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Table des matières IChapitre 3 / 37

II


Victor habitait, dans le quartier des Ternes, un petit logement confortable où le servait un vieux domestique. Ayant une certaine fortune, de caractère très indépendant, voyageur passionné, il en prenait fort à son aise avec la Préfecture, où on le tenait en haute estime, mais où on le considérait comme un original, et plutôt comme un collaborateur occasionnel que comme un employé soumis aux règles ordinaires. Si telle affaire l’ennuyait, rien au monde, ni ordre, ni menace, ne l’eût contraint à la poursuivre. Si telle autre lui disait quelque chose, il s’en emparait, la poussait à fond, et en apportait la solution au directeur de la Police judiciaire dont il était le protégé. Et l’on n’entendait plus parler de lui.

Le lendemain lundi, il lut dans son journal le récit de l’arrestation, racontée par l’inspecteur principal Hédouin avec un luxe de détails qui l’horripila, car il estimait qu’une bonne police doit être faite discrètement, et il eût certainement passé à d’autres exercices si ce même journal, évoquant le passage d’Arsène Lupin dans une ville de l’Est, ne lui avait appris que cette ville n’était autre que Strasbourg. Or, les Bons avaient été volés à Strasbourg ! Simple coïncidence, évidemment, puisqu’il ne pouvait y avoir aucun rapprochement entre cet imbécile d’Audigrand et Arsène Lupin. Mais, tout de même…

Aussitôt il explora les annuaires, fit, l’après-midi, une enquête sur les maisons de produits chimiques, et fouilla le quartier de la Madeleine. Ce n’est qu’à cinq heures qu’il découvrit qu’il y avait une nommée Ernestine, dactylographe au Comptoir Central de Chimie, rue du Mont-Thabor.

Il téléphona au directeur et les réponses qui lui furent faites l’incitèrent à une visite immédiate au Comptoir. Il s’y rendit en hâte.

Les bureaux se composaient de petites pièces où la place manquait, et que séparaient les unes des autres de légères cloisons. Introduit dans le cabinet du directeur, il s’y heurta dès l’abord à de vives protestations.

« Ernestine Peillet, une voleuse ! Ce serait elle l’aventurière dont j’ai lu la fuite dans les journaux de ce matin ? Impossible, Monsieur l’Inspecteur. Les parents d’Ernestine sont très honorables. Elle vit chez eux…

— Pourrais-je lui poser quelques questions ?

— Si vous y tenez… »

Il sonna le garçon de bureau.

« Appelez donc Mlle Ernestine. »

Une menue personne se présenta, discrète d’allure, assez gentille, avec le visage crispé de quelqu’un qui, en prévision des pires événements, s’est composé une attitude inflexible.

Cette pauvre façade s’écroula du premier coup, lorsque Victor lui eut demandé, de son air rébarbatif, ce qu’elle avait fait de l’enveloppe jaune dérobée la veille à son compagnon de cinéma. Sans plus de résistance que le sieur Audigrand, elle défaillit, s’écroula sur une chaise, pleura, bégaya :

« Il a menti… J’ai vu une enveloppe jaune par terre… Je l’ai ramassée, et c’est ce matin, par le journal, que j’ai su qu’il m’accusait… »

Victor tendit la main.

« L’enveloppe ? Vous l’avez sur vous ?

— Non. Je ne savais où retrouver ce monsieur. Elle est là, dans mon bureau, près de la machine à écrire.

— Allons-y, » dit Victor.

Elle le précéda. Elle occupait un recoin, entouré d’un grillage et d’un paravent. Elle souleva, sur le bout de la table, un paquet de lettres, et sembla surprise. D’un geste fiévreux, elle éparpilla les papiers.

« Rien, fit-elle, stupéfaite. Elle n’y est plus.

— Que personne ne bouge, ordonna Victor à la dizaine d’employés qui s’empressaient autour d’eux. Monsieur le Directeur, quand je vous ai téléphoné, vous étiez seul dans votre bureau ?

— Je crois… ou plutôt non… je me souviens que la comptable se trouvait avec moi, Mme Chassain.

