V
Arnold Limerick tressaillit violemment et se retourna : la porte venait de s’ouvrir et deux hommes, en lesquels il reconnut des ouvriers récemment embauchés, apparurent. L’un d’eux portail une lanterne, l’autre braquait un revolver sur le directeur de l’American-Meat :
— Un geste et je tire ! affirma-t-il, tandis que son compagnon tournait le commutateur de la barbotteuse électrique et arrêtait l’horrible machine.
— Mais que me voulez-vous ? gronda Limerick… Que faites-vous ici ?
— Tu t’en doutes, fripouille… Le cadavre de Samuel Strong n’est pas encore méconnaissable. Nous te suivons depuis ton arrivée !… Allons, marche devant ou gare !

Tout était découvert ! En place de la fortune rêvée, Limerick entrevit la chaise électrique.
Jouant le tout pour le tout, il sauta à la gorge de son interlocuteur avant que celui-ci, surpris, ait pu faire usage de son arme.
Une lutte terrible s’engagea entre les deux hommes, Limerick cherchant à étrangler son adversaire ! Mais elle fut courte.
L’ouvrier qui tenait la lanterne vint au secours de son compagnon et de ses deux mains enserra le cou de l’assassin. Celui-ci, râlant, lâcha prise et fut aussitôt solidement ligoté. Un des deux hommes resta près de lui et l’autre alla avertir le concierge de la fabrique, du drame qui venait de se dérouler.

Le cerbère, stupéfait et épouvanté, s’habilla en hâte, courut au poste de police le plus proche et revint bientôt flanqué de deux policemen. Ceux-ci aidèrent les deux ouvriers à transporter le prisonnier dans la loge du concierge où il fut laissé sous la surveillance de ce dernier.
Ceci fait, policemen et ouvriers, munis d’une échelle et d’un croc, allèrent à la cuve de saindoux dans laquelle avait été précipité le directeur du World’s News. Après deux heures d’efforts, ils parvinrent à retirer le cadavre mutilé et sanglant de Samuel Strong, presque méconnaissable.
Entre temps, le jour était venu. Un des policemen téléphona au poste de police le plus voisin, et un quart d’heure plus tard, le misérable Arnold Limerick montait dans la voiture cellulaire qui devait le conduire à la prison.
* * *
Dans la matinée, la nouvelle de l’assassinat de Samuel Strong par Arnold Limerick fut connue dans tous les États-Unis. Elle y produisit une impression énorme, d’autant plus que, le même jour, commençait à la Nouvelle-Orléans le procès de miss Charlotte Gladden, accusée d’assassinat.
Ainsi le fantastique héritage de Graham Brown semblait porter malheur à ses bénéficiaires. Jusqu’ici, un seul restait indemne : l’attorney général William Obbes !
Strong mort, mistress Strickley disparue, Limerick et miss Gladden inculpés d’assassinat, William Obbes restait seul à hériter des cent quatre-vingt millions de dollars.
La malheureuse Charlotte Gladden, malgré qu’elle se défendît avec énergie, semblait perdue. Tout concourait à prouver sa culpabilité : elle avait, le soir du crime, envoyé à miss Minnie Legg, un billet qu’on avait retrouvé, la priant de venir passer la soirée.
Or, miss Minnie Legg avait, le jour même touché une forte somme à la banque où ses fonds étaient déposés, et cet argent avait été retrouvé dans le secrétaire de Charlotte !
De plus, l’arme ayant servi à assassiner miss Legg n’était autre que le coupe-papier en bronze appartenant à miss Gladden !…
Et cette dernière avait été trouvée plongée dans une sorte de torpeur stupide auprès de sa victime, torpeur, disait le juge, habituelle aux criminels novices.
À tout cela Charlotte répondait qu’elle avait bien invité miss Legg à venir ; qu’elle était restée avec elle jusqu’à onze heures, heure à laquelle elle s’était endormie sans s’en apercevoir, pour se réveiller auprès du cadavre encore chaud de son amie.
Et comme le juge prétendait que Charlotte avait assassiné sa victime pour la dépouiller, ainsi qu’en témoignait l’argent trouvé dans le secrétaire, la jeune fille répondit victorieusement en invoquant l’héritage de Graham Brown qui la dispensait de chercher de l’argent…
— Mais vous ignoriez encore, comme tout le monde, que Graham Brown n’avait pas fait de testament !
— Pardon, la veille, M. Luke Thomas, solicitor, était venu me trouver pour me proposer d’abandonner mes droits sur l’héritage, moyennant cent mille dollars, en prétextant les longs procès qu’il me faudrait soutenir pour entrer en possession…
— Et vous avez refusé ?
— Oui, malgré que cet homme fût allé jusqu’à m’offrir cinq cent mille dollars…
— Parfait : vous comptiez vivre jusque-là, car vos ressources sont modestes…
— Elles me suffisent, monsieur !
— Il paraît que non puisque, pour les accroître, en attendant l’héritage Brown, vous n’avez pas hésité à assassiner lâchement votre amie !
— Je suis innocente !
— Les juges apprécieront !
Huit jours avant les débats, Charlotte fut avertie qu’elle avait été pourvue d’office d’un avocat. Celui-ci vint la voir le jour même : c’était un homme d’une quarantaine d’années, à l’aspect sévère et triste.
Il se nommait Elias Haworth. En vérité, c’était un singulier avocat ! Après que Charlotte lui eut affirmé son innocente, il hocha la tête et s’écria :
— C’est peut-être vrai, miss, mais si invraisemblable…
« Pour moi, je vous conseille d’avouer et de manifester un sincère repentir…
— Mais je suis innocente, maître ! répondit la jeune fille indignée.
— Possible… Ce que je vous en dis, moi, c’est dans votre intérêt… Si vous vous repentez, je me charge de vous en tirer avec quinze ou vingt ans au plus, car vous risquez la mort, songez-y, miss !
— Cela m’est égal… D’abord, puisque vous me croyez coupable, je vous prie de me laisser en paix. Je me défendrai seule… Vous pouvez sortir, monsieur !
Elias Haworth eut beau insister. Il ne tira rien autre de l’infortunée, bien qu’il revînt chaque jour à la charge.
Le jour du procès arriva enfin. William Obbes avait tenu à y assister. Aussi, une heure après le départ d’Arnold Limerick, avait-il pris le train pour la Nouvelle-Orléans.
Lorsqu’à neuf heures du matin, les jurés pénétrèrent dans la grande salle du Palais de Justice de la Nouvelle-Orléans, William Obbes vêtu d’une robe d’avocat était déjà installé dans un coin, décidé à ne rien perdre du spectacle.
Après que les jurés se furent assis, le président de la Cour donna l’ordre d’amener l’accusée.

