IV
Quand, après quelques secondes, la fumée produite par les coups de feu se fut dissipée, Arnold Limerick, béant, aperçut l’attorney général debout à deux pas de lui, la main posée sur le bouton d’une sonnette électrique. William Obbes s’était simplement mis de côté lorsque Limerick avait fait feu. Il était indemne.
Maintenant, le revolver du directeur de l’American-Meat était vide : ses cinq balles enfouies dans les boiseries.
— Pas un geste, Limerick, ou j’appelle ! ordonna William Obbes en fixant son ennemi. Asseyez-vous sur ce fauteuil et écoutez-moi : les portes sont épaisses ici, on n’a certainement rien entendu. J’oublie votre agression : elle est trop naïve ! Si c’est ainsi que vous comptez vous approprier l’héritage de Graham Brown !
— Ah !… vous savez bien, oui ! vous savez bien que je ne suis pas venu ici pour pareille chose ! Comment, vous me faites emprisonner, et, non content de cela, vous m’écrivez une lettre anonyme insultante et narquoise…
— Êtes-vous fou, Limerick ? s’écria William Obbes sans lâcher le bouton de la sonnette.
— Non ! Tenez – et Limerick tira de sa poche un papier qu’il tendit à l’attorney général – reconnaissez-vous votre œuvre ?
William Obbes étendit la main, et sans cesser de tenir son regard fixé sur Limerick, jeta les yeux sur la mystérieuse lettre.
— Sur mon honneur, Limerick, je suis complètement étranger à ceci… Ainsi, vous avez donc bien enlevé mistress Strickley ?
— Ce n’est pas votre affaire !
— Ah ?… Et c’est vous, avouez-le, qui m’avez fait cambrioler par une espèce de boxeur.
— Quoi ? Moi ?
L’étonnement qui se peignit sur les traits de Limerick fut si sincère et si spontané que William Obbes – qui s’y connaissait – en resta stupéfait.
— Ainsi ce n’est pas vous qui m’avez fait cambrioler ? Non !
— Alors, c’est Samuel Strong ! Ah ! le misérable !
— Je comprends tout… C’est lui. Oui, c’est lui qui le premier a lancé contre moi l’accusation d’avoir supprimé mistress Strickley.
— … Non sans raison ! murmura Obbes.
— C’est lui qui a dû vous faire cambrioler et ensuite m’envoyer la lettre anonyme afin de m’inciter à me venger de vous… il connaît mon caractère… Ah ! Tenez, Obbes, je vous fais toutes mes excuses !… Nous avons été joués aussi bien l’un que l’autre par ce misérable… Et je ne serais pas étonné qu’il soit pour quelque chose dans le crime dont Charlotte Gladden est accusée.
— Je ne crois pas ! déclara Obbes… Charlotte Gladden est une vile criminelle d’après les renseignements parvenus ici… elle ira au bagne, cela ne fait aucun doute. Pauvre fille ! Elle passe en cours d’assises dans trois jours… N’en parlons plus !
Arnold Limerick ne tenait pas du tout à en parler et, pour le montrer, inclina la tête en signe d’assentiment.
— Et mistress Strickley ? Qu’en avez-vous fait ? continua l’attorney.
— Vous me permettrez d’être discret… j’avais donné des ordres pour qu’il n’en soit plus parlé… L’affaire a bien marché, mais depuis mon arrestation, je n’ai plus de nouvelles de mon « correspondant » et j’incline à croire que l’auteur de la lettre a dit vrai… et que la vieille femme est en son pouvoir.
« Il faut donc museler Strong !
— Oui ! Et je m’en charge, moi, Arnold Limerick. Il y a trois ans, vous le savez, Strong a publié dans son journal, et dans le seul but de me nuire, une série d’articles sur la façon dont étaient fabriquées mes conserves. Il m’a à demi ruiné ! Le bandit ! Mais rira bien qui rira le dernier !
— Je vous approuve, Limerick. Quand je pense que cet homme n’a pas hésité – vous vous doutez dans quel but – à me faire cambrioler !
— Je suis complètement avec vous. Vous pouvez aller de l’avant. Je vous couvre ! Vous savez mon influence… Marchez !
— N’ayez crainte. Je vous vengerai avec moi… Quand je pense que j’aurais pu vous tuer bêtement à son profit !
— … C’était le bagne… Strong l’avait prévu !
— Patience. Laissez-moi faire. Vous entendrez parler de moi !
— Pas d’imprudence, surtout !
— Je ne suis pas un imbécile ! Ainsi, c’est entendu, traité d’alliance entre nous… Que diable ! l’héritage de Brown est assez considérable pour nous deux !
— Je le crois !
Les deux hommes se serrèrent la main, et Arnold Limerick prit congé.
Sitôt qu’il fut parti, William Obbes se frotta les mains et sourit silencieusement :
— Il va sûrement l’assassiner : il ira ensuite au bagne et je resterai seul…
« Imbécile ! ça se mêle de tirer des coups de revolver !…
En sortant de chez l’attorney général, Arnold Limerick ne rêvait que vengeance. Et cette vengeance lui était d’autant plus agréable qu’elle lui assurait en même temps une part plus grosse de l’héritage de Graham Brown. Strong mort, Charlotte Gladden au bagne, mistress Strickley morte – car, certes, la vieille demoiselle ne vivrait pas longtemps en admettant qu’elle vécût encore – ils resteraient deux à se partager les cent quatre-vingt millions de dollars ! Quatre-vingt-dix millions pour chacun – autant dire cent ! Ah ! ce qu’il liquiderait de suite sa fabrique !
