VI
Un mois environ s’était écoulé depuis son arrivée à Mondorf, et aucun changement sensible ne se manifestait dans la santé de Fernand Darcier. Même il se sentait souffrir davantage. Depuis quelques jours, à une indifférence qui confinait souvent à l’insensibilité et qui le laissait quelquefois une journée anéanti, la tête et le cœur vides, sans une pensée, sans un désir, avait succédé l’intermittence des accès d’une douleur aiguë, qu’il ressentait dans toutes les fibres de son être sans pouvoir cependant en préciser exactement le siège.
Tout en souffrant, il bénissait cette intensité du mal, qui le ramenait à la sensation de la vie et contre laquelle son corps se raidissait dans un effort de réaction. Il s’en était ouvert au médecin, et M. Petit, qui étudiait de très près, sans y trop laisser paraître, la marche du traitement, se réjouissait de ce retour d’activité.
Voyant le pauvre garçon livré seul, sans famille et sans amis, à sa triste destinée, il s’était pris pour lui d’une généreuse pitié et souvent lui consacrait, en dehors des heures réservées à la médication du malade, quelques moments de loisir. Fernand haletait après ces moments-là, qui étaient pour lui une sorte de bonheur, et il eût donné sa fortune pour les pouvoir prolonger. Il ouvrait alors son cœur tout entier, racontait ses chagrins puis ses rêves, heureux de recueillir une consolation, un encouragement. Le bon docteur, de son côté, se prenait peu à peu d’une vive affection pour le jeune homme, qu’il devinait intelligent et plein de cœur, et ce sentiment ne faisait que fortifier encore en lui le désir qui l’animait de vaincre la maladie presque victorieuse, déjà.
Jusqu’alors, M, Darcier avait gardé la chambre, ne la quittant, le matin et l’après-midi, qu’au bras d’un domestique chargé de le conduire à l’établissement des bains. Mais depuis deux jours, en même temps qu’il se sentait souffrir davantage, un besoin lui était venu de grand air et de distraction. Il demanda au docteur s’il ne pourrait dorénavant passer quelque temps dans le parc, et en obtint la permission. Le premier jour qu’il en profita, le hasard le conduisit, au fond du jardin, dans un massif voisin de la grande allée des marronniers, à l’ombre duquel un large banc de bois invitait au repos. C’est là qu’il s’assit, recommandant au domestique de le venir prendre une heure plus tard.
Oh ! que cette heure fut courte à s’envoler ! C’était un petit coin bien discret et plein d’ombre, où personne ne s’égarait d’ordinaire. Un vieil érable, tout reverdi par le soleil de juin, dans les branches duquel gazouillaient doucement les mésanges au corselet bleu pâle. Puis quelques arbrisseaux, tous fiers de leur première floraison, une pelouse au gazon dru qui descendait en plan incliné, et tout au bout le ruisselet, dont une onde, çà et là se brisant, rejaillissait en perles brillantes… Au gazouillement des mésanges répondait le murmure du ruisselet, quelquefois accentué du susurrement monotone d’un grillon : pourquoi le cœur de Ferrand se mit-il tout à coup à chanter sa partie dans ce concert de la paisible nature ?…
Oh ! sa chanson était encore bien vague : c’était comme l’expression d’une paix dès longtemps inconnue qui rentrait dans l’âme du pauvre malade ; c’était comme le bonheur de se ressaisir après de longs jours de désespoir, de se reprendre à croire encore aux beaux jours, à la jeunesse, aux fleurs, au soleil, aux oiseaux, de retrouver enfin dans son cœur un écho de l’enthousiasme que ces belles choses excitent dans les âmes jeunes, et que le vice seul ou la mort peut complètement détruire.
Quand on le vint prendre pour le ramener à l’hôtel, Fernand eut un mouvement de dépit, comme si on l’eût brusquement réveillé d’un beau rêve. Puis, se ressaisissant aussitôt, il prit le bras du domestique qui l’aidait, et dit intérieurement adieu à son petit coin de parc en se promettant d’y revenir le lendemain.
