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Classiquesen Ligne

II.


Les plus belles qualités de l’âme, sans la prudence, ne peuvent procurer le bonheur. Voilà ce que Fielding prouve victorieusement dans son histoire de Tom Jones. Il démontre encore mille autres choses non moins vraies et moins utiles, que nous nous dispenserons d’énumérer parce que nous n’en avons point le loisir et que cela profiterait médiocrement à nos lecteurs, tandis que les mêmes vérités, mises en exemples par Fielding lui-même, pourront leur procurer un agréable divertissement et produire en même temps sur eux les plus salutaires impressions.

La Harpe, qui jugeait fort bien du mérite des auteurs quand il n’avait rien eu à démêler avec eux, tenait Tom Jones pour le premier roman du monde ; et, en effet, ce livre est l’œuvre plutôt d’un moraliste que d’un romancier.

Jamais romancier n’eut plus que Fielding le don d’animer ses personnages ; ils sont si vivants, ils ont un tel air de réalité, qu’on ne peut s’empêcher de les aimer, de les haïr, de les plaindre, de les blâmer enfin, de s’associer à leur destinée.

Quel admirable personnage que l’écuyer Western, ce gentilhomme campagnard qui passe sa vie à chasser et à boire, qui ne rêve que chiens, lièvres et renards, et qui se croit profond politique ! Cet excellent homme adore sa fille ; et quand Jones, au péril de sa vie, a sauvé les jours de la charmante Sophie : « Mon ami, lui dit-il, je n’ai rien à te refuser : prends chez moi ce que tu voudras, sauf mes terres, mes chiens, ma jument et ma fille. » C’est justement sur cette dernière que Jones eût fait tomber son choix ! Quel n’est pas l’étonnement de l’honnête gentilhomme quand il apprend que Jones fait la cour à sa fille ! « Je ne l’aurais jamais pensé, s’écrie-t-il ; je ne l’ai jamais vu l’embrasser. »

Jones, indignement calomnié, exilé, malgré son excellent cœur, de la maison de son père adoptif, erre, ainsi que Don Quichotte, d’hôtellerie en hôtellerie ; ainsi que le chevalier de la Manche, il redresse les torts sur son passage et console les beautés affligées, ce qui fait verser bien des larmes à la pauvre Sophie. Comme Don Quichotte encore, il est suivi de son fidèle Sancho ; car quel autre nom donner à Patridge, ce composé d’un bedeau, d’un barbier et d’un maître d’école ; franc poltron, grand mangeur, solide buveur, ennemi de la guerre et des terribles aventures, brave homme au demeurant ? Si sa mémoire n’est pas aussi riche en proverbes que celle de son confrère de la Manche, il cite avec autant d’à-propos et de mesure quelques lambeaux de latin, seul trésor qui lui reste de son premier métier.

Cependant Sophie, persécutée par son père qui veut à toute force la marier à un fort méchant jeune homme, et qui lui crie à chaque instant : « Morbleu ! décide-toi : M. Blifil ou du pain sec ! » ne prend ni l’un ni l’autre de ces partis et se résout à la fuite. La voilà courant à travers champs en compagnie de mistriss Honora, sa femme de chambre, qui est bien la plus impertinente et la plus rusée servante qu’on puisse imaginer. Elle en remontrerait en égoïsme et en perfidie aux soubrettes de Marivaux. M. Western abandonne aussitôt ses chiens et vole à la poursuite de sa fille. Tous nos gens se retrouvent à Londres, où tout s’arrange pour le mieux.

Nous n’avons fait qu’indiquer quelques scènes de ce roman, sans nommer le quart des personnages. Nous n’avons rien dit de M. Allworthy, de mistriss Western, du philosophe Square et du théologien Thwackum, de mistriss Fitz-Patrick, de mistriss Miller ; mais c’est déjà trop pour ceux qui connaissent ce charmant livre ; pour les autres, puissent-ils nous croire sur parole quand nous leur affirmons que, malgré ses quatre grands volumes, Tom Jones ne paraît long qu’à ceux qui ne l’ont pas lu !

Nous devons savoir gré à M. de la Bédoyère d’en avoir donné une traduction vraiment française, et où il se montre également fidèle aux deux langues, également éloigné de sacrifier l’une à l’autre par une servilité ou une liberté exagérées. Tom Jones, entre les mains de M. de la Bédoyère, se plie de si bonne grâce à toutes les exigences, à tous les caprices de la langue française, il est si purement français, qu’on est d’abord tenté de croire qu’il ne se souvient pas assez de sa langue maternelle, ou qu’il déguise avec trop de soin son origine étrangère. Mais on est bientôt détrompé : toutes les scènes, tous les personnages, ont conservé leur air primitif ; aucun n’a renoncé à sa première patrie. Les soldats et les aubergistes que nous rencontrerons sur notre route ne ressemblent point aux soldats et aux aubergistes que nous voyons en France ; ce qui ne veut point dire que ceux-ci ne soient pas tant soit peu voleurs et ceux-là passablement querelleurs : les traits caractéristiques des races sont invariables, mais les nuances qui distinguent les individus varient à l’infini. Le traducteur les a scrupuleusement respectées, et le lecteur les découvrira facilement sans que nous lui fassions l’injure de les lui indiquer.

M. de la Bédoyère avait du reste fait une étude toute particulière de Fielding, et il a laissé en manuscrit la traduction de son autre ouvrage, Joseph Andrews, qui n’a été traduit, sauf erreur, que par l’abbé Desfontaines. Cette nouvelle traduction, digne en tous points de l’habile traducteur de Tom Jones, ne sera pas, nous l’espérons, perdue pour les lettres.

E***

  1. Les Souffrances du jeune Werther, par Goethe, traduit par le comte de la Bédoyère ; 2e édition, 1 vol. in-8o de 304 pages, imprimé par Crapelet en 1845 sur papier de Hollande et orné de 4 jolies vignettes gravées sur les dessins de Tony Johannot.

    Tom Jones ou Histoire d’un enfant trouvé, par Fielding, traduit par le comte de la Bédoyère ; imprimé par Didot en 1833, sur beau papier vergé, 4 vol. in-8o, avec 12 jolies gravures de Moreau le jeune ; chez France, quai Voltaire.

  2. Le traducteur écrivait en 1845. Le public a été traité depuis avec beaucoup moins de ménagements. De pareils scrupules seraient traités maintenant de pusillanimité.

    Un fidèle ami de M. de la Bédoyère, dont le nom est encore cher à ceux qui aiment les arts, Tony Johannot, a, dans le même volume, traduit à sa manière quatre scènes du roman de Werther. Le talent ne peut manquer de se surpasser quand il est stimulé par l’amitié. On reconnaîtra dans ces quatre vignettes ce front pur et ces beaux yeux noirs qui ont causé les souffrances du jeune Werther.

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