L’esprit égayé par ces pensées, Arnold Limerick se dirigea vers la gare, prit un billet et monta dans le premier train allant à New-York.
Samuel Strong, le puissant directeur du World’s Herald, habitait à New-York une somptueuse maison dans la cinquième avenue.
Il finissait de déjeuner avec son secrétaire, lorsqu’un valet lui fit passer la carte d’Arnold Limerick.
— Que peut-il bien me vouloir ?... Faites entrer dans mon cabinet de travail ! ordonna-t-il au domestique.
Et, se levant, il alla à la rencontre de son cousin.
Samuel Strong, dont les accusations, il le pensait, avaient conduit Limerick en prison, croyait trouver devant lui un homme en fureur. Il fut bien étonné lorsque Arnold, la physionomie souriante, lui tendit aimablement la main en disant :
— Je suis heureux de vous trouver, mon cher Samuel !… j’ai à vous parler sérieusement !
— Ah !… Je vous écoute ! répondit Strong, réservé, tout en serrant la main de son interlocuteur.
— Eh bien, voici l’affaire. Je serai bref. Avant tout, permettez-moi de vous dire que j’ai tout oublié de nos petites inimitiés. Je viens vous proposer un traité d’alliance.
« Comme moi, vous avez été trompé par notre ennemi commun : William Obbes !
— Comment ?
— Oui, William Obbes !… Vous m’avez accusé d’avoir enlevé mistress Strickley. – Mon Dieu, votre supposition était vraisemblable. – Eh bien, c’est William Obbes qui est le coupable.
« Aussi, n’a-t-il pas perdu de temps pour me faire arrêter, cela faisait deux compétiteurs de moins s’il parvenait à me faire condamner ! Mais, je me suis renseigné ! J’ai les preuves, m’entendez-vous, j’ai les preuves de l’ignominie d’Obbes !
— Et, où sont-elles ? demanda Strong, intéressé.
— Pas sur moi, bien sûr ! De plus, deux hommes à ma solde ont réussi à s’emparer du personnage qui a coopéré à l’enlèvement de mistress Strickley… il est emprisonné dans une des caves de ma fabrique à Chicago.
— Mais où est mistress Strickley ?
— Je ne sais. Je sors de prison et suis venu de suite vous voir, dès que j’ai été averti de la canaillerie d’Obbes !
— Bref, que voulez-vous de moi ? questionna Strong en regardant son interlocuteur bien en face.
— Vous vous en doutez ! je vous demande de vous allier avec moi contre Obbes. Nous partagerons ainsi l’héritage !
— Et mistress Strickley ?
— Elle est vieille…
— Je vous comprends ! J’accepte. Mais je veux voir moi-même l’homme complice d’Obbes… j’aime à me rendre compte personnellement… À Chicago, vous me montrerez vos preuves. Si vous le voulez, nous partirons cet après-midi. À cette seule condition, je suis votre homme !
— Entendu ! dit Arnold Limerick en réprimant un tressaillement de joie.
À trois heures de l’après-midi, les deux cousins partaient pour Chicago, où ils arrivèrent à deux heures du matin, deux jours et demi plus tard.
À travers les rues désertes, ils se dirigèrent vers la fabrique de Limerick qui était voisine de la gare : Samuel Strong ayant accepté l’hospitalité que lui offrait le fabricant de conserves.
Afin de faciliter l’incessante surveillance du patron, la maison d’Arnold Limerick était bâtie au centre d’une cour située au milieu de la fabrique. Sous prétexte de prendre au plus court, Limerick, au lieu de passer par la grande porte, pénétra avec son cousin dans une sorte de poterne ouvrant sur un long couloir qu’éclairaient faiblement de petites lampes électriques scellées de loin en loin dans le mur.
— Quel diable de chemin vous faites-nous prendre là ! s’écria Strong.
— Oh… ne vous effrayez pas, nous serons ainsi de suite arrivés.
À l’extrémité du couloir s’ouvrait une porte sans serrure, Limerick la poussa et s’effaça pour laisser passer Strong…
Celui-ci l’eut à peine franchie qu’il s’écria :
— Pouah ! ce que ça…
La moitié de sa phrase lui resta dans le gosier : d’un formidable coup d’épaule, Arnold Limerick venait de le pousser dans une profonde cuve de saindoux s’ouvrant au ras du sol, et que le malheureux n’avait pas eu le temps d’apercevoir.
— Au secours ! hurla Strong englué dans le saindoux tiède.
— Crève donc, porc !
Et Arnold Limerick alla vers le mur et tourna un commutateur de bois. Un gargouillement s’entendit : le fabricant de conserves venait de mettre en marche la barboteuse électrique qui sert à malaxer le saindoux dans la cuve.
— Aaaah !… Oh !
C’était Samuel Strong qui, saisi par les griffes d’acier de la barboteuse, exhalait son suprême cri de douleur.
— … Si les détectives te trouvent, ils seront bien fins ! s’exclama Limerick en ricanant : Ah ! tu as dit du mal de mon saindoux, cher Strong. Tu vas m’en fournir deux cents livres !
Comme l’assassin achevait ces mots des pas se firent entendre dans le couloir…