Aussi fût-ce pour lui le plus amer crève-cœur de ne pouvoir réaliser ce projet. Dans l’après-midi, un orage épouvantable éclata au-dessus de la vallée. Au fracas ininterrompu de la foudre, les énormes nuages crevaient en large pluie, inondant les terres basses sous un flot épais et jaunâtre. De tous les points des collines environnantes, d’impétueux torrents descendaient, comme autant de bêtes malfaisantes et immondes qui se seraient donné rendez-vous dans la plaine, et déversant leurs eaux dans le ruisselet, le transformaient rapidement en une rivière désordonnée, dont les flots furieux entraînaient sur leur passage les terres du parc, les plantations et les pelouses.
L’orage avait duré trois heures, la pluie continua jusqu’à la nuit tombée. Et ce ne fut que le lendemain qu’on put constater l’importance des dégâts commis la veille par l’élément en furie : les chemins défoncés, les terres ravinées, les berges de la pièce d’eau et du ruisselet écroulées, les plantations bouleversées, une foule d’arbustes déchaussés, ne tenant plus au sol que par l’extrémité de leurs racines, dont on voyait à nu le triste enchevêtrement.
Fernand courut à son petit coin, ayant au cœur le vague espoir de constater qu’il n’avait pas trop souffert. Il ne s’était pas trompé. Quelques forts rameaux de l’érable avaient jonché la pelouse de leur feuillage écrasé, çà et là des ravines couraient dans le sable qu’elles avaient lézardé ; mais déjà le ruisselet, rentré dans son lit, avait repris son murmure paisible, les eaux, débarrassées du limon, revenaient à leur teinte naturelle, et les mésanges chantaient partout dans les buissons.
Fernand s’assit sur le large banc de bois, soulagé. L’administration devant dès le même jour mettre à la tâche plusieurs équipes d’ouvriers pour réparer les dégâts commis dans le parc, il se proposait de demander au régisseur qu’on voulût bien commencer par remettre en état la petite part qu’il s’était réservée.
Un heureux hasard permit qu’il présentât sans retard cette requête : M. Pauley, accompagné du comité d’administration de l’établissement, se dirigeait vers l’endroit où il était assis.
Ces messieurs le saluèrent, mettant dans leur salut, sans le vouloir, la teinte de commisération qui leur semblait convenir à ce pauvre malade, que tous connaissaient à Mondorf pour avoir surpris au hasard d’une conversation :
— M. Darcier… vous savez bien, l’incurable !…
Le sachant sous le coup d’une condamnation à mort prononcée par la Faculté, on avait pour lui de plus grands égards, malgré l’opposition que, depuis quelques jours, M. Petit faisait à cette opinion unanime.
— Je ne sais, disait-il souvent, où vous prenez les motifs de ces convictions pessimistes : pour ma part, j’en ai de tout autres, et j’espère voir le jeune homme guéri bientôt.
On secouait la tête et l’on s’en allait sans le vouloir laisser paraître en présence du prétendu moribond, pour qui pareille révélation eût été terrible.
Le comité d’administration se composait d’un conseiller du gouvernement, M. Janrion, excellent homme, dévoué corps et âme au succès de l’établissement, dont la direction lui donnait, sans qu’il s’en plaignît, une énorme surcharge de travail ; du major commandant le corps des volontaires du Grand-Duché, homme de goût et de bon conseil dont le concours était précieux ; et enfin de l’architecte de l’État.
En arrivant devant Fernand, M. Janrion, qui l’avait rencontré chez le docteur Petit et le connaissait ainsi plus particulièrement, s’informa de sa santé.
— Je me sens bien, Monsieur, je vous remercie, lui dit Fernand. Mais je suis désolé des ravages exercés dans le parc par cet orage d’hier. À dire vrai, du parc même je m’occupe bien peu ; mais ce petit retrait où vous me trouvez en ce moment est l’endroit préféré où je viens me reposer et rêver, et j’ai grand chagrin à la voir ainsi dévasté.
— Oh ! le mal ici n’est pas considérable, lui répondit M. Janrion : quelques ravins à combler, la pelouse à ratisser…
— Obligez-moi, Monsieur, en le faisant faire le plus tôt possible.
— Mais dès ce matin, mon cher Monsieur ; je vais en faire donner l’ordre par le régisseur.
