III
Arnold Limerick, propriétaire de la célèbre fabrique de conserves de viande l’American-Meat de Chicago, était cousin au troisième degré de Graham Brown. Il était en même temps, cousin germain de l’honorable William Obbes, Attorney général à Washington, et de Samuel Strong, le directeur du puissant journal le World’s Herald, de New-York, qui se trouvaient avoir exactement les mêmes droits que lui à l’héritage du défunt.
Le lendemain des somptueuses obsèques du milliardaire, Arnold Limerick arriva, comme de coutume, dans son bureau. Sur sa table une énorme liasse de lettres et de journaux l’attendait.
Après une recherche de quelques secondes, il saisit le World’s Herald et en commença la lecture. Il arriva bientôt à un filet ainsi conçu :
« Parmi les héritiers de Graham Brown, qui sont nombreux, figurait une vieille dame, Strickley, habitant Richmond Street a San-Francisco. Depuis deux jours, elle a disparu… De méchantes langues prétendent que ses cohéritiers – ou du moins, l’un d’eux que nous connaissons – auraient trouvé bon de la supprimer. Nous tiendrons nos lecteurs au courant. »
Limerick lâcha le journal et déchargea un formidable coup de poing sur la table :
— Crapule ! Comme tout le monde sait que Strong est le propriétaire du World’s Herald, et par conséquent, qu’il ne parle pas de lui, il ne reste que moi ou Obbes à accuser…
« Ah ! Strong, tu as le nez fin, mais tu peux chercher longtemps si tu veux : la vieille Strickley est hors de tes atteintes !
Brutalement, la porte s’ouvrit. Limerick, furieux d’être dérangé, se tourna et voulut parler. Mais deux solides gaillards ne lui en laissèrent pas le temps :
— Au nom de la loi, Arnold Limerick, nous vous mettons en état d’arrestation sous l’inculpation de meurtre !
— Quoi ? ? ?
— Vous vous expliquerez chez le juge ! Suivez-nous si vous ne voulez pas que nous vous mettions les menottes : voici le mandat d’arrêt !
Anéanti, Limerick lut machinalement le document que lui tendait un des détectives.
Il était en règle et ordonnait l’arrestation d’Arnold Limerick, inculpé d’avoir supprimé mistress Strickley, dans le but de s’approprier sa part d’héritage.
— Je vous suis, messieurs ! déclara le fabricant de conserves, blême de rage et d’humiliation.
Le lendemain matin, parut une note dans le World’s Herald vantant la sûreté d’information du journal et s’applaudissant de l’arrestation du criminel.
Mais le même jour, le Morning Daily News, concurrent du World’s Herald, publiait l’article suivant :
LES REQUINS. MONSTRUEUX ABUS DE POUVOIR
Graham Brown est à peine enterré qu’autour de son cercueil la lutte pour l’héritage commence. Bien qu’on ait observé jusqu’ici un silence, bizarre, sur le nom des héritiers, nous allons les dévoiler au public ; les voici :
Miss Charlotte Gladden, artiste peintre à la Nouvelle-Orléans, actuellement en prison sous l’inculpation d’assassinat ;
Mistress Strickley, de San-Francisco, rentière, disparue dans des circonstances inexpliquées ;
M. Arnold Limerick, directeur de l’American Meat, écroué et accusé d’avoir provoqué la disparition de mistress Strickley ;
M. Samuel Strong, directeur du World’s Herald, qui, le premier, a accusé M. Limerick ;
Et enfin, M. William Obbes, attorney général à Washington.
On remarquera que ces cinq noms sont en quelque sorte placés les uns au-dessus des autres dans l’ordre social.
Le moins puissant de ces personnages, miss Gladden, est accusée d’un crime inexplicable ; miss Strickley a disparu ; M. Limerick est en prison. Il ne reste plus que MM. Strong et Obbes, les deux plus puissants !
Sont-ils d’accord ? Nous n’en savons rien. En tous cas, il apparaît – entre autres choses étranges sur lesquelles nous reviendrons – qu’aucune preuve n’existe contre M. Limerick dont l’arrestation est un odieux abus de pouvoir.
Notre ami, M. Robert Fairfield, le nouveau représentant de l’État de l’Oregon, a l’intention de demander au parlement la cessation de pareils abus.
Cet article produisit une sensation énorme dans le public.
William Obbes, dans un communiqué aux journaux, affirma n’être pour rien dans l’arrestation d’Arnold Limerick, effectuée légalement par le chief-coroner de Chicago, et annonça qu’il poursuivait le Morning Daily News devant les tribunaux pour calomnie.
Deux jours plus tard, Arnold Limerick était mis en liberté, l’accusation n’ayant pu réunir aucune preuve décisive contre lui.
Cependant, William Obbes – car c’était à son instigation que Limerick avait été inculpé – ne se tenait pas pour battu. Il avait résolu de s’approprier l’héritage de Graham Brown et comptait bien arriver à ses fins. Il pensait bien rattraper Limerick autrement et avait mis en campagne les meilleurs limiers de l’Union, afin de retrouver mistress Strickley, qui, vieille et reconnaissante, et de plus sans enfants, lui laisserait certainement sa part.