— En ce cas, certains mots ont pu la renseigner, précisa Victor. Deux fois, durant notre communication, vous m’avez désigné comme inspecteur et vous avez prononcé le nom de Mlle Ernestine. Or, Mme Chassain savait, comme tout le monde, par les journaux, que l’on suspectait une demoiselle Ernestine. Mme Chassain est ici ? »

Un des employés répondit :

« Mme Chassain s’en va toujours à six heures moins vingt pour prendre le train de six heures. Elle habite Saint-Cloud.

— Était-elle partie quand j’ai fait appeler la dactylographe à la direction, il y a dix minutes ?

— Pas encore.

— Vous l’avez vue partir, mademoiselle ? demanda Victor à la dactylographe.

— Oui, répliqua Mlle Ernestine, elle remettait son chapeau. Nous causions, à ce moment-là, elle et moi.

— Et c’est à ce même moment que, appelée à la direction, vous avez jeté l’enveloppe jaune sous ces papiers ?

— Oui. Jusqu’alors, je la gardais dans mon corsage.

— Et Mme Chassain a pu voir votre geste ?

— Je le suppose. »

Victor, ayant consulté sa montre, recueillit quelques détails sur la dame Chassain, une dame de quarante ans, rousse, épaisse, cuirassée dans un sweater vert pomme, puis il quitta le Comptoir.

En bas, il croisa l’inspecteur principal Hédouin qui avait recueilli, la veille, Alphonse Audigrand, et qui s’écria, confondu :

« Comment, vous voilà déjà, Victor ? Vous avez vu la maîtresse d’Audigrand ?… la demoiselle Ernestine ?…

— Oui, tout va bien. »

Sans plus s’attarder, il prit, un taxi, et arriva juste pour le train de six heures. Du premier coup d’œil, il constata que, dans la longue voiture où il prenait place, aucune dame ne portait de sweater vert pomme.

Le train partit.

Tous les voyageurs qui l’environnaient lisaient les journaux du soir. Près de lui, deux d’entre eux causèrent de l’enveloppe jaune et de l’affaire des Bons, et il se rendit compte encore à quel point les moindres détails en étaient déjà connus.

En quinze minutes, on arrivait à Saint-Cloud. Tout de suite, Victor s’entretint avec le chef de gare, et la sortie des voyageurs fut surveillée.

Ils étaient nombreux à ce train-là. Lorsqu’une dame rousse, dont le sweater vert pomme apparaissait entre les pans d’un manteau gris, voulut passer, son carnet d’abonnement à la main, Victor lui dit tout bas :

« Veuillez me suivre, madame… Police judiciaire… »

La dame eut un sursaut, murmura quelques paroles, et accompagna l’inspecteur et le chef de gare qui la fit entrer dans son bureau.

« Vous êtes employée au Comptoir commercial de Chimie, lui dit Victor, et vous avez emporté par mégarde une enveloppe jaune que la dactylographe Ernestine avait laissée près de sa machine à écrire…

— Moi ? dit-elle, assez calme. Il y a erreur, monsieur.

— Nous allons être contraints…

— De me fouiller ? Pourquoi pas ? Je suis à votre disposition »

Elle montrait une telle assurance qu’il hésita. Mais d’autre part, innocente, ne se fût-elle pas défendue ?

On la pria de passer dans une pièce voisine avec une employée de la gare.

L’enveloppe jaune ne fut pas trouvée sur elle, et aucun Bon de la Défense.

Victor ne se démonta pas.

« Donnez-moi votre adresse », lui dit-il sévèrement.

Un autre train arrivait de Paris. L’inspecteur principal Hédouin en descendit rapidement et se heurta aussitôt à Victor, lequel débita tranquillement :

« La dame Chassain a eu le temps de mettre l’enveloppe en sûreté. Si on n’avait pas bavardé hier soir à la Préfecture devant les journalistes, le public n’aurait pas connu l’existence de cette enveloppe jaune contenant une fortune, la dame Chassain n’aurait pas eu l’idée de la chaparder, et je l’aurais cueillie, moi, dans le corsage d’Ernestine. Voilà ce que c’est que de faire de la police sur la place publique. »

Hédouin se rebiffa. Mais Victor acheva :

« Je résume. Audigrand, Ernestine, Chassain… en vingt-quatre heures, trois amateurs successifs du magot éliminés… Passons au quatrième. »

Un train s’en allait à Paris. Il y prit place, laissant sur le quai, et fort ébaubi, son supérieur, l’inspecteur principal Hédouin.