Fernand remercia, ces messieurs saluèrent et continuèrent leur inspection. Le conseiller donna quelques renseignements sur ce malade auquel il venait de parler : il était atteint d’une maladie fort grave, une maladie de poitrine que tous les médecins en France déclaraient incurable, et que le docteur Petit gardait l’espoir de guérir. Si cet espoir se réalisait, ce serait un véritable miracle, et cette cure serait un merveilleux certificat de la valeur des eaux de Mondorf et de l’habileté de son directeur médical….
On était venu prendre Fernand pour le ramener à l’hôtel. Quelques ouvriers vinrent remettre tout en ordre dans son retrait, relever les branchages abattus, nettoyer les gazons, ratisser l’allée. Après leur départ, il ne restait plus rien qui pût faire soupçonner les violences exercés là par le vent furieux de la veille. Comme ils venaient de partir, Raymonde et Marcelle, qui se promenaient depuis le matin, intéressés par le désarroi de l’administration, dirigèrent leurs pas de ce côté et, sollicitées par le charme de l’ombrage qui régnait là, s’y assirent sur le banc.
— Qu’on est bien, ici, dit Marcelle. C’est la première fois que j’y viens ; je crois même n’avoir jamais soupçonné l’existence de cette petite clairière tranquille, où l’on est, à deux pas de l’allée, à l’abri de toute indiscrétion.
— Ni moi, répondit Raymonde. L’endroit est charmant… et d’une fraîcheur ! Va, je profiterai de la découverte et je m’en souviendrai quand l’envie me prendra de me reposer à l’ombre. Entends-tu la musique du ruisselet, là-bas ?…
— Oui, dit la gamine, on dirait le bruit que fait petit père, le matin, quand il se gargarise le gosier dans son cabinet de toilette….
— Es-tu méchante, sœurette ! Si c’est là toute ta poésie…
— Non, Raymonde, le ruisselet a un murmure charmant, l’ombrage de ces arbres est plein d’une douce fraîcheur, la pelouse est gaie à l’œil. Je vois parfaitement tout cela, mais je l’apprécie si peu que point. Vois-tu, rien de tout cela ne vaut une bonne partie de crocket ou une course au cerceau…
Et joignant la pratique à cette théorie si naturelle de sa part, la gamine espiègle embrassa Raymonde et disparut en courant :
— Reste ici, grande sœur, puisqu’on y est si bien. Je viendrai t’y chercher quand je serai fatiguée.
Mlle Dubreuil trouva l’idée heureuse : elle ouvrit un volume qu’elle avait apporté à tout hasard et se mit à lire.
L’histoire l’intéressait, sans doute, car, absorbée, elle n’entendit pas s’approcher deux hommes qui causaient, et qui se trouvèrent au milieu de la clairière sans qu’elle eût levé la tête. C’était Fernand, accompagné du domestique qui le servait et qui venait de l’aller prendre chez le docteur pour l’amener à la promenade. Promenade de cent pas, dont il se reposait une grande heure sur son banc favori. En apercevant Mlle Dubreuil, il demeura surpris, d’autant plus gêné qu’il comprenait qu’elle ne le savait point là, et soudain, prenant la résolution de s’en aller pour ne pas la contrarier de sa présence, il poussa du coude le domestique et s’apprêta à faire un demi-tour sur lui-même.
Mais, à ce moment précis, un pinson effarouché traversa bruyamment le massif d’arbustes à côté de Raymonde et la tira de sa rêverie. Elle leva les yeux, vit les deux hommes qui la regardaient et reconnut Fernand.
Alors, renonçant à partir, il s’avança de quelques pas.
— Excusez-moi, mademoiselle, d’avoir troublé votre lecture. Je ne pensais pas vous rencontrer ici… et je m’en vais.
— Pourquoi donc, monsieur Darcier ? Suis-je si terrible que je vous fasse peur ? Ne sommes-nous pas voisins de chambre, à l’hôtel, et n’avons-nous pas, de ce fait, des relations à nouer ? Souvenez-vous que vous êtes destiné à devenir l’ami de mon père, et le mien, par conséquent.
— Oh ! mademoiselle, que vous êtes bonne de parler ainsi à un pauvre malade, qui n’a rien fait pour mériter tant d’amabilité.
