V
PREMIÈRE FAUTE
En pensant à Mme de Candale comme à une auxiliaire possible dans son projet d'investissement du cœur de Juliette, Casal comptait sur la sympathie de Gabrielle d'abord, qu'il se savait acquise, et ensuite sur ce goût irrésistible qui pousse toutes les femmes romanesques à s'intéresser aux sentiments qu'elles croient malheureux ou naïfs, et il n'allait pas avoir trop de peine à jouer la comédie d'un de ces sentiments-là.—Serait-ce même une comédie?—Malgré la certitude où il était maintenant, après sa visite, d'intéresser Mme de Tillières, il se trouvait vis-à-vis d'elle dans une incertitude qui, aussitôt et durant l'après-midi qui suivit cette visite, le troubla jusqu'à l'inquiéter. Il eut à la salle des Mirlitons, où il tirait avec Wérékiew, deux ou trois distractions dont s'étonnèrent les admirateurs de son jeu. À dîner,—un dîner avec deux camarades rencontrés au cercle et emmenés au Café Anglais par peur de la solitude,—il fut très silencieux, et non moins morne à un spectacle d'acrobates où ces camarades l'entraînèrent à leur tour. Aux habitués de Phillips, parmi lesquels il échoua vers les minuit, il parut si terne qu'ils l'interrogèrent sur sa santé. À mesure que se rapprochait le moment d'aller chez Mme de Candale pour lui parler de son amie, il entrevoyait obstacles sur obstacles entre cette amie et lui, et ce fut avec un véritable battement de cœur qu'il franchit le seuil de l'hôtel de la rue de Tilsitt, moins de quarante-huit heures après y avoir dîné, et vingt-quatre heures après s'être heurté chez Juliette à la présence de d'Avançon. Cette espèce de timidité chez un homme habitué, comme lui, à tous les triomphes, cette gaucherie subite et complètement inattendue, devaient plaire à Gabrielle et la lui rendre favorable. Mais il y avait chez la jeune femme pour la bien disposer envers le soupirant improvisé de Juliette, un autre sentiment sur lequel Casal ne pouvait pas compter, une aversion singulière pour Henry de Poyanne, et cette aversion a joué dans ce drame mondain un rôle trop important pour que l'on n'essaye pas d'en donner la raison. C'est ici un cas entre mille de ce problème de l'amitié entre femmes qui a préoccupé, ne fût-ce qu'une heure, tout mari défiant et tout amant jaloux.
Gabrielle de Candale,—commençons par le dire à l'éloge de la jolie comtesse,—chérissait Juliette de Tillières d'une affection très vraie. Elles s'étaient connues très jeunes filles dans un de ces bals comme il s'en donne dans les châteaux de province, et qui sont les plus authentiques revues de ce qui reste de vieille noblesse française. Nançay et Candale, situés tous les deux sur les bords de l'Indre, commencèrent de voisiner à partir de ce jour, malgré les vingt-cinq lieues qui les séparent. La guerre de 1870, en isolant les deux femmes dans leurs terres et frappant l'une si cruellement, les avait de nouveau rapprochées. Puis Gabrielle avait pris son amie comme confidente du malheur secret de sa vie. Elle avait pleuré auprès de Juliette à son tour, comme autrefois Juliette auprès d'elle. Ce doux échange de pitié avait forgé entre ces deux êtres, également généreux et tendres, une imbrisable chaîne, faite du plus pur métal de dévouement. Avec tout cela, et adorant son amie d'une si jolie manière, si complète, si délicate, si désintéressée, Gabrielle détestait le sentiment de cette amie pour Poyanne, par un détour du cœur assez compliqué. Oui, elle le détestait, parce que jamais l'autre ne lui en avait parlé d'une façon tout à fait ouverte. Sans aller jusqu'à soupçonner d'une liaison coupable sa chère sœur d'élection, elle comprenait qu'entre Juliette et cet homme les rapports étaient très intimes, plus intimes que ce qu'elle en voyait. Elle se disait que Poyanne aimait Mme de Tillières, et que Juliette, de son côté, n'était pas insensible à cet amour. Sans doute, si la comtesse eût été initiée à ce coupable mais noble roman par l'un ou l'autre des deux complices, elle n'eût pas nourri cette antipathie pour des relations qu'elle croyait pures, et dont le mystère l'irritait en même temps qu'elle en était deux fois jalouse. Jalousie d'amitié d'abord. Qui ne la connaît, cette innocente et ombrageuse susceptibilité du cœur si naturelle que même les animaux en subissent l'atteinte? Imposez donc au chien de votre foyer la présence d'un autre compagnon de sa race auprès de vous, et le partage de vos caresses. Jalousie d'envie, ensuite. Certes, la noble créature eût protesté avec une colère indignée contre l'existence en elle de cette passion, la plus basse, la plus détestable au regard d'un esprit élevé. Hélas! c'est aussi la plus habile à s'insinuer dans les ténébreux replis des consciences, la moins avouée à la fois et la plus générale. Car son origine réside dans ce qui nous constitue essentiellement comme personnes sociales: notre ressemblance avec