Détruire des livres pour nourrir une IA : ce que révèle l'affaire Anthropic
Depuis 2024, une entreprise américaine d'intelligence artificielle, Anthropic, a acheté des millions d'exemplaires de livres d'occasion dans le seul but de les transformer en données d'entraînement pour son modèle de langage Claude. La méthode, révélée au fil d'une procédure judiciaire, est restée simple et systématique : chaque livre est débroché, ses pages sont numérisées une à une, puis l'exemplaire papier — devenu inutile une fois son contenu capturé — est détruit. Un ancien responsable du projet de numérisation de Google Books a même été recruté en 2024 pour diriger cette opération, avec pour mission, selon les pièces du dossier, d'obtenir « tous les livres du monde ».
Une pratique jugée légale, mais révélatrice
En juin 2025, le juge fédéral William Alsup a tranché : acheter légalement un livre, le numériser puis détruire l'exemplaire papier ne constitue pas une contrefaçon, mais un usage transformateur protégé par le « fair use » américain. Son raisonnement est resté célèbre : la copie numérique remplace simplement l'original, elle ne s'y ajoute pas. Du strict point de vue du droit d'auteur américain, aucune ligne n'a donc été franchie.
Cette affaire ne s'arrête pourtant pas là. La même procédure, Bartz v. Anthropic, a mis au jour un second volet bien plus problématique : pour constituer sa base d'entraînement, l'entreprise avait aussi téléchargé plusieurs centaines de milliers d'ouvrages depuis des bibliothèques pirates comme Library Genesis. Sur ce point précis — l'origine illégale d'une partie des textes, non la destruction des livres achetés légalement — Anthropic a accepté de verser 1,5 milliard de dollars aux autrices et auteurs concernés, dans le plus important règlement de l'histoire du droit d'auteur américain, définitivement validé le 20 juillet 2026.
Ce que cette histoire dit de deux logiques opposées
Au-delà du verdict, cette affaire éclaire une tension de fond. Dans ce modèle, le livre physique n'a de valeur que le temps de sa capture : une fois son contenu absorbé par un système d'entraînement fermé, l'objet devient superflu et l'accès au texte, lui, ne profite qu'à l'entreprise qui l'a numérisé. Le savoir contenu dans ces millions de volumes ne retourne pas vers le public — il alimente un produit commercial, sans que le lecteur ordinaire n'en tire le moindre bénéfice direct.
Il existe pourtant une autre manière, bien plus ancienne, de faire dialoguer conservation et technologie. Chaque grande bibliothèque, d'Alexandrie à la Bibliothèque nationale de France, a fait la même chose avec les outils de son temps : copier pour transmettre, pas pour effacer l'original au profit d'un usage privé. C'est précisément cette logique que nous essayons de poursuivre à notre échelle, avec les moyens du numérique : nous ne détruisons rien, nous ne capturons rien pour un usage fermé — nous republions, gratuitement et pour tous, des textes dont le droit d'auteur a expiré depuis longtemps.
Nous détaillons cette approche, et pourquoi elle nous semble être une réponse plus saine à l'appétit de données de l'intelligence artificielle, dans notre article Pourquoi nous ne publions que des œuvres du domaine public.
Sources : décision du juge William Alsup dans Bartz v. Anthropic PBC (juin 2025) ; approbation finale du règlement de 1,5 milliard de dollars par la juge Araceli Martínez-Olguín (20 juillet 2026) ; documents de la procédure concernant le projet interne de numérisation dit « Project Panama ».