Le domestique, l’air satisfait de voir que la jeune fille connaissait Darcier, ne voulut point lui permettre de rester debout davantage.
— Asseyez-vous, Monsieur, dit-il, le docteur ne veut pas que vous vous fatiguiez. Et tandis que Raymonde se reculait pour laisser le bout du banc libre, il aida Fernand à s’asseoir à côté d’elle.
— Mademoiselle, dit alors Fernand, que l’éventualité d’un tête à tête avec la jeune fille embarrassait singulièrement, il est bien entendu, n’est-ce pas, que je ne veux pas vous gêner en quoi que ce soit, et que ma présence ne vous empêchera pas de continuer votre lecture.
— Mais, monsieur, je vous en conjure ; croyez que, bien au contraire, je suis charmée de cette rencontre, et que je renonce volontiers à ma lecture pour le plaisir de vous tenir quelques instants compagnie.
Alors, elle se mit à causer avec le jeune homme, le félicitant des progrès qu’il faisait vers la guérison, que le docteur annonçait comme prochaine, l’encourageant doucement à la résignation et à la patience. Fernand écoutait, ravi par la musique de cette charmante voix qui le berçait. Alors, quand Mlle Dubreuil, trouvant qu’elle s’était assez longtemps attardée, se leva pour partir, il lui dit :
— Merci, mademoiselle, j’aurai du courage, je serai patient. Mais je n’y aurai pas beaucoup de mérite, si j’ai le bonheur d’y être quelquefois engagé par vous.
Mlle Dubreuil avait écouté cela immobile et placée en face de Darcier ; elle le regardait de ses beaux yeux limpides et, pendant qu’il parlait, les sentiments les plus délicats et l’apitoiement le plus sincère se reflétaient sur son charmant visage.
— Vous me flattez, dit-elle ; mais je vous le pardonne et je vous promets de vous consoler souvent.
Darcier semblait fort ému ; il ne savait que dire et comment remercier ; cependant, comme il devenait indispensable de saluer la jeune fille, et qu’il était de ceux qui avaient horreur du banal, il laissa son admiration parler malgré lui.
— Je suis ravi de vous avoir rencontrée, mademoiselle, et d’avoir pu nouer connaissance avec vous. Voulez-vous me permettre de vous considérer comme une amie ?…
Sans répondre, elle lui tendit la main à l’anglaise, et ce geste fut charmant de grâce et de grandeur.
— Monsieur Darcier, je m’appelle Raymonde.
— Et moi Fernand, répondit le jeune homme.
— Alors, au revoir ! monsieur Fernand, et ne perdez pas courage, ne serait-ce que pour cet excellent docteur Petit, qui vous aime bien et pour qui votre découragement serait un grand chagrin.
Darcier, très troublé, ne trouva rien à répondre.
— Adieu, mademoiselle !
Raymonde en ce moment s’éloigna très vite, tandis que le jeune homme, blotti sur son banc, semblait suivre un rêve s’enfuyant dans l’ombre.
Pendant toute la soirée, Fernand Darcier songea à cette belle jeune fille qui lui était apparue, si douce, si charmante. Il se rappelait à peine qu’il était malade : dix ans de souffrances et de vie misérable lui laissaient au plus la place d’un souvenir. Déjà, il ne voyait plus qu’elle, ne se souvenant que de ses paroles, du timbre de sa voix et de son sourire.
Il était ravi de l’avoir rencontrée, d’avoir respiré un moment cette douce fleur de muguet tapie sous la mousse, et cependant, à cette pensée de printemps et de jeunesse, il se mêla tout à tout comme un sentiment vague d’inquiétude et d’appréhension.
— Pourquoi, se demanda-t-il, une jeune fille d’aussi bon monde s’est-elle permis le laisser-aller d’un tête-à-tête avec moi ? C’est contraire à toutes les règles et il y fallait une excuse. Malheur à moi ! serait-ce qu’on me croit assez malade pour qu’avec moi une pareille licence ne tire pas à conséquence ?…
Cette pensée tourna en obsession et l’empêcha de dormir. En proie à une surexcitation étrange, il souffrait comme s’il eût été couché sur un lit de ronces et, n’y tenant plus, il se leva et s’étendit dans son fauteuil, le coude appuyé au rebord de la croisée.