d'autres individus. Aussi l'envie s'exaspère-t-elle avec la multiplicité des analogies. Jamais l'artiste le plus pauvre n'enviera un millionnaire comme il envie un autre artiste, presque aussi pauvre que lui. Imaginez maintenant deux femmes, jolies toutes deux, jeunes, comblées de biens les plus précieux de la naissance et de la fortune; supposez qu'elles soient liées, comme l'étaient Juliette et Gabrielle, puis que l'une des deux éprouve et ressente un amour partagé, tandis que l'autre demeure emprisonnée par la fatalité des événements et par ses principes dans les tristesses d'un mariage malheureux. Dites ensuite si l'envie n'est pas aux portes de cette âme de femme isolée, pour généreuse qu'elle soit. Ce sera, au commencement, un obscur malaise, une antipathie instinctive et inexplicable contre l'homme qui lui inflige à son insu la douleur de cette comparaison avec son amie. Bientôt elle cherche à se justifier à elle-même cette antipathie en constatant les défauts de cet homme; elle le regarde avec ces yeux de la malveillance qui découvriraient de la sensualité dans un Marc-Aurèle et de l'égoïsme dans un Vincent de Paule. Mme de Candale avait ainsi reconnu chez Henry de Poyanne une excessive personnalité, tout simplement parce que le grand orateur, hanté de ses idées, obsédé de son œuvre, parlait un peu trop de politique. Elle l'accusait de tyrannie, parce qu'à maintes reprises Juliette avait refusé cette invitation-ci ou celle-là pour passer une soirée ou dîner avec lui. Elle en concluait de bonne foi que ce mariage, s'il se faisait jamais, serait le malheur de Mme de Tillières. Gabrielle n'en était pas moins convaincue de sa propre estime à l'égard de Poyanne.—«Je ne l'aime pas, voilà tout…,» ajoutait-elle en riant. Seulement, comme Juliette, dans son désir de maintenir une paix profonde autour d'elle, se gardait bien de transmettre à son amant de telles critiques, ce dernier ne soupçonnait en aucune façon quel adversaire il avait dans la jeune comtesse. Il en appréciait, au contraire, les qualités de race, l'irréprochable honneur, la religion éclairée. Il la plaignait d'être mariée à un personnage aussi vulgaire que Candale. Il la sentait l'amie dévouée de Mme de Tillières à laquelle il disait:
—«Vous avez là une affection vraie…»
Quand ces procédés de délicatesse ne désarment pas ceux qui nous sont hostiles, leur plus immédiat résultat est d'accroître cette hostilité. Tous les moralistes ont signalé cette loi mélancolique de notre nature: ce que nous pardonnons le moins aux autres, ce sont nos torts envers eux, surtout quand ces torts ne sont pas très nets et que nous les sentons plutôt que nous ne les reconnaissons. Mme de Candale aurait vu Poyanne franchement déclaré contre elle, cette hostilité lui eût moins déplu que la continuelle déférence du comte. Elle allait, dans ses mauvais jours d'injustice, jusqu'à le considérer comme un hypocrite. Qui sait? Peut-être cette âme, déçue et comme crucifiée par la misère morale de son mari, souffrait-elle encore d'une autre comparaison: celle du grand seigneur oisif et brutal dont elle portait le nom avec le gentilhomme laborieux, éloquent, bienfaisant qu'était l'autre. Tout cet ensemble de mauvais sentiments devait d'autant plus agir sur la jeune femme, à une minute donnée, qu'elle s'en rendait moins compte. En faut-il davantage pour expliquer l'accueil que la démarche de Casal était assurée de trouver chez elle?… Vous la voyez assise à sa table, dans une espèce de salon-boudoir ou elle se tient, pour ses intimes, sous le buste du grand maréchal, son ancêtre, sculpté en marbre par Jean Cousin. Elle écrit des billets en retard, cette quotidienne correspondance de politesse, de sympathie ou de charité pour laquelle les femmes de son rang doivent trouver et trouvent sans cesse de jolies formules inédites. Elle a commandé sa voiture pour deux heures et demie. Il est deux heures. Le timbre sonne un coup… C'est un fournisseur. Un second coup… C'est une visite:—«J'aurais dû défendre ma porte,» dit-elle en posant sa plume et guettant l'arrivée de l'importun: «Tiens,» fait-elle tout haut, «c'est vous, Casal. En voilà un hasard!» et tout bas, en elle-même: «Pourquoi vient-il me voir, lui qui ne fait jamais de visite?» Et pendant ce temps, le jeune homme répond avec un sourire qui cache un vague embarras: «J'avais un mot à dire à Candale à propos d'un cheval, s'il veut remplacer celui de l'autre jour. J'ai su que vous étiez là et je suis monté. Je vous dérange?»—«Mais non,» répond-elle, «vous ne vous prodiguez pas tant,» et tout de suite la conversation commence, partant de ce cheval, prétexte imaginé tout d'un coup par Raymond, pour arriver au dîner de l'avant-veille. Mme de Candale prononce le nom de Mme de Tillières. Elle voit passer dans les yeux de Casal une petite flamme de curiosité, une question sur ses lèvres.