Quant à Strong, il s’occupait de lui, Strong, qui attaquait tout le monde dans son journal, avait de nombreux ennemis : rien ne serait plus facile que d’en trouver un… et alors…
L’attorney général, accolé dans son fauteuil, réfléchissait ainsi tout en regardant par la fenêtre entr’ouverte de son sévère et somptueux cabinet, la foule circuler devant le palais de justice de Washington, lorsqu’on frappa à sa porte. Un huissier entra et lui tendit une fiche sur laquelle s’inscrivaient ces mots :
JOË BÉNÉDICT,
Boxeur
cousin de M. Graham Brown.
— Faites entrer ! ordonna William Obbes.
L’huissier s’inclina et introduisit un homme paraissant âgé de trente-cinq ans, la figure entièrement rasée, qui s’avança vers l’attorney général, et, un sourire aimable aux lèvres, s’écria :
— Mon cher cousin…
William Obbes, grave et froid, resta un instant médusé par une semblable familiarité.
— Monsieur… Bénédict… je n’ai pas l’honneur de vous connaître.
— Oh ! ça ne fait rien ! Je suis le petit-fils du beau-frère de M. Graham Brown !
— Alors, vous n’êtes rien à M. Graham Brown ! Sortez !
— Mais, mon…
— Sortez ! répéta Obbes, furieux, en se levant de son fauteuil.
Joë Bénédict eut un sourire, marcha vers la porte et l’ouvrit, lentement en disant :
— Ah ! il est dur d’être renié par sa famille !
Longtemps après que le boxeur eut disparu, William Obbes se demanda quel pouvait être ce mauvais plaisant et se reprocha de ne l’avoir pas fait arrêter.
Il eut le lendemain matin l’explication de cette bizarre visite en arrivant dans son cabinet de travail : armoires, tiroirs, coffre-fort, tout était ouvert ! Et sur le tapis rouge, dossiers et chemises gisaient pêle-mêle. Rien n’avait échappé aux investigations des indiscrets visiteurs !

William Obbes, stupide devant un pareil spectacle, aperçut sur sa table une carte de visite, celle de Joë Bénédict ; elle portail ces simples mots :
L’héritage du vieux Brown n’est pas encore à vous !
Ainsi, le pseudo-boxeur avait été envoyé par un de ses ennemis ! Lequel ? oui, lequel ? Strong ou Limerick ?
La rage au cœur, l’attorney général résolut de ne pas porter plainte afin de voir jusqu’où irait l’audace de ses compétiteurs.
Patiemment, il ramassa les paniers épars, et remit tout en ordre : d’ailleurs, les serrures avaient été ouvertes avec de fausses clés, aucune n’était fracturée.
Lorsqu’il eut terminé, Obbes sonna l’huissier, et adroitement l’interrogea : l’homme ne put lui fournir aucun renseignement. Rien d’anormal n’avait été vu au palais de justice !
— Ah ! ils sont forts ! pensa Obbes en congédiant l’huissier, mais je vaincrai !
« À moi seul l’héritage du vieux Brown, j’en jure Dieu !
William Obbes n’était pas au bout de ses peines.
Arnold Limerick, dès sa sortie de prison, avait regagné son usine, anxieux de réparer le tort causé à ses affaires par son incarcération. Un volumineux courrier l’attendait, et parmi les innombrables lettres, s’en trouvait une, écrite à la machine, ainsi conçue :
William Obbes, votre cousin, est le protecteur de M. Werling, l’attorney de Chicago ; c’est à son instigation que vous avez été arrêté.
D’ailleurs, mistress Strickley n’est plus en votre pouvoir, mais au sien. Il compte bien se servir de cet atout pour vous envoyer au bagne. Un ami. »
Décrire la fureur de Limerick à cette lecture est chose impossible. Tremblant, la bouche sèche, les yeux hors de la tête, le directeur de l’American-Meat resta plusieurs minutes-muet, les mains crispées aux bras de son fauteuil.
— Infâme Obbes… tu ne me connais pas ! C’est toi qui as écrit cette lettre ! Ah ! se venger !
Il fallut à Limerick plus d’une demi-heure pour se calmer. Il y parvint pourtant et appela son fondé de pouvoirs.
— Je pars en voyage ! lui dit-il, sans même penser à ouvrir le reste des lettres accumulées sur son bureau… Faites pour le mieux !

Posément, Limerick mit dans sa poche la lettre anonyme et, ayant donné ses derniers ordres, se fit conduire à la gare.
Deux jours plus tard, Arnold Limerick arrivait à Washington. Il se dirigea aussitôt vers le palais de justice et passa à l’huissier de l’attorney général une carte de visite portant le nom d’un de ses amis.
William Obbes, à qui cette carte ne rappelait rien, donna ordre d’introduire le visiteur.
L’huissier ouvrit la porte. Arnold Limerick parut devant William Obbes.
D’un coup de pied, le directeur de l’American-Meat repoussa la porte feutrée, et avant que l’attorney général stupéfait ait pu sonner, il éleva sa main droite armée d’un revolver et, coup sur coup, fit feu.
