VIII
Lorsque John Strobbins, après une fouille approfondie, eut constaté que mistress Strickley avait disparu de sa maison, il resta un instant songeur.
— Je vous remercie, dit-il à la vieille dame qui lui avait fait visiter le logement de mistress Strickley.
Et ayant salué, il partit à grandes enjambées, laissant son interlocutrice stupéfaite.
Un tramway passait, il sauta dedans et, quelques minutes plus tard, arriva devant le petit pied-à-terre qu’il possédait à San-Francisco sous le nom de Mark Brooks ; il voulait être seul pour réfléchir. Dans sa boîte aux lettres il trouva la missive de Charlotte Gladden, dans laquelle l’infortunée jeune fille lui relatait la visite et les propositions de Luke Thomas et lui demandait conseil.
John Strobbins relut plusieurs fois la lettre de sa fiancée, puis alla s’assoir dans un fauteuil de cuir. Il y resta plus d’une heure plongé dans ses réflexions ; une chose lui apparaissait évidente : la corrélation entre l’enlèvement de mistress Strickley, les propositions faites à Charlotte et l’accusation qui pesait contre elle… Is fecit cui prodest, dit l’adage latin que l’on peut traduire par : « Chercher à qui profite le crime ! »
Mistress Strickley et Charlotte Gladden étaient parmi les héritiers de Graham Brown ; il était de toute évidence que leur disparition ou leur mort profilait à leurs cohéritiers : Samuel Strong, William Obbes et Arnold Limerick…
— C’est là qu’il faut chercher ! pensa Strobbins… Mistress Strickley, si elle vit encore, me fournira la clé de l’énigme…
Le détective-cambrioleur se leva, enfonça d’une secousse son chapeau sur sa tête et sortit. En moins d’une heure, un cab de louage le mena à sa villa. Il y retrouva son fidèle Reno et trois de ses hommes et leur expliqua brièvement ce qu’il attendait d’eux : connaître au plus tôt les circonstances dans lesquelles mistress Strickley avait disparu, et l’endroit de sa retraite.
Reno sourit :
— Je connais tous les « braves » de Frisco ! dit-il… Il est cinq heures du soir ; demain matin, je saurai où est la vieille Strickley… Gordon, Marshall, venez avec moi : nous partons !
— Reno !… cherche d’abord le nègre Josuah… tu sais, l’ancien lutteur : j’ai comme une idée qu’il est pour quelque chose dans l’affaire : je suis passé devant la taverne où il dort ivre-mort chaque matin, et je ne l’ai pas vu… Vois un peu, hein ?
— N’aie crainte… À demain !
Resté seul, John Strobbins s’enferma dans son cabinet de travail. Il passa toute la nuit à consulter ses dossiers et apprit que Samuel Strong avait, quelques années auparavant, mené une vigoureuse campagne dans son journal contre les conserves fabriquées par Arnold Limerick… Il apprit aussi que William Obbes avait lui-même poursuivi Limerick comme falsificateur… Les trois cousins étaient donc loin de vivre en bonne intelligence !
… Au jour, trois coups résonnèrent contre la porte, John Strobbins alla lui-même ouvrir.
C’était Reno, souriant.
— L’affaire est faite, dit-il… je t’amène mistress et son compagnon, le nègre Josuah…
— Tu vois, j’avais raison !… fais porter mistress Strickley dans le petit salon : elle doit certainement être fatiguée… quant à cette crapule de Josuah, je me doutais que c’était lui : à la cave, les fers aux pieds.
« Avant de le voir, je vais interroger la vieille dame. Mais dis-moi, comment cela s’est-il passé ?
— Oh ! le plus facilement du monde… j’ai suivi ton conseil : j’ai recherché Josuah, personne ne l’avait vu depuis deux jours…

« J’ai questionné le patron du Sleeper Bar et il m’a paru embarrassé. Moi, jouant le tout pour le tout je lui ai dit :
« — Écoute, Bob, Josuah a donc quitté ton établissement qu’on ne le voit plus à sa table… C’est regrettable pour toi, car j’aurais besoin de le voir pour l’avertir de la part de son patron ; il court un grave danger : la police est sur ses traces ! »
« Le vieux Bob au mot de police dresse l’oreille, il me répond qu’il fera le nécessaire pour prévenir Josuah… Alors, moi, je lui souffle à l’oreille :
« — Pas d’histoires entre vieux amis ! Josuah est dans ta cave du deuxième avec la vieille… Mène-moi auprès de lui, je veux lui parler ! »
« Bob, la bouche ouverte, n’en revenait pas !
« — On ne peut rien te cacher ! » me dit-il. « Et après que je lui eus juré silence, il descendit avec moi dans sa deuxième cave qui, comme tu le sais, est située au-dessous de la première. Et, tout en descendant, j’eus soin d’avertir mon homme que deux de mes amis étaient dans la salle et qu’il pourrait lui en cuire s’il remontait sans moi ! Bob m’assura de sa loyauté. La deuxième cave communiquait avec la première par une trappe cachée sous un tonneau à laquelle accédait une échelle de bois vermoulu.