—«Bon,» se dit-elle, «j'y suis. Il vient me parler de Juliette.»
C'est dans ces minutes-là qu'une femme est vraiment femme, féline et charmante de grâce adroite, à ce moment précis où elle découvre, dans le tête-à-tête, l'intérêt que vous inspire une autre femme. Elle a aussitôt un premier mouvement de curiosité qui lui fait tendre un peu sa gracieuse tête, ramasser toute son attention dans ses yeux futés. Si elle écrit, elle pose sa plume. Si elle n'écrit pas, qu'elle soit près du bureau, elle la prend, ou bien un ouvrage, un livre. Si c'est une étrangère et qui fume, elle allume une cigarette, afin de n'avoir pas l'air de cette curiosité. Puis elle jette une phrase,—une toute petite et légère phrase. C'est alors que les perfides excellent à vous empoisonner, du coup et à l'avance, l'avenir entier de votre passion par quelqu'une de ces insinuations où le classique «on dit tant de choses» sert de véhicule aux plus atroces médisances. Elles vous nomment, là, très tranquillement, et d'une bouche qui darde la calomnie dans un sourire, le Monsieur qui a été ou qui passe pour avoir été du dernier bien avec la dame de vos pensées. Et puis elles ont un: «Comment, vous ne saviez pas ça?…» et un: «Vous voyez, vous pouvez aller de l'avant…» qui leur seront certes comptés dans l'autre monde, s'il y a une place dans le purgatoire pour les félonies de salon. Au contraire, celles qui sont bonnes, mais qui flairent une histoire d'amour avec l'avidité d'une chatte introduite dans une chambre où il y a une jatte de lait, déploient leur plus caressante diplomatie à vous engager sur le chemin des confidences. Vous n'en êtes qu'à la période des soupirs. Vous avez donc le droit de raconter un secret qui n'est encore que le vôtre, quitte à le regretter plus tard. Parmi ces ruses pour vous ouvrir le cœur, la plus banale, mais aussi la plus habile, consiste à vous dire simplement ce que vous auriez vous-même envie de dire, à vous parler tout haut votre pensée. C'est la plus sûre manière pour ces charmantes curieuses de savoir si elles ont deviné juste. Il faut ajouter que la plupart du temps nous leur rendons cette petite inquisition facile. C'est ainsi que, relevant au passage le nom de celle qui le préoccupait, Casal commença.
—«A propos de Mme de Tillières, comment va-t-elle? Est-ce que vous l'avez revue depuis avant-hier?»
—«Non,» dit la comtesse; «je ne vous demande pas: et vous?… Sauvage comme je vous connais, je parierais que vous ne lui avez seulement pas mis de carte.»
—«Ne pariez pas,» reprit Raymond en riant, «vous perdriez. J'ai fait mieux que de lui porter une carte. Je me suis permis de lui faire une visite en règle.»
—«Alors c'est une série,» dit-elle; «hé bien! pour une fois vous avez eu raison. Elle est délicieuse, mon amie, et spirituelle comme si elle n'était pas jolie, et distinguée, et fine… Seulement, vous savez, c'est une honnête femme. Cela vous changerait un peu d'en avoir quelques-unes et de bien vous convaincre que l'espèce existe… Et de quoi avez-vous causé tous les deux?»
—«Mais de rien,» répliqua Casal. «Je ne demanderais pas mieux que de me laisser convaincre. Par malheur, les honnêtes femmes sont plus entourées que les autres. Je vous rencontre seule, vous, madame, c'est pour une fois… Je n'ai pas eu cette chance-là avec Mme de Tillières. J'arrive chez elle, qui trouvé-je là?…»
Il s'arrêta sur ce point d'interrogation. Avec une tout autre personne que Gabrielle, il eût calculé assez juste en supposant que la réponse lui dirait l'amant de Juliette,—s'il y en avait un. Mais y en avait-il un? Il tournait et retournait ce problème depuis la veille, et il aurait passé quelques secondes d'une véritable souffrance si la comtesse lui avait répondu un nom d'homme accompagné d'un «naturellement.» Mais ces petites trahisons, la menue monnaie de l'amitié féminine, n'étaient pas dans le caractère de Mme de Candale, qui se contenta de hocher la tête en signe d'ignorance.