Depuis trois mois qu’elle languissait en prison, Charlotte Gladden s’était transformée : maintenant ses yeux creusés par les larmes, rappelaient seuls sa merveilleuse beauté ; ses lèvres pâles, son teint d’une blancheur crayeuse ainsi que le cerne entourant ses yeux disaient éloquemment les souffrances endurées par l’infortunée jeune fille.
Elle parut, vêtue de noir, regardant droit devant elle, et s’assit dans le box réservé aux accusés.
Un murmure sympathique courut dans la salle. Les débats commencèrent aussitôt.
Après l’interrogatoire d’identité, le juge résuma les charges pesant sur l’accusée.
En vain, Charlotte se défendit-elle elle-même avec l’ardeur et l’éloquence que donne une juste cause : elle ne put convaincre les jurés – d’autant plus qu’il fut reconnu que le solicitor Thomas Luke, dont elle invoquait le témoignage, était inconnu à la Nouvelle-Orléans ! La bonne de Charlotte Gladden affirma, de plus, n’avoir jamais vu ce personnage – ce qui était vrai, puisqu’il était venu chaque fois pendant qu’elle était en course, ainsi que le fit remarquer Charlotte au président.
Le réquisitoire du juge, qui, en Amérique, fait fonction d’avocat général, fut bref et serré. Tout confondait l’accusée dont il flétrit le cynisme : une condamnation sévère s’imposait. Il la demanda aux jurés.
Elias Haworth tenta d’obtenir la pitié pour sa cliente en invoquant l’âge de Charlotte. Sa défense fut faible et maladroite : Charlotte Gladden, convaincue d’assassinat avec préméditation, et de vol, sans circonstances atténuantes, fut condamnée à mort.
En entendant le terrible arrêt, Charlotte pâlit un peu plus, mais ne broncha pas : que lui importait la vie ! Flétrie, repoussée de tous, abandonnée même de son fiancé dont elle n’avait plus eu de nouvelles depuis son arrestation, (et il n’avait-même pas répondu à la lettre qu’elle lui avait envoyée pour lui demander conseil au sujet de Luke Thomas), la mort lui apparaissait comme une délivrance.
— Vous n’avez rien à ajouter ? questionna le juge.
— Rien !
— Gardes, reconduisez la condamnée !
Dans un coin, William Obbes, les lèvres crispées d’un sourire satanique, exultait.
À lui, à lui seul, les millions de Graham Brown !…
Il quitta sa robe d’avocat et, l’âme en joie, sortit du palais de justice.
Il était une heure de l’après-midi.
William Obbes se dirigea vers un restaurant : dans la rue on criait le South Sun. Il en acheta un et apprit ainsi l’assassinat du Samuel Strong et l’arrestation consécutive d’Arnold Limerick.
Alors, sa joie ne connut plus de bornes !
Ainsi, ses plans avaient abouti… Plus personne maintenant pour lui disputer l’héritage.
William Obbes entra dans un restaurant et se fit servir un excellent dîner.