CHAPITRE IV
Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande voiture, mais à petites journées en 1834.
n commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention
n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition
rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des
anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup
à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau.
Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le personnel du voyage.
Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère, une de nos cousines et moi.
En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, Mme Jordan-Briasson, j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.
Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.
Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.
Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le bonheur de leurs familles.
En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.
Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.
Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier, serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible partie de ce que mon cœur ressent.
En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.
Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi dix-huit.
Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.
Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et plus que tous, je l'aimais beaucoup.
Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.
Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors invariablement au 1er septembre.
Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.
Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que personne ne soit exposé à rester seul.
Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.
Mme Soret (Adélaïde Aynard), sœur aînée de mon père, dont j'ai déjà parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs noms rappellent l'époque de leur naissance.
Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie ensemble, leur intimité était celle de deux sœurs.
Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée.
J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture.
Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui, veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles.
Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal Mme Soret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que Calypso.
Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon Ier, le commerce des soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se marier.
Bien loin de se décourager, Mme Soret retrouva toute l'énergie de sa jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan; ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier étage sur la cour.
Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées, elle était parvenue à faire quelques économies.
Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie fortune.
Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.
Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir, elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en 1834 nous avons pu le réaliser.
Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant de louis d'or à la fois.
La Californie n'était pas encore exploitée.
Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou moi serions sur le siège de devant.
Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant toujours avec le même cheval.
Nous partîmes exactement le 1er septembre, par un très beau temps, et nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur.
Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.
Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays si pittoresque et d'un accès si difficile.
Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne uniquement destiné au transport des charbons.
Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée.
Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une grande route et en rase campagne.
Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache, grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre sur la route.
S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche.
Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire dans cette circonstance délicate.
La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident n'avait absolument rien de tragique.
Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous avions mis trois jours pour venir de Lyon.
La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée. C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban.
On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du même nom sous la direction du général Dufour.
Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville, nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont, visite dont j'ai parlé au Chapitre III.
De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.
Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des œufs.
Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture.
En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux chambres à deux lits.
Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la voiture et de sa personne.
Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger!
Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur laquelle nous avions écrit en grosses lettres Nach Lucern, et le nom de l'hôtel où il devait aller nous attendre.
Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les environs, qui sont merveilleux.
Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.
Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les guides.
Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux.
La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts.
En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.
Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du monde sa bonne humeur habituelle.
En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on nous montra.
Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes montagnes, séjour habituel des nuages.
En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions; mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression débordante de notre admiration.
Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de hauteur.
Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de splendeur.
On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou de bonnes lunettes.
Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres, nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil toujours très brillant.
Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu qui nous a laissé une impression ineffaçable.
Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le réveil était pressé.
Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions trouvé.
Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en suis servi avec plaisir.
Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil, derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière, chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la veille, dont aucune description ne peut rendre compte.
Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à la montée.
Arrivés sains et saufs à Grindelwald, nous avons regagné Interlaken en voiture. Pour aller à Lucerne, nous avons d'abord traversé le délicieux lac de Brienz dans une barque à rames couverte d'une tente, car il n'y avait pas encore de bateaux à vapeur.
En route, nous fîmes une pause à la gracieuse cascade du Giesbach, où l'hôtel n'existait pas encore; mais une famille patriarcale recevait cordialement les étrangers, et leur faisait les honneurs des échos du lac, avec la trompe traditionnelle du pays.
Au bout du lac une voiture légère nous conduisit à Meyringen, où nous avons couché.
Le lendemain matin, après avoir admiré la belle cascade du Reienbach, nous prîmes quatre chevaux de selle et deux guides pour traverser le col du Brunig, et cheminer ainsi jusqu'à Alpenach sur le bord du lac de Lucerne.
Au sommet du Brunig, nous entrâmes dans un épais brouillard qui nous cachait presque complètement le chemin; les chevaux des dames étaient conduits à la main par nos guides, et les nôtres suivaient docilement leurs chefs de file.
Nous arrivâmes ainsi sans encombre à Lungern où nous retrouvâmes notre ami le soleil, qui après deux heures d'absence ne nous a plus quittés.
Nous y fîmes halte; après déjeuner, pendant que ces dames se promenaient, du bout de mon crayon, je croquais quelques paysannes en costume pittoresque du canton, jupons courts et cheveux relevés à la chinoise, avec une crête énorme de dentelles sur le chignon.