« Précédé de Bob qui tenait une lanterne à la main, j’arrivai auprès de Josuah. Il dormait à plat-ventre sur une paillasse jetée à même le sol humide. Près de lui, deux flacons vides gisaient sur le sol.
« Dans un angle, j’aperçus la vieille Strickley ficelée comme un saucisson de Chicago !
« Elle tremblait de froid et ouvrait des yeux épouvantés. Je tirai mon revolver et commandai à Bob de la délier. Il obéit et, sur mon ordre, se servit des mêmes cordes pour ligoter Josuah, toujours endormi. Une fois que ce dernier eut les poignets solidement attachés, j’envoyai Bob chercher de l’ammoniaque et, ayant pris le bras de mistress Strickley, je l’aidai à remonter et la remis entre les mains de Gordon et de Marshall.
« Je redescendis ensuite avec Bob auprès de Josuah. Une serviette imbibée d’alcali mise sous son nez, le dégrisa. Il fut étonné de se sentir prisonnier et hurla une imprécation. Mais la lanterne éclairait assez pour qu’il aperçût mon revolver. Il se tut. Je lui ordonnai de se lever, et, ayant jeté sur ses épaules sa veste qui était près de lui, je le fis monter devant moi dans l’arrière-boutique, après l’avoir averti que le moindre geste équivoque lui vaudrait une balle dans la peau. Il se le tint pour dit et obéit avec docilité. Je fis alors chercher une voiture par Gordon et je proposai au cocher de la lui louer pour vingt dollars. Il accepta. J’y embarquai Josuah après lui avoir bandé les yeux, et mistress Strickley que je mis sous la garde de Marshall et Gordon ; et, m’étant installé sur le siège, je te ramenai mon monde. Voilà tout !
« Ah ! j’oubliais de te dire qu’avant de partir j’ai interrogé Bob ; il ne sait rien. Josuah lui a loué sa cave pour cinq cents dollars payés comptant. Il n’en a pas demandé davantage… Inutile d’ajouter que je lui ai promis de lui casser la tête au cas où il parlerait de cette histoire à âme qui vive !
— Tu es un habile homme ! Reno… et la voiture ?
— Je viens de la faire renvoyer par Gordon !
— C’est bien… Allons voir mistress Strickley !
Sur les ordres de Strobbins, la vieille dame venait d’être portée dans un salon. John Strobbins, suivi de Reno, y fut aussitôt.
La malheureuse octogénaire, brisée par les émotions ressenties depuis son enlèvement, reposait dans un fauteuil d’osier. John Strobbins lui affirma qu’elle était en sûreté et la pria de lui raconter comment, de chez elle, elle était passée dans la cave du Sleeper Bar. La vieille dame, d’une voix chevrotante, parvint à expliquer à Strobbins que, deux jours auparavant, un nègre s’était introduit dans son appartement au moyen de fausses clés, à la faveur de la nuit.

Avant qu’elle ait pu appeler à l’aide, le nègre s’était précipité sur elle, l’avait enroulée dans les draps de lit et ficelée comme un paquet.
Puis, il l’avait descendue dans ses bras et cachée dans une hotte apportée à cet effet et, avant installé la hotte sur son dos, il avait apporté le tout dans la cave. C’était tout ce que mistress Strickley savait.
John Strobbins ordonna de préparer une chambre où elle put reposer, et, toujours accompagné de Reno, s’en fut interroger Josuah.
Le nègre était dans la cave, affalé sur un tas de paille. Marshall, revolver en main, le surveillait. Une lampe à arc fixée au plafond l’éclairait comme en plein jour.
Strobbins l’examina et lui dit :
— Tu ne me reconnais pas, Josuah, mais moi je te connais : c’est toi qui as cambriolé, il y a six mois, l’épicier Charles Smith et tu as même assommé son garçon… on cherche toujours le criminel, et moi seul le connais.
« … Chut ! cela ne regarde personne, pas vrai, et moi, moins que tout autre… Parlons donc d’autre chose. Fais bien attention à ce que je vais te dire : je te propose une villégiature agréable ici, qui durera le moins longtemps possible, et pendant laquelle tu ne manqueras de rien : whisky à discrétion. Je te rendrai ensuite la liberté ; tu en pourras profiter grâce aux dix mille dollars dont je te ferai cadeau.
« De ton côté, tu vas me révéler le nom du monsieur pour lequel tu as enlevé mistress Strickley. C’est tout !
— Mais, grommela le nègre, soupçonneux, qui me dit que vous me donnerez ensuite les dix-mille dollars ?
— Ma parole doit te suffire !
— Et si je ne veux rien dire ?
— En ce cas, je te couperai les oreilles d’abord, et te laisserai réfléchir. Suivant ce que tu diras, je te livrerai à la justice, accompagné de la liste de tes exploits… Tu me comprends ?