—«D'Avançon,» reprit Casal, obligé de faire la réponse après avoir fait la question. «Vous avouerez que, pour une première visite, ce n'est pas tentant. Avec cela que le bonhomme m'a gratifié d'un joli paquet de choses désagréables, et j'étais là!… Vous devinez l'abattage que j'ai dû subir, le dos tourné. Mme de Tillières ne va plus vouloir me reconnaître…»
—«Qu'est-ce que cela peut bien vous faire?» insinua malicieusement la comtesse.
—«Comment,» dit-il, «ce que cela peut me faire? Croyez-vous que ce soit très agréable de passer pour une espèce de brute, bonne tout au plus à faire la conversation avec des jockeys, des croupiers et des cocottes? Ma parole d'honneur, c'est à peu près en ces termes que ce vieux galantin m'a présenté…»
—«Et qu'avez-vous répondu?»
—«Je ne pouvais pas me fâcher, n'est-il pas vrai, pour ma première visite, avec un ami intime de la maison; mais voulez-vous être bonne pour moi?»
—«Je vous vois venir,» reprit la comtesse en riant de nouveau, «il faudrait dire à Juliette que vous valez un peu mieux que cela… C'est votre faute, aussi. Pourquoi ne vous voit-on jamais, sinon par hasard, en passant? Et pourquoi vivez-vous vingt-trois heures sur vingt-quatre avec une bande de joueurs, de viveurs et de demoiselles qui vous affichent, vous démoralisent et vous ruinent?… Vous me direz,» ajouta-t-elle, «que ce n'est pas mon affaire.»
—«Ah! madame,» répondit Casal en lui prenant la main et la lui baisant, d'un geste à la fois respectueux et familier qui toucha la jeune femme, «s'il y avait beaucoup de personnes dans la société qui vous ressemblassent…»
—«Allons, allons,» fit-elle en le menaçant du doigt, «vous ne me flattez pas pour rien. Vous voulez que je vous donne l'occasion de vous justifier un peu, auprès de ma jolie amie, des médisances de d'Avançon? Alors, venez me faire une petite visite dans ma baignoire à l'Opéra demain vendredi…»
—«Mon Dieu!» se dit-elle lorsque Casal fut parti, «pourvu que Juliette ne m'en veuille pas de cette invitation?… Que je suis sotte! Elle était toute contrariée, l'autre soir, quand il a disparu après le dîner. Elle sera ravie de le revoir. Et quand elle flirterait un peu en dehors de son politicien, où serait le mal? Au moins celui-ci peut l'épouser… L'épouser, lui, Casal? Quelle folie!… Et pourquoi pas? Il est riche, bien apparenté et si jeune!… Oui, si jeune de cœur, malgré sa vie et sa réputation. Était-il gentil, tout à l'heure, en me parlant d'elle, et presque timide? Qu'est-ce qui lui a manqué, à ce garçon-là? Une bonne influence… Mais que dira Poyanne quand il saura ces deux rencontres, coup sur coup? Il dira ce qu'il voudra. Voilà qui m'est bien égal…»
Malgré ces raisonnements, et quoique cette hypothèse d'un mariage, après tout possible, entre la jeune veuve et Raymond continuât de flotter dans sa pensée, la comtesse n'était pas absolument rassurée lorsqu'elle dit à son amie, le vendredi soir, dans le coupé qui les emportait vers l'Opéra:
—«A propos, j'oubliais… J'ai invité Casal dans ma loge. Cela ne t'ennuie pas.»
—«Moi,» répondit Mme de Tillières, «pourquoi?»
