mouchoir… Dans la poche.
J’étais enfermée chez lui. Boucherot m’a délivrée. Il était couché, nous l’avons fait lever, nous lui avons mis le paletot de Boucherot… Il est en pyjama ! (Se retournant et voyant le marquis.) Le Marquis d’Avry !
Qu’est-ce qui arrive ?
Rien que de très ordinaire, un petit retard.
Est-ce qu’il a mal aux pieds !
Mais non !…
Ces chaussures ?
Je vois !… J’arrive du fond de ma province : j’ai bien entendu dire qu’on se mariait en jaquette, mais je ne savais pas encore qu’on allât jusqu’à une tenue aussi négligée.
Oui, à la mairie… C’est exprès… C’est pour bien marquer qu’il n’y a que le sacrement religieux qui compte… Vous verrez comme il sera habillé demain à Saint-Pierre de-Chaillot.
Voici M. le maire, j’ai réussi à le rattraper comme il montait en voiture !… (Le maire entre.) M. le maire !
Madame, je vous fais un gros sacrifice, j’ai le préfet de la Seine à dîner et j’arriverai chez moi à dix heures du soir. Allons, dépêchons, mon code… vite… vite.
Mesdames et Messieurs, asseyez-vous. (Chacun prend sa place. Le vioomte seul reste debout, paraissant insensible à ce qui se passe autour de lui. Au vicomte : ) Monsieur, veuillez prendre place.
Où est le marié ? (Au vicomte.) Où est le marié ?
Le voilà !
Il est en pantoufles ? (Au vicomte.) Vous êtes en pantoufles !
Oui… C’est-à-dire… Ce ne sont pas précisément des pantoufles…
Veuillez vous asseoir, Monsieur.
Avant de poser les questions d’usage conformément à la loi, je vais vous donner lecture des articles du code relatifs au mariage… « Livre 1er, chapitre VI, article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance. »
Et amour !
« Article 213 : Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »
Quel joli couple !
Le maire s’arrête un instant et la regarde… Elle lui fait signe de continuer.« Article 214 : La femme est obligée d’habiter avec son mari, et de le suivre partout où il juge à propos de résider. Le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état. »
Vous n’avez pas froid, M. Boucherot !
J’ai la fièvre !
C’est long, tous ces préliminaires, (Au maire.) C’est long.
Messieurs et dames, levez vous !
M. Léopold-Julien-Johannis Herbelier, consentez-vous au mariage de votre fille Yvonne-Léonie-Marie Herbelier avec M. Robert-Hercule-Roland de Houdan ?
Oui, M. le maire !
Madame Eugénie-Céleste Herbelier, consentez-vous au mariage de votre fille Yvonne-Léonie-Marie Herbelier avec Robert-Hercule Roland de Houdan ?
Oui, M. le maire !
Robert-Hercule-Roland de Houdan, consentez-vous à prendre en mariage mademoiselle Yvonne-Léonie-Marie Herbelier, ici présente ?
Oui ! Oui ! Oui ! (Plus haut, au maire.) Oui ! Oui ! Il a dit oui, M. le maire !
Madame, je vous en prie !… Robert-Hercule-Roland de Houdan, consentez-vous à prendre pour femme Yvonne-Léonie-Marie Herbelier ?
Vous m’ennuyez ! (Au maire, avec effort.) M. le maire excusez-moi… Il m’est impossible de répondre « oui » pour le moment.
C’est vraiment inconcevable ! ma complaisance a des bornes… Il faut en finir : est-ce oui ou non ? Hein ?… (Le vicomte ne bouge pas.) Eh bien ! Vous reviendrez quand vous serez décidé.
Bien, M. le maire !
Vous comprendrez, Madame, que je me retire… Les affaires de ce genre sont des plus regrettables !
Voyons ! M. le maire !
Et vous-m’avez fait venir d’Albi pour être témoin de cela !
Monsieur le maire !
Non, madame, non, ceci passe les bornes.
Posez-lui la question encore une petite fois.
Non, Mesdames, je m’en vais. (Pendant ce colloque, le vicomte a gagné la gauche, il aperçoit une porte entr’ouverte, regarde s’il n’est pas vu et s’esquive discrètement.) Est-il bien décidé à répondre ?
Oui, oui, il est décidé !… (À l’assistance.) Assis ! Assis ! (Tout le monde se rassoit. À Boucherot.) J’ai eu peur !
Où est-il ?
Il traverse la rue en courant !
Il s’arrête ! (Criant.) Triplepatte ! Triplepatte !
Ne l’appelez pas ! Ne l’appelez pas !
Le voilà reparti plus vite.
C’est parce que vous l’avez appelé !
Il ne fallait pas le rappeler.
Allons-nous-en !
Pourquoi l’avez-vous laissé échapper ?
Je… je regardais le maire.
Je… je regardais le maire !… Est-ce que vous étiez ici pour regarder le maire !
Oh ! Je suis contente ! Je suis contente !
Ne pleurez pas ! J’en ai un autre !