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Classiquesen Ligne
Table des matièresChapitre 1 / 12

I

Dans le petit salon aux meubles de bambou ciselé, la lumière se retirait lentement et ses lueurs s’accrochaient aux ors du lustre et aux émaux pendus au mur.

Assise dans un rocking-chair, une jeune fille, immobile et muette, semblait rêver. Jolie ? Non. Belle. Dans la pénombre sa blonde chevelure mettait une tache d’or. Le visage, d’un ovale un peu allongé, s’éclairait de deux yeux aux lueurs changeantes, tour à tour semblables aux bleuets ou à l’opale.

Au-dessous du nez d’une pureté de statue grecque, la bouche petite et arquée, dont l’incarnat ressortait sur la matité de la figure, se crispait d’un sourire mélancolique.

Assis à ses pieds, un homme paraissant une trentaine d’années, brun, la physionomie à la fois douce et énergique, barrée d’une mince moustache noire, caressait distraitement un banjo.

Il fit un mouvement et ses yeux rencontrèrent une pendule d’albâtre fixée au mur : six heures. Il regarda la jeune fille et dit lentement :

— Il faut nous quitter, Charlotte… J’entends la voiture qui vient d’arriver !

À ces mots la jeune fille tressaillit. Les larmes montèrent à ses yeux qui brillèrent :

— Oh ! Mark ! Encore une minute : il y a si longtemps que je ne vous avais vu…

Mark d’un mouvement souple se dressa et vint s’appuyer sur le dossier du rocking-chair :

— Il est six heures, Charlotte… Dans vingt minutes mon train part. Ah ! croyez que ma tendresse égale la vôtre !

— Je vous crois, Mark ! Et quand reviendrez-vous ?

« La vie sans vous me semble vide. Je m’ennuie. Je pense à vous et je n’ai même pas la consolation de pouvoir vous suivre par la pensée : je ne sais rien de vous que votre nom !

— Vous saurez tout, quelque jour. Que vous importe ? Je vous aime. N’est-ce pas l’important ? Sitôt arrivé à San-Francisco, je vous écrirai comme d’habitude… Ah ! six heures dix ! Il me faut partir !

Les yeux emplis de larmes, la jeune fille se leva lentement de son fauteuil et vint tomber dans les bras de son fiancé.

Car miss Charlotte Gladden était fiancée à Mark Brooks. Deux ans auparavant, les deux jeunes gens avaient fait connaissance chez des amis communs. Charlotte Gladden était orpheline et venait à cette époque d’atteindre sa majorité. Elle avait favorablement accueilli les vœux de Mark Brooks, qui se disait ingénieur en Californie et, depuis, les deux jeunes gens se voyaient à intervalles irréguliers dans le petit cottage où habitait Charlotte Gladden, avenue Saint-Charles à la Nouvelle-Orléans.

Tous deux étaient fortement épris l’un de l’autre et n’attendaient plus pour se marier que la réalisation des mystérieux projets de Mark Brooks. Le jeune ingénieur se disait à la tête de nombreuses affaires qu’il désirait terminer avant de s’établir. Lesquelles ? Charlotte Gladden n’avait jamais pu le savoir.

D’ailleurs, que lui importait ? Mark se montrait aimant et délicat. Elle l’aimait trop pour rien exiger de lui…

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Ce soir-là, elle était plus triste que de coutume. Et ce fut les yeux pleins de larmes qu’elle accompagna son fiancé jusqu’à la grille du jardinet où une voiture l’attendait.

— Au revoir, Charlotte !

— Adieu, Mark, que Dieu vous garde !

Lestement, le jeune ingénieur sauta dans le véhicule qui partit aussitôt à fond de train dans la direction de la gare. Une demi-heure plus tard, l’ingénieur Mark Brooks, installé dans un compartiment qu’il s’était fait réserver, filait à toute vitesse vers Chicago.

Il accrocha une glace contre la paroi du compartiment et se livra à une étrange besogne ; d’un rasoir, tiré de son élégant sac de voyage, il anéantit ses moustaches, puis recouvrit ses cheveux noirs d’une mince perruque blonde. Ceci fait, il se mira complaisamment et murmura :

— Là… me voilà redevenu lord Launceston Stramford ! Pauvre Charlotte, si elle savait ! Mais pourrai-je jamais lui dire ? Ce serait la fin de tout ! Il faudra bien pourtant…

Et John Strobbins soupira.

Mais il se ressaisit rapidement. Il décrocha la glace, l’enfouit dans son sac, et ayant tout remis en place, s’étendit sur le lit qui occupait tout un des côtés du compartiment.

Peu après il dormait.

Deux jours plus tard, John Strobbins était de retour à sa villa de Los Angeles où il comptait se reposer une semaine avant de reprendre sa vie mouvementée.

Mais le hasard devait en décider autrement.

Le lendemain de son arrivée, John Strobbins, harassé par deux nuits passées en wagon, dormait encore à neuf heures du matin contre son habitude.

À travers les persiennes de la somptueuse chambre à coucher, les rayons d’or du soleil levant s’infiltrèrent et vinrent caresser le visage du détective-cambrioleur.

John Strobbins s’éveilla.

Il se dressa paresseusement et sa main atteignit le bouton d’une poire d’ivoire pendant à la tête du lit. Presque aussitôt une des portes s’ouvrit et un valet de chambre parut :

— Les journaux, Jim…

— Oui, Votre Honneur !

L’homme s’inclina, sortit et revint avec un paquet de journaux qu’il déposa respectueusement sur le lit :

— C’est bien… Laissez ça là… je vous sonnerai tout à l’heure.