Elle avait lancé ce simple «pourquoi?» d'un ton un peu tremblé qui ne pouvait pas échapper à une personne aussi fine, aussi habituée aux inflexions de sa voix que Mme de Candale. Cette dernière attendit un mot sur la visite de Casal rue Matignon, et ce mot ne fut pas prononcé. Ce léger trouble d'accent et ce silence révélaient tout autre chose que de l'indifférence à l'égard de cet homme que Juliette n'avait encore vu que deux fois. Depuis cette visite elle avait en effet pensé à lui constamment, mais, avec une loyauté profonde, elle s'était efforcée d'opposer l'image de Poyanne à celle du tentateur: «Comme c'est heureux,» avait-elle songé, «que je l'aie mal reçu. Il ne reviendra plus. J'aurais été si ennuyée de devoir parler de lui à Henry dans mes lettres. Il est si dur pour ce pauvre garçon! Et d'Avançon pire…» Elle se rappelait la sortie de l'ex-diplomate. «Je ne peux pas croire qu'ils aient raison…» Comme à la plupart des femmes qui n'ont aucune notion précise du décor du vice, cette formule:—un viveur—ne lui représentait rien que de vague, d'abstrait, d'indéterminé. Cela signifiait une destruction coupable de soi-même, un égarement presque douloureux par les remords qui le suivent. Un attrait complexe de curiosité, d'effroi et de pitié émane pour le doux esprit féminin de ces profondeurs obscures du péché de l'homme: «Non, Gabrielle y voit plus juste. Il a dû être mal entouré, mal aimé. Quel dommage!… Mais qu'y faire? Oui, c'est heureux que je ne le revoie plus. Avec ses habitudes, il aurait essayé de me faire la cour. Déjà cette visite, dès le lendemain de ce dîner, sans que je l'en eusse prié, n'était pas bien correcte. Il faut lui rendre la justice qu'il a été parfait de tact, et vraiment d'Avançon a été inqualifiable. Oui, mais s'il m'avait trouvée seule, que m'aurait-il dit?…» Un petit frisson de crainte la saisissait à cette idée. «A quoi pensé-je là? C'est fini. Il ne reviendra plus…» Et voilà que son imprudente amie la remettait tout d'un coup en face du jeune homme!…
—«Mais,» demanda-t-elle assez brusquement, «je croyais que tu ne voyais guère M. Casal en dehors de tes grands dîners de chasse?»
—«C'est vrai,» répondit Mme de Candale, «pourtant il est venu me rendre visite hier, et il avait l'air si malheureux…»
—«De quoi?» fit Juliette.
—«Mais n'est-il pas allé te voir aussi?» interrogea Gabrielle, «et n'a-t-il pas rencontré chez toi d'Avançon?»
—«Je ne comprends pas le rapport,» dit Mme de Tillières, un peu confuse de voir que l'autre savait la visite de Casal.
—«C'est bien simple,» reprit la comtesse. «Il paraît que d'Avançon a été atroce pour lui…»
—«Tu connais le pauvre homme,» répliqua Juliette en affectant de rire, «il est jaloux, c'est de tous les âges et surtout du sien, et les nouveaux visages lui déplaisent.»
—«Enfin Casal est parti, persuadé que tu avais de lui une affreuse opinion, et il est venu me le raconter… Tu lui fais peur, c'est positif… Si tu l'avais vu, et comme tout en lui me disait:—Défendez-moi auprès de votre amie,—va, tu aurais été touchée comme moi… Et je l'ai invité pour qu'il se défende lui-même, par sa seule manière d'être… Que veux-tu? Je m'intéresse à lui, comme je te disais l'autre jour. J'ai idée que c'est dommage de laisser un garçon de cette valeur tomber de plus en plus dans des sociétés indignes de lui. Et puisqu'il paraît tenir à notre opinion, pourquoi le décourager de vivre dans le vrai monde? Ce n'est pas ton avis?…»
Juliette répondit une phrase évasive. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas montrer à Gabrielle le tremblement nerveux que la présence de Raymond lui causait de nouveau. Peut-être aussi avait-elle désiré obscurément cette présence, tout en essayant de se démontrer le contraire, et se réjouissait-elle, dans sa demi-épouvante, à l'idée qu'elle allait revoir Casal, sans qu'il y eût de sa faute à elle? Et puis, la comtesse, en cherchant à se justifier d'avoir invité le jeune homme, venait de trouver involontairement la plus dangereuse des excuses pour une femme aussi sensible que Mme de Tillières à cet attrait de la pitié romanesque, à ce «quel dommage!» qu'elle s'était déjà prononcé à elle-même. C'était par là, par cette fissure toujours ouverte dans ce tendre cœur, que l'amour s'était insinué une première fois, lorsqu'elle avait plaint les douleurs de Poyanne, et souhaité d'en réparer le ravage. De la pensée que Casal était misérable par les désordres de sa vie, et qu'une influence bienfaisante pouvait l'en tirer, au projet d'aider à ce rachat, d'être cette influence, que le passage était tentant! Mais cette tentation ne se formulait pas tout de suite dans cette âme troublée avec cette netteté, au lieu que tout de suite elle écouta la voix de sa conscience lui prononcer cette autre petite phrase:
—«Cette fois, je ne pourrai pas cacher à Henry que j'ai vu Casal.»
