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Table des matières VChapitre 6 / 12

VI

William Obbes eût certainement perdu son appétit s’il avait pu voir ce qui se passait au même moment dans la prison où Charlotte Gladden avait été conduite après sa condamnation.

Après l’avoir introduite dans sa cellule, le gardien jetait un rapide regard dans le couloir et disait d’une voix rapide et presque imperceptible :

— Courage, miss… M. Mark Brooks me charge de vous dire que vous serez libre et réhabilitée avant huit jours, il tient l’assassin… Chut !…

Et le geôlier, sans attendre une réponse, ferma la porte à grand bruit, et s’en alla en faisant tinter ses clés.

… Le même jour, à six heures vingt-deux du soir, William Obbes, heureux et satisfait, quittait la Nouvelle-Orléans pour Washington.

Un cigare en bouche, les bras appuyés aux accoudoirs de velours du fauteuil où il était affalé, l’attorney général regardait défiler à travers la vitre du pullman-car les riches campagnes de la Louisiane. Le soir venait : sur le fond rouge du ciel les fûts tourmentés des cocotiers et les tiges droites comme un I des palmiers se détachaient nettement. William Obbes avait l’âme poétique.

Il soupira, huma voluptueusement le parfum de son cigare et murmura :

— Quel beau pays !… Ce coucher de soleil est admirable !

— N’est pas ? C’est vraiment merveilleux !

Obbes détourna la tête : pendant qu’il s’absorbait au spectacle du soleil couchant, trois hommes étaient venus s’installer dans son compartiment sans qu’il les vît, ni ne les entendit. L’un d’eux avait répondu à l’exclamation de l’attorney. William Obbes se crut obligé d’ajouter :

— Oui, La Louisiane est privilégiée sous le rapport du climat…

L’attorney avait prononcé cette phrase d’un ton dédaigneux et détaché afin de faire comprendre à ses interlocuteurs qu’il ne tenait pas à lier conversation. En gens de tact, ils se turent. L’un d’eux tira un journal de sa poche, et ses deux compagnons allumèrent un cigare.

À la dérobée, William Obbes, par une vieille habitude de juge, les examina. Ils paraissaient appartenir au meilleur monde : vêtement à la dernière mode d’une coupe sobre et élégante à la fois mais soignée… Leurs visages, légèrement bronzés, semblaient indiquer qu’ils vivaient au grand air.

— De riches planteurs, sans doute, pensa Obbes.

Et, sans plus s’en inquiéter, il reprit sa contemplation à travers la vitre.

Lancé à quatre-vingt milles à l’heure, le train, après avoir dépassé Baton-Rouge, quittait la Louisiane et filait à travers les immenses plaines de l’État de Mississippi.

Après avoir dîné dans le wagon-restaurant, Obbes avait regagné son fauteuil et vers onze heures il résolut d’aller se coucher.

À ce moment, le train venait de dépasser la ville de Canton et ralentissait par mesure de prudence pour franchir le pont branlant qui enjambe la Big-Black River. Obbes, occupé à plier son pardessus avant de se lever, n’entendit pas un de ses compagnons murmurer :

— Nous y sommes !

Mais il le vit presque aussitôt se lever, empoigner le signal d’alarme et le tirer avec vigueur.

— Que faites-vous là ? voulut dire Obbes.

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Sans lui répondre un des deux autres bondit sur lui et lui enserra la gorge dans ses deux mains nerveuses tandis que le troisième l’entourait prestement d’une longue lanière de cuir.

Avant d’avoir songé à se défendre Obbes était réduit à l’état de saucisson soigneusement ficelé.

D’un sac de voyage grand ouvert, un des agresseurs tirait promptement une sorte de cagoule noire, faite de cuir doublé d’une épaisse couche d’ouate, et en coiffait du crâne aux épaules l’attorney à demi étranglé…

Cependant le convoi s’arrêtait dans la nuit. Le chef de train, un fanal à la main, arrivait en courant vers le wagon : au moment où il l’atteignait, l’homme qui avait tiré la sonnette d’alarme lui lança une poignée de poivre dans les yeux et d’un coup de pied éteignit sa lanterne.

Puis il remonta dans le wagon qu’il traversa en coup de vent et rejoignit ses compagnons qui, portant sur leurs épaules William Obbes semblable à un ballot, étaient déjà descendus du train et s’enfuyaient à travers les hautes herbes…

Aveuglé par le poivre qui lui brûlait les yeux, le malheureux chef de train était tombé sur le sol auprès de sa lanterne éteinte.

Les voyageurs, presque tous déjà couchés, se réveillaient les uns après les autres et demandaient à grands cris la cause de cet arrêt intempestif.

Enfin, plusieurs d’entre eux descendirent sur la voie, et, attirés par ses gémissements, découvrirent le chef de train. Celui-ci ne put leur donner aucune explication.

Le mécanicien, prévenu, alla lui-même visiter le compartiment d’où avait été tirée la sonnette d’alarme : il était vide ! Mais personne ne put dire où étaient passés ses occupants.

