II
Miss Charlotte Gladden avait perdu ses parents, emportés tous deux en quelques heures par la terrible fièvre jaune deux mois avant sa majorité. Elle ne se connaissait pas de famille, et vivait seule, dans le cottage de l’avenue Saint-Charles, de maigres rentes laissées par son père, auxquelles elle ajoutait le produit de la vente d’aquarelles.
Miss Gladden, douée d’un réel talent, était appréciée à la Nouvelle-Orléans. Mais, de caractère rêveur et indolent, elle travaillait peu, ses besoins étant minimes.
Depuis qu’au cours d’une soirée, elle avait fait connaissance de John Strobbins qui se cachait sous le nom de Mark Brooks, elle n’aspirait plus qu’à une chose : se marier avec le jeune ingénieur, sa seule affection sur la terre.
Elle fut bien étonnée lorsque, le surlendemain du départ de son fiancé, on sonna à la porte de sa villa. Il pouvait être dix heures du matin et la bonne était partie faire les commissions.
Malgré qu’elle fût encore en toilette du matin, miss Gladden alla ouvrir et aperçut devant la grille un homme vêtu d’une redingote noire, petit et maigre, grisonnant et myope. Il s’inclina respectueusement et demanda :
— Miss Charlotte Gladden, n’est-ce pas ?
— C’est moi, oui, monsieur.

— Miss, je vous présente mes respectueux saluts. Je suis chargé d’une communication extrêmement importante pour vous. Je vous prierai donc de m’accorder quelques instants.
— Entrez, monsieur !
Et la jeune fille, intriguée, ouvrit la grille et conduisit le mystérieux visiteur dans un petit salon situé au rez-de-chaussée de la villa.
— Sommes-nous bien seuls, miss ? Ce que j’ai à vous dire est tellement grave !
— Nous sommes seuls dans la maison, monsieur, vous pouvez parler !
— Je vous remercie, miss… je suis M. Thomas Luke, solicitor ; voici ma carte !
Et ce disant, l’homme tira de la poche intérieure de sa redingote un portefeuille gonflé, y prit une carte de visite et la tendit à miss Gladden.
— Vous êtes bien, n’est-ce pas, miss, la fille unique de Morris Gladden et Christiana Wolfers…