C'était son habitude, lorsque Poyanne était absent, de lui tenir une espèce de journal quotidien de sa vie et de ses pensées. Quand elle entra avec la comtesse dans la baignoire d'avant-scène pour laquelle son amie avait troqué sa loge des premières l'année précédente,—un peu à cause d'elle,—c'était cette dernière nuance de sentiment qui la dominait, et une impression de défiance contre le jeune homme. Il était là qui causait, en lorgnant la salle, avec Candale et d'Artelles. Il avait dans les yeux, quand il la salua, non point cette sorte de fatuité défiante qui dit à une femme: «Vous voyez, je suis arrivé à vous rencontrer malgré vous,» mais au contraire presque une souffrance. Depuis l'invitation de Mme de Candale, ce séducteur, ce roi de la mode, ce blasé ne se reconnaissait plus. Au lieu de s'apaiser, son malaise d'inquiétude avait augmenté. Il se disait, malgré son expérience: «Mme de Tillières va être froissée de me retrouver là. Elle croira que je m'impose à elle, et, pour peu que d'Avançon ait continué son travail de démolition, je suis perdu dans son esprit.»—Cette anxiété se changea en une réelle douleur quand elle passa devant lui pour gagner sa place sur le devant, aussi gracieusement froide et distante dans ses yeux et toute sa physionomie qu'elle avait semblé bouleversée la veille. Pour là première fois, l'évidence de la sensation qui le travaillait apparut à Raymond. Il ne s'agissait plus de se trouver une «bourgeoise» de dix heures du soir, ni de s'organiser un flirt plus ou moins intéressant.
—«Ça y est, je suis pincé,» se dit-il en employant mentalement un terme de son argot habituel, pour désigner un état moral qui ne lui était guère habituel et qu'il redoutait avec son bon sens en le désirant avec son cœur, et il étudiait Juliette qui, vêtue de blanc cette fois, s'installait à côté de Mme de Candale tout en rose. Les deux femmes préludaient à cette première prise de possession de la loge et de la salle, qui consiste à disposer, sur la petite tablette de velours, l'éventail, un mouchoir, une lorgnette d'écaille, un flacon de sels, tout en regardant de-ci de-là et passant la revue des loges, sans en avoir l'air. Et ce sont, tandis que les chanteurs vont et viennent sur la scène, que l'orchestre prolonge ou accélère l'accompagnement, que les hommes dans le petit salon du fond chuchotent de leur côté, toutes sortes de menues réflexions auxquelles le jeune homme était accoutumé comme à se mettre en habit le soir ou à monter à cheval le matin. D'ordinaire, il ne les remarquait plus, mais dans les dispositions de cœur où il était, il voulut y voir la preuve que Mme de Tillières était sur le point de se reprendre tout à fait, si déjà elle ne s'était reprise. On jouait l'Hamlet de M. Ambroise Thomas, assez médiocrement. L'excellente artiste qui tenait le rôle d'Ophélie n'était entourée que de doublures, et, dans le demi-jour de la baignoire, Casal pouvait entendre des phrases comme celles-ci: «Mon Dieu! le vilain roi! Comment a-t-elle pu empoisonner son mari pour un pareil homme?…—Qui est dans la loge de Mme de Bonnivet? Ce n'est donc plus Saint-Luc?…—Je me demande toujours si le fantôme est un véritable acteur?…—Mais oui, il remue la bouche…—Tiens, dans la baignoire de Mme Komof, c'est cette petite Mme Moraines, n'est-ce pas? Comme elle se pousse! Elle est bien jolie…—Regarde donc la reine. À qui trouves-tu qu'elle ressemble?…—Je ne vois pas…—A Marie de Jardes. Mais c'est frappant…» Telles sont les idées qu'échangent d'ordinaire, au son d'une musique tantôt médiocre, tantôt sublime, ces sphinx endiamantés des premières loges ou des avant-scènes dont le profil, contemplé de loin, agite des souvenirs de roman dans la cervelle de deux ou trois rêveurs pauvres cachés dans la salle. À l'Opéra, il y a toujours par représentation une couple de jeunes gens, chauffés à blanc par quelque lecture mal comprise, et qui ont économisé sur leur budget d'étudiants faméliques ou de répétiteurs en chambre, de simples employés ou de provinciaux en voyage, afin de venir se réchauffer au soleil de la Haute Vie! Pourtant ces insensés qui s'exaltent à la chimère d'une délicatesse d'âme pareille à celle des visages et des toilettes, n'ont pas tout à fait tort. Avec cette mobilité déconcertante qui fait d'une Parisienne un continuel miracle de contradiction, voici que ces mêmes femmes, après avoir causé comme dans leur salon, se prennent soudain à suivre un morceau dans l'œuvre de l'artiste, et, d'un coup, elles se trouvent au diapason de cette œuvre et de l'émotion idéale que le musicien a voulu traduire. C'est ainsi qu'au moment où le rideau se leva sur l'acte de la folie, la comtesse de Candale dit pour elle-même et pour ses invités:
—«Maintenant, il faut écouter.»