Resté seul, John Strobbins installa confortablement les oreillers, de façon à être appuyé, et commença la lecture des quotidiens, s’interrompant de temps à autre pour murmurer : — Rien d’intéressant…

Tout à coup il sursauta :

— Tonnerre ! J’aurais dû me méfier ! Je perds au moins cent mille dollars !… Voilà deux mois que Brown était malade !

Et il froissa rageusement le journal. Il venait de lire cet entrefilet :

On nous annonce en dernière heure la mort, à Atlanta, de M. Graham Brown, le célèbre fondateur de la Steel Corporation de Pittsburg. M. Graham Brown laisse plus de cent quatre-vingts millions de dollars, on ne sait à qui, car il est sans parents proches et aucun testament n’a été trouvé.

La mort de M. Graham Brown a fortement influé sur le marché des valeurs métallurgiques qui ont baissé de plusieurs dollars.

M. Graham Brown souffrait depuis longtemps du foie, mais rien ne faisait prévoir une fin aussi rapide.

Il était âgé de soixante-quatre ans.

John Strobbins, d’un bond, fut hors du lit ; sans même sonner son valet de chambre, il s’habilla et eut rapidement endossé ses vêtements. Il ouvrit alors la porte de la chambre et cria :

— Mon auto ! Vite !

— Oui, Votre Honneur !

John Strobbins, son pardessus sur le bras, dégringola plutôt qu’il ne descendit les quelques marches du perron et s’engouffra dans son auto en disant :

— Chez M. Blackwell, agent de change !

L’auto démarra en quatrième vitesse et déposa presque aussitôt lord Launceston Stramford devant la porte de l’officier ministériel.

— Monsieur Blackwell, s’écria le noble lord dès qu’il fut en présence de l’agent de change, je viens vous consulter sur les titres de la Steel Corporation que j’ai chez vous… La mort de Graham Brown les a fortement fait baisser.

« Dois-je les vendre ? On ne connaît pas les héritiers, et si c’est quelque imbécile qui le remplace à la tête de la Steel Corporation, nos intérêts seront fort compromis.

L’agent de change eut un mince sourire et hocha la tête :

— Votre Honneur n’a pas tort de s’alarmer… Je viens de recevoir une communication de mon correspondant de New-York. Je vais vous en communiquer le contenu à titre confidentiel :

« Graham Brown est mort depuis deux jours ! Dans un but de spéculation, son décès est resté secret pendant quarante-huit heures… Quant au testament, y en a-t-il un ? On ne sait pas. En tout cas, voici la liste des noms des plus proches parents du défunt, et par conséquent ses héritiers naturels, telle que me l’a communiquée tout à l’heure mon ami Marness, avocat généalogiste :

« William Obbes, 61 ans, attorney général à Washington ; Samuel Strong, 46 ans, directeur du World’s Herald, à New-York ; Arnold Lunerick, 40 ans, directeur de l’American Meat, à Chicago ; Winifred Strickley, 81 ans, rentière à San-Francisco, et Charlotte Gladden, 23 ans, artiste peintre à New-Orléans.

« Leurs droits, paraît-il, ne sont pas égaux.

« Mais quel est celui de ces personnages qui héritera, je ne saurais vous dire… En tous cas, il me paraît sage de vendre : aucun des héritiers éventuels ne se trouvant capable de remplacer Brown à la tête de la Steel Corporation.

— Ah !… Je vous remercie, monsieur Blackwell !

— Votre Honneur veut vendre ses titres de la Steel Corporation ?

— Non ! Je les garde. Encore merci, monsieur Blackwell, et au revoir !

Tout songeur, John Strobbins prit congé de l’agent de change.

— Pauvre Charlotte, pensa-t-il, il va lui falloir maintenant être sur ses gardes… Que de compétitions autour d’elle à l’avenir !…

« Ce procureur William Obbes est un ambitieux : je le connais. Il m’a fait condamner en cours d’assises il y a trois ans. Qu’il se garde de rien tenter contre Charlotte Gladden où gare !…

À midi, Strobbins était de retour à sa villa. Mais, contrairement à ce qu’il avait décidé, il résolut d’abréger son séjour, et, le soir même, comme poussé par quelque pressentiment, partait pour San-Francisco. Il y arriva le lendemain matin au jour. Personne ne l’attendait.…

En sortant de la gare il entendit une foule de camelots hurler :

Demandez le San-Francisco Herald.

Crime affreux à New-Orléans. Une femme assassin !

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John Strobbins acheta un journal. Pendant un instant il se crut fou ; les lignes suivantes dansèrent devant ses yeux :

Un abominable assassinat a été commis cette nuit à la Nouvelle-Orléans. Vers onze heures du soir des cris partant du cottage de miss Charlotte Gladden attirèrent l’attention du détective Waterbury qui faisait sa ronde. Il accourut, força la porte et arriva dans la salle à manger du cottage. Un affreux spectacle s’offrit à ses yeux : sur le plancher, une jeune fille, miss Minnie Legg, gisait, un coupe-papier en bronze planté entre les deux épaules ; prés d’elle, miss Charlotte Gladden, affalée dans un fauteuil, la regardait stupidement.

Grâce à une lettre trouvée dans la poche de la victime, le drame a été facile à reconstituer : miss Minnie Legg, qui avait touché une forte somme le jour même, a été attirée par Charlotte Gladden, qui l’a assassinée pour s’emparer de son argent. Sans l’arrivée inopinée de l’agent Waterbury, elle aurait réussi.

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Charlotte Gladden, qui nie énergiquement, a été écrouée.

Sa victime est morte, sans pouvoir dire un mot, pendant qu’on la transportait à l’hôpital.