Après avoir traversé la vallée, et côtoyé le petit lac de Sarnen, aujourd'hui presque desséché, nous quittâmes nos montures près d'Alpenach, pour entrer dans une petite barque à rames que deux vigoureux descendants de Guillaume Tell conduisirent en quelques heures à Lucerne, sur le beau lac des Quatre-Cantons, dont l'aspect abrupte et varié diffère complètement de celui de Genève.
Nous n'eûmes pas la tentation de monter au Righi, ce jour-là couvert de nuages; nous avions assez du Faulhorn, où nous étions montés assez haut pour voir les nuages à l'envers et nous étions persuadés que nous ne pourrions rien voir de plus beau.
Ce qui fait la renommée du Righi, c'est le panorama des Alpes Bernoises, dont nous venions de jouir d'un observatoire beaucoup plus rapproché.
Nous retrouvâmes exactement notre fidèle Antoine, qui depuis deux jours nous attendait avec nos équipages; c'est alors qu'il nous fit la fameuse réponse bien souvent citée depuis, et qui n'en mérite pas moins d'être conservée:
En nous contant les embarras de sa route et les peines qu'il avait eues pour se faire comprendre, lorsqu'il demandait son chemin, il nous disait: Les gens de ce pays sont si bêtes! ils ne comprennent ni le français ni le patois, enfin rien! absolument rien! c'est bien étonnant que j'aie pu m'en tirer.
Enfin il y était, c'était l'essentiel; rien ne manquait dans notre matériel de voyage et, chose surprenante, on ne l'avait pas trop écorché!
Après une journée passée à Lucerne, pour voir la ville, ses églises, le fameux lion commémoratif de la défense du roi Louis XVI par les régiments suisses à Versailles, et les vieux ponts de bois aux curieuses peintures, nous continuons notre voyage par Soleure.
Ma mère était heureuse de faire une visite inattendue à M. Franchet d'Espéray qui s'y était réfugié après la chute des Bourbons en 1830. Cette occasion de le voir était aussi pour moi un plaisir; j'en avais entendu parler si souvent! Il était seul avec ses fils, madame et ses filles étaient absentes. M. Franchet nous reçut comme de vieux amis; il embrassa cordialement ma mère et ma cousine. Les jeunes gens baisèrent respectueusement les mains de ces dames; quoiqu'ils fussent encore bien petits, ils avaient déjà de grandes manières; cela du reste n'avait rien qui pût nous étonner, l'un d'eux était filleul du roi Louis XVIII.
De Soleure nous rentrâmes en France, toujours à petites journées, par Neufchâtel, Pontarlier et Dôle, où nous restâmes un jour chez mon oncle Camille Jordan, qui s'y était fixé après son mariage.
Nous avons été de retour à Lyon exactement pour le Ier octobre, après un voyage d'un mois, par le plus beau temps du monde, car nous n'avions eu qu'une demi-journée de pluie, entre Thun et Interlaken.
Nous étions arrivés en même temps, au bout de notre voyage et au bout de notre argent.
Voici le résumé sommaire et approximatif de nos dépenses:
Le prix des tables d'hôte dans les premiers hôtels ne dépassait jamais 3 francs vin compris, souvent il était inférieur; dans les chambres doubles, le prix d'un lit était en général de 1 franc par jour. Le déjeuner du matin ne coûtait que 50 à 60 cent.
Notre dépense normale par personne était donc de 5 francs par jour à peu près; pour quatre, cela faisait 20 francs, pour trente jours 600 francs. Il nous était donc resté 400 francs pour le domestique, le cheval et les dépenses supplémentaires de l'Oberland.
Aujourd'hui, pour le même temps et le même parcours, il faudrait certainement dépenser le triple. Je le sais par expérience, car je suis retourné bien souvent en Suisse depuis 1834; j'ai revu presque toutes les villes que j'avais alors visitées; j'ai revu l'Oberland, il n'y a pas très longtemps.
De tous mes voyages, le plus ancien, que je viens de raconter, est celui dont je me souviens le mieux; si mon esprit et ma mémoire ont conservé une vive impression des magnificences vues à cette époque lointaine, mon cœur conserve avec plus de charme encore le souvenir de mes compagnes et de mon compagnon.