Le silence s'établit dans la loge. Il y a, en effet, dans ce quatrième acte d'Hamlet, une romance divine dont le compositeur français a, dit-on, emprunté le thème à un chant populaire du Nord. Ces quelques mesures d'une mélancolie nostalgique et désespérée passent et repassent sans cesse dans la plainte d'Ophélie, tandis qu'autour d'elle ses compagnes vont et viennent dansant et chantant, elles aussi, et c'est le contraste, toujours poignant pour le cœur, de la Vie qui s'égaie, qui se déploie, insoucieuse, autour de l'Ame en proie à la passion solitaire, au douloureux martyre de sa plaie intime… Le printemps arrive parmi les fleurs, il rit dans le ciel immortellement jeune, il sème dans les gazons les calices des tendres primevères, et dans les regards des amants il fait trembler les larmes ravies du bonheur. Toutes les bouches s'ouvrent pour saluer la fête enivrée de l'heure et des sens, toutes, excepté celle de l'abandonnée, à qui le prince cruel a dit tour à tour: «Suave Ophélie,» et: «Entre dans un couvent.» À travers la félicité des autres, elle aperçoit, elle, son irréparable misère, et tout ce qui aurait pu être. «Ah!» soupire-t-elle, «heureuse l'épouse au bras de l'époux…» Et sa raison s'en va dans ce soupir… Non, ce n'est pas possible qu'elle ait été trahie, si le prince, son prince, si Hamlet, son Hamlet vit encore. Puisqu'elle est seule et brisée loin de lui, c'est qu'il n'est plus de ce monde, et elle marche vers le fleuve qui coule, qui coule, promettant la couche où toute souffrance s'oublie. Non, laissez-la, vous toutes à qui elle a distribué les fleurs de son bouquet, avec sa grâce d'amoureuse blessée, laissez-la s'en aller vers cette eau—moins trompeuse que le cœur de l'homme, moins mouvante que l'espérance, moins rapide dans sa course que la fuite de l'heure douce,—et y noyer, avec le souvenir de la joie perdue, son inguérissable amour. «Adieu,» soupire-t-elle encore, «adieu, mon seul ami…» La Vie peut continuer de rire et de tournoyer, le printemps de prodiguer la lumière et les parfums, l'Ame malade est affranchie pour jamais…
Le charme étrange de la musique et sa vertu particulière, c'est de ne pas préciser le symbolisme qu'elle enveloppe. Elle se prête ainsi aux exigences des sensibilités les plus distinctes. Tandis que la belle et plaintive phrase de la romance se développait, prise et reprise, à travers une combinaison scénique infiniment habile, chacune des parsonnes réunies dans la baignoire de Mme de Candale sentait frémir à cette mélodie touchante quelque pensée intime de la nuance de cette phrase. Gabrielle, qui n'avait qu'à se retourner pour voir Mme Bernard, la maîtresse de son mari, dans la loge entre les colonnes, retrouvait dans le soupir de l'abandonnée un peu de la souffrance secrète de sa vie. La résolution de Juliette s'amollissait des invisibles larmes que l'attendrissement de l'harmonie faisait comme tomber sur son cœur. Et Casal lui-même, envahi qu'il était par l'émotion romanesque, pour la première fois depuis des années, oubliait ses boutades habituelles contre le bruit «plus cher que les autres.» Il éprouvait et se laissait éprouver un trouble, tout ensemble voluptueux et triste, à écouter cet air, pourtant bien connu, auprès de la femme qu'il commençait d'aimer. Elle était si près de lui, avec ses cheveux blonds simplement relevés sur le derrière de la tête, avec sa nuque mince dont la blancheur se prolongeait par l'échancrure de la robe jusqu'au creux des épaules, avec la ligne fine de sa joue entrevue en profil perdu, avec le parfum qui émanait de toute sa toilette, un arome de lilas de Perse, presque imperceptible,—oui, si près, et si loin pourtant! Et il la voyait, il la sentait comme fondue dans la même impression que lui. Ah! qu'il pût seulement lui parler à cette seconde, il saurait bien vraiment si elle s'était reprise, si elle avait dominé tout à fait le premier intérêt constaté en elle dès leurs deux premières entrevues… Mais la porte s'ouvre, quelqu'un entre dans le petit salon qui précède la loge. L'enchantement est rompu, c'est Mosé à qui Candale serre la main, et Mme de Candale se lève pour aller causer avec le nouvel arrivant à qui elle laisse à peine le temps de saluer Mme de Tillières.
—«Venez ici,» dit-elle au visiteur en lui montrant une place à côté d'elle sur le canapé de ce petit salon d'entrée, «vous avez votre figure à potins… Voyons, contez-moi cela.»
—«Mais non, madame,» répond Mosé en riant, «je ne sais pas la plus petite nouvelle.»
—«Si c'est moi qui vous gêne…,» dit Candale, qui tourne le bouton de la porte, sa canne de soirée à la main. Il s'appuie de son bras libre au bras de d'Artelles en ajoutant: «Suis-je un bon mari? je vous l'emmène aussi.»