— Nous verrons cela à Memphis ! conclut le mécanicien après avoir fait transporter le chef de train dans un wagon-lit où un médecin qui était parmi les voyageurs lui donna les soins nécessités par son état ; pour le moment il faut partir. Il y a un train derrière nous !

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Le convoi se remit en marche dans la nuit.

… Les agresseurs de William Obbes, portant leur prisonnier comme un paquet, marchaient toujours. Ils s’arrêtèrent lorsqu’ils virent repartir le train, et l’un d’eux, tirant de sa poche un sifflet, fit alors retentir l’air d’un mugissement prolongé. Un bruit semblable lui répondit presque aussitôt.

— Reno est là ! dit l’homme qui avait sifflé : marchons !

Les trois mystérieux personnages soulevèrent Obbes qu’ils avaient déposé à terre et se dirigèrent vers l’endroit d’où on avait répondu à leur signal. Ils arrivèrent bientôt au bord d’une route boueuse au milieu de laquelle stationnait un luxueux automobile, ses lanternes éteintes.

— C’est lui ? demanda le chauffeur aux trois hommes, en désignant Obbes.

— Oui !

— Tout a bien marché, chef !

— Admirablement !

— Alors, en route, donc !

William Obbes fut aussitôt enfourné dans le véhicule. Ses agresseurs s’assirent auprès de lui, et l’auto démarra à toute vitesse. Vers trois heures du matin, il s’arrêta au pied d’une colline près de laquelle s’érigeait une chaumière large et basse, faite de troncs d’arbres non équarris et de terre glaise, comme il s’en trouve au milieu des immenses plaines du Mississippi.

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Les trois hommes descendirent et y transportèrent l’attorney général.

La chaumière se composait d’une vaste pièce au sol de terre battue, meublée de six escabeaux de bois brut, de trois lits de camp de toile, d’une immense armoire et d’une large table. Le long des murs étaient fixés des porte-manteaux auxquels étaient pendus des fusils.

Deux fenêtres étroites, comme des meurtrières et garnies de barreaux de fer distribuaient, le jour, une parcimonieuse lumière.

Au fond de la salle, il y avait une large cheminée dans laquelle flambait un feu de bûches.

Une rudimentaire lampe à pétrole, faite d’un bidon de fer blanc sur lequel avait été adapté un bec, posée sur la table, répandait autour d’elle une lueur jaune. Ayant déposé William Obbes, inanimé, sur le sol, les trois hommes aidèrent le chauffeur à pousser l’automobile dans un hangar de planches attenant à la chaumière, puis, en sa compagnie, allèrent s’asseoir dans l’immense salle, non sans avoir soigneusement verrouillé la porte.

Pendant quelques instants, le silence régna et fut interrompu par le chauffeur de l’automobile, qui, se levant, marcha vers William Obbes et s’écria :

— Il faut que je voie sa figure à cet oiseau de malheur !

Il se baissa et, d’un couteau tiré de sa poche, coupa la corde qui retenait la cagoule de cuir sur la tête de l’attorney.

William Obbes ouvrit les yeux, mais dut les fermer aussitôt, la lumière crue de la lampe à pétrole les faisant clignoter.

Dès qu’il se fut accoutumé à la lumière, il regarda autour de lui et aperçut l’homme qui, dans le train, lui avait sauté à la gorge, entouré de ses trois acolytes debout autour de lui, la face crispée d’un rire ironique.

— Prenez garde, bandits ! Je vous reconnais, vous avez déjà eu affaire à moi… Je vous somme de me délier aussitôt, dit-il, ou vous saurez ce qu’il en coûte de vous attaquer à un attorney général !

— S’il n’en coûte qu’un prix proportionné à ta valeur, cela ne sera pas cher ! goguenarda l’homme qui paraissait être le chef. Mais tu ne te figures, pas, j’espère, que nous t’avons transporté ici pour le plaisir de t’offrir une partie de campagne, hein ? Écoute-moi avec attention, tu m’entends ?

William Obbes garda un silence dédaigneux.

— Tu ne veux pas répondre ? À ton aise. Nous verrons cela tout à l’heure… En attendant je te préviens que tu es en notre pouvoir, et que tu n’as de secours à attendre de personne. Bien. Tu vas nous dire quel est l’ignoble individu que tu as soudoyé pour assassiner miss Minnie Legg : c’est un policier, l’affaire est trop bien machinée !... Tu vas nous dire où est cet homme. Et ensuite écrire la confession de ton crime !

« Les millions de Graham Brown ne sont pas pour toi, mets-toi cela dans la tête… Maintenant je t’avertis que si tu ne réponds pas d’une manière satisfaisante, tu entends : je dis satisfaisante ! aux questions, que je viens de te poser, je t’avertis que nous sommes décidés à te faire subir des tortures telles que tu appelleras la mort à grands cris… J’attends !