— Oui, monsieur… mais pourquoi ?
— Je vais vous le dire, miss… Mme Christiana Wolfers, votre mère, est petite-fille de Jacob Wolfers, lequel est le père de Jeannie Wolfers… qui se maria avec Alexander Brown, père de M. Graham Brown qui vient de mourir.
« Autrement dit, votre mère était la cousine germaine de M. Graham Brown.
— Ah ?… j’ignorais, monsieur… ma mère ne m’a jamais parlé de sa famille avec laquelle elle était brouillée, je crois. D’ailleurs, je ne connais pas ce monsieur Graham Brown !
— Pas possible ! Sachez qu’il laisse une assez grosse fortune quoique pas si grande qu’on le dit, car ses affaires sont assez embrouillées… M. Graham Brown est mort sans laisser de testament. Vous héritez donc de concert avec plusieurs autres parents éloignés.
— Eh bien ?
— Et alors, comme cette succession donnera certainement lieu à des procès longs et coûteux, et que je connais l’éloignement des artistes pour ces choses, je suis venu vous proposer de me donner pleins pouvoirs, c’est-à-dire de me substituer à vous. Je suis solicitor depuis trente ans, c’est-à-dire que je connais mon métier…
— Je ne vous comprends pas bien, monsieur… Que me proposez-vous ?
Thomas Luke se recueillit, et après un court instant de silence s’écria :
— Oh ! rien que de très honorable, miss ! Voilà… Si vous le voulez bien, vous m’abandonnerez vos droits éventuels – car il n’est pas tout à fait certain que vous héritez – sur la succession et en échange je vous verserai cent mille dollars !
— Mais, monsieur, si je n’ai pas de droits à l’héritage, vous y perdrez une fortune ! Je ne puis consentir à un tel marché ! s’écria miss Gladden.
— Oh ! miss !… Vous avez sûrement des droits, mais ils seront difficiles à établir ; c’est pourquoi je suis venu vous proposer de me substituer à vous… La différence entre ce qui vous reviendra et ce que je vous verserai me rémunérera de mes peines...
— À votre aise, monsieur ! Et que dois-je faire alors ?
— Simplement signer une renonciation que je vous apporterai en même temps qu’un chèque de cent mille dollars…
— J’accepte ! C’est plus qu’il ne m’en faut. Quand reviendrez-vous ?
— Demain matin à la même heure que maintenant… C’est donc entendu, miss…
Et Thomas Luke, souriant, se leva, salua profondément la jeune fille et prit congé.
Pendant toute la journée, Charlotte Gladden ne cessa de penser à la fortune qui lui survenait ; elle acheta tous les journaux qu’elle put trouver et apprit ainsi que Graham Brown laissait une fortune colossale. Elle comprit alors pourquoi le solicitor était venu ! Elle devait avoir des droits bien certains pour que l’homme d’affaires lui ait de suite offert cent mille dollars ! 180,000,000 de dollars ! tel était le chiffre auquel était évaluée la fortune de Graham Brown ! En admettant qu’elle dût partager, il lui resterait toujours une immense fortune.
Ainsi elle pourrait aider son fiancé à mettre ordre à ses affaires et leur union se réaliserait rapidement.
Elle résolut donc de ne rien signer avant d’être mieux informée sur ses droits, et dans ce but, passa la soirée à écrire une longue lettre à Mark Brooks pour lui demander conseil. Le lendemain matin, Charlotte était seule dans la villa lorsque Thomas Luke se présenta.
Sitôt entré dans le salon, le solicitor s’assit :
— J’apporte le petit chèque, miss, ainsi que le papier ! dit-il avec un sourire.
— Vous voudrez bien m’excuser, monsieur, de vous avoir fait revenir pour rien. J’ai réfléchi. Avant de ne rien signer, je veux me rendre compte de mes droits… C’est naturel !
— Oh oui ! Mais je vous les ai expliqués hier : droits incertains, procès longs et coûteux avant de rien toucher… Vous pouvez me croire ; votre intérêt est de signer !
— Je vous crois, monsieur. Mais n’insistez pas ! ma décision est irrévocable…
Un quart d’heure durant, Thomas Luke essaya vainement de convaincre la jeune fille. Successivement, il lui offrit cent cinquante, deux cents, cinq cent mille dollars.
Il ne réussit qu’à accroître la méfiance de miss Gladden et dut se retirer sans avoir atteint son but.
Le soir même, Charlotte Gladden, chez qui on avait trouvé assassinée, son amie Minnie Legg, était arrêtée. Elle avait eu le temps de mettre à la poste sa lettre pour Mark Brooks.
* * *
John Strobbins après être resté un moment anéanti par le récit du San-Francisco Herald, s’était rapidement ressaisi.
Il connaissait assez Charlotte Gladden pour la savoir incapable d’une action vile, et à plus forte raison d’un crime.
La corrélation entre la mort de Graham Brown et l’arrestation de Charlotte, lui apparut certaine : si Charlotte était condamnée à mort ou seulement au bagne, elle devenait incapable d’hériter.
Là, certes, était la clé de l’énigmatique assassinat.
Tout en réfléchissant ainsi, John Strobbins se dirigea vers un café où il entra. Il se fit servir une tasse de chocolat, et, en attendant, examina les journaux : tous parlaient de la mort de Graham Brown, mais sans mentionner le nom des héritiers.
John Strobbins, doué d’une mémoire prodigieuse, se souvenait parfaitement des noms des cinq héritiers que lui avait communiqués M. Blackwell.
— Commençons par le commencement, se dit-il, allons nous renseigner auprès de Mistress Strickley ; elle habite Frisco, ce sera vite fait !
Satisfait, Strobbins avala son chocolat, paya et sortit.
Mistress Strickley, avait dit Blackwell, a 81 ans, et est rentière. Muni de ces renseignements Strobbins ne fut pas long à connaître le domicile de la vieille femme, et s’y rendit incontinent.
Mistress Strickley habitait le rez-de-chaussée d’un cottage situé à l’est de la ville, près de la mer.

John Strobbins sonna. Une vieille dame vint lui ouvrir : c’était la locataire du premier étage.
— Mistress Strickley ?
— C’est ici, monsieur... Que lui voulez-vous ?
C’est pour une affaire personnelle et excessivement importante…
— Je vais la prévenir… je ne l’ai pas vue depuis avant-hier, et même je commence à m’inquiéter ! Voulez-vous attendre un instant ?
Et, sur ce, la vieille femme, laissant John Strobbins, alla frapper à la porte de l’appartement de mistress Strickley.
Elle revint après deux minutes : on ne lui avait pas répondu !
Ce silence intrigua Strobbins. Il demanda :
— Êtes-vous sûre que mistress Strickley n’est pas sortie ?
— Oh ! sûre… absolument sûre !… Miss Strickley peut à peine se traîner ! Je l’aurais vue… Je ne sais que penser.
— Écoutez, ma bonne dame, autant vous dire tout : je suis détective ! J’ai une mission à remplir auprès de votre voisine. Je vais donc pénétrer chez elle…
— Ah !… Mais c’est que la porte est fermée !
— Ne vous embarrassez pas de cela !
Suivi de la vieille femme, intriguée, John Strobbins arriva devant la porte de mistress Strickley. Au moyen d’un rossignol qui ne le quittait pas, le détective-cambrioleur eut tôt fait de l’ouvrir et visita rapidement et minutieusement l’appartement jusque dans ses moindres recoins.
Il était vide !
— Voilà qui devient comique ! s’écria John Strobbins.