—«Va-t-elle se lever?» songeait Casal, resté seul avec Juliette sur le devant de la loge. Et c'était vrai que Mme de Tillières se disait à la même minute: «Mon devoir est d'éviter même ces cinq minutes de demi-tête-à-tête,» mais elle restait assise sur son fauteuil, affectant de parcourir à nouveau la salle du bout de sa lorgnette. Dans la glace qui garnissait la paroi de la baignoire, elle avait vu la physionomie de Raymond tout assombrie d'inquiétude, et voici qu'elle ressentait à la fois son émotion du premier soir devant ce beau, ce fier visage d'homme, et un attendrissement irrésistible devant cette évidente timidité qui flattait en elle les plus intimes orgueils de la femme. Ses nerfs, encore tout remués par la musique, lui rendaient difficile un effort intime, et, le cœur serré d'une attente, qu'elle jugeait coupable au moment même où elle la subissait avec de secrètes délices, elle ne se leva point. D'ailleurs, le jeune homme commençait de lui parler. Pouvait-elle lui faire l'affront de ne pas lui répondre,—et pourquoi?
—«Cet acte est beau,» disait-il, «et à cause de lui, je pardonne presque au compositeur d'avoir touché à Hamlet, quoique je déteste que l'on gâche des sujets déjà traités, en les représentant sous une autre forme… Il faut la voir jouer à Londres, cette pièce de Shakespeare, et par Irving. Le connaissez-vous, madame?…»
—«Je ne suis jamais allée en Angleterre,» répondit-elle; et elle pensa: «Gabrielle a raison, je lui fais peur…» Ce fut une sensation de quelques secondes, mais délicieuse. Cette réserve de Casal mettait sa conscience à elle en repos, et surtout c'était la preuve qu'elle plaisait déjà tant au jeune homme qui continuait d'expliquer le jeu souligné du grand acteur anglais, critiquant sa parole trop continûment mordante, vantant ses gestes précis et sa subtile intelligence. Il s'arrêta, et avec un sourire:
—«Avouez, madame,» fit-il, «que vous me trouvez un peu ridicule de prétendre avoir un goût artistique à moi.»
—«Mais pourquoi cela?» demanda-t-elle. Un petit frisson venait de la saisir. Elle se rendait compte que cette phrase en amènerait une autre et que la conversation allait devenir plus dangereuse.
—«Pourquoi?» reprit Casal, «mais à cause du portrait que votre ami d'Avançon vous a tracé l'autre jour.»
—«Je ne l'ai pas écouté,» dit-elle en s'éventant pour cacher le trouble qui la ressaisissait. «J'avais une telle migraine!»—«Ou veut-il en venir?» se demandait-elle.
—«Oui,» fit Casal avec une mélancolie qui n'était qu'à moitié feinte. «Mais le jour où vous ne l'aurez plus, cette migraine, vous l'écouterez et vous le croirez. Oh! ou lui ou un autre… Je le disais hier à Mme de Candale, c'est un peu dur tout de même d'être jugé toujours sur quelques folies de jeunesse… Et puis, il m'a semblé… Vous me permettez de vous parler bien franchement?…»
Elle inclina la tête. Il avait su poser cette question énigmatique avec cette grâce un peu enfantine, si puissante sur les femmes lorsqu'elle est associée chez un homme à toutes les énergies d'une maturité virile. Il continua:
—«Il m'a semblé que cela ne vous plaisait pas de me voir chez vous. Et c'est vrai, vous ne m'aviez pas dit de venir.»
—«Mais,» fit-elle toute troublée de ce coup droit qu'elle ne pouvait guère parer, «c'est vous qui ne vous y plairiez pas. Je vis dans mon coin, si retirée de tout ce qui vous intéresse…»
—«Vous voyez,» reprit-il, «vous avez écouté le réquisitoire de d'Avançon, malgré votre migraine. Hé bien! je voudrais tenir de vous-même l'autorisation d'aller quelquefois rue Matignon, quand ce ne serait que pour vous faire un peu revenir sur ce réquisitoire. Ce ne serait que justice, avouez-le.»
Il était si beau à cette minute, de ses yeux clairs émanait une telle douceur, tout cet entretien avait été si rapidement poussé que Juliette répondit comme malgré elle:
—«Je vous verrai toujours avec beaucoup de plaisir.»
C'était la phrase la plus banale. Mais dite ainsi, en réponse à cette demande et après que Mme de Tillières s'était promis d'être si discrète, cette petite phrase équivalait à une première faiblesse. Le «merci» presque ému de Casal lui fit trop comprendre que le jeune homme l'interprétait ainsi. Elle eut alors la force de se lever et d'aller à son tour dans le fond de la loge rejoindre Gabrielle et Mosé.—Il était trop tard.