La lune inondait la campagne de ses lueurs blanches ; les arbres se découpaient nettement dans le vide ; en bas, l’Aalbach roulait silencieuse ses mille petites vagues d’argent, et au loin, bordant la plaine, la forêt se profilait comme une muraille faite d’ombres, mais dont le sommet reflétait les pâles clartés de la nuit.
De l’autre côté, un coin de façade blanche se profilait dans la pénombre…
Une folle idée le prit tout à coup de descendre. Au bas de l’escalier, il ouvrit une porte donnant sur le jardin et s’avança, à pas sourds, vers la terrasse bordée par le ruisselet. Il se soutenait à peine, affaibli, épuisé. Enfin, il trouva une chaise oubliée dans un sentier, s’y assit et se retourna vers la partie de l’hôtel qu’il habitait.
— Où loge-t-elle ? Où se trouve sa chambre ? se demanda-t-il.
Un instant il crut apercevoir la flamme d’une bougie piquant l’ombre ; mais, quand il regarda avec plus d’attention, il reconnut que ce n’était qu’un rayon de la lune réverbéré sur une vitre.
Le jeune homme demeura là longtemps, bercé par le murmure des ondes du ruisseau se précipitant sur la pente raide de leur lit vers l’étang du parc. Il suivait d’un œil qui semblait attentif la traînée écumeuse d’une minuscule cascade argentée, qui se brisait à ses pieds contre un gros caillou, mais sa vue seule était distraite, car sa pensée se retrouvait toujours près du large banc de son refuge verdoyant et discret, où, tantôt, Raymonde l’avait consolé et charmé.
Il la revoyait lui faisant accueil, assise dans le cadre fleuri des arbustes ; il entendait sa voix, il se rappelait chacune de ses paroles si douces, si simples, et à ce souvenir, une émotion exquise l’enveloppait, comme si l’eau, la terre et le ciel lui envoyaient avec les brises mystérieuses de la nuit leurs parfums les plus délicieux.
Mais, peu à peu, revenait l’obsession d’un voile épais, espèce de mur inaccessible, qui se dressait entre Mlle Dubreuil et lui. Des cris de colère et des gémissements succédaient à des chants d’amour, et le murmure du ruisseau semblait se plaindre et sangloter.
La maladie était là, qui l’avait terrassé et lui enlevait le droit d’être un homme. Celle qui lui était apparue si gracieuse et si jolie, qui lui avait tenu ce soir de si doux propos, il devait donc l’éloigner de son cœur ! Il ne l’avait donc rencontrée que pour souffrir davantage, et son dernier sourire était la flèche que le destin, Parthe impitoyable, venait de lui lancer en plein cœur ! Il ne voulut plus entendre les murmures de l’eau, ni regarder les scintillements des vagues de la lune se jouant dans les vitres de l’hôtel. Il rentra lentement chez lui ; agenouillé devant son lit, il médita longtemps, tandis que de grosses larmes roulaient de ses paupières fatiguées :
— Mon Dieu, disait-il, accordez-moi la guérison : c’est maintenant surtout que je vous en conjure.
Le pauvre garçon dormit assez tranquille le reste de la nuit. Mais de grand matin il se fit conduire à la source, pour ne pas manquer l’occasion de revoir Raymonde. Il la revit, accompagnant sa sœur plus jeune, l’œil toujours doux et bon.
Quand elle le salua, tournant vers lui son œil bienveillant, il eût voulu lui adresser un mot, lui dire quelque chose ; mais il ne trouvait rien. Trop ému, il ne savait comment formuler, par une parole, tout le monde d’émotions et de sentiments inconnus qui agitaient son cœur.
Les jeunes filles sorties, Fernand descendit vers la maison du docteur.
— Qu’avez-vous, mon ami ? demanda M. Petit en le voyant entrer : d’où vous vient cet air abattu et mélancolique ?…
— Ah ! docteur, je suis bien malheureux !…
Et Darcier, s’enhardissant, supplia le médecin de recevoir ses confidences, et lui conta son roman d’un jour, sa rencontre de la veille, le sentiment qui l’avait envahi depuis.
Le pauvre malade aimait Mlle Dubreuil…