XI
Ressassant ces tristes pensées, William Obbes ne s’apercevait pas de la fuite du temps et resta étonné lorsque, la nuit venue, il entendit tout à coup crier :
— Galveston !
Il était arrivé ! Il frissonna et descendit de wagon. La grande gare, violemment éclairée par d’énormes lampes électriques, était emplie du bourdonnement de la foule. Un peu courbé, William Obbes, son billet à la main, se dirigea vers la sortie.
Il avait déjà passé le contrôle et fait trois pas dans la rue, lorsque deux hommes surgirent devant lui :
— Vous êtes bien monsieur William Obbes ? dit l’un d’eux.
— Comment ?… voulut dire l’attorney général avec hauteur.
— Au nom de la loi, nous vous arrêtons. Laissez-vous faire et suivez-nous sans résistance : cela vaudra mieux pour vous !
— Faites attention à ce que vous faites : je suis attorney général !
— Nous le savons bien ! Nous, nous sommes deux détectives chargés de vous arrêter sous l’inculpation de faux en écritures publiques, complicité et incitation à l’assassinat !

— Je vous suis, messieurs ; je vous demande seulement de ne pas me passer les menottes ! supplia Obbes.
Son arrogance subitement disparue, il était hagard comme un animal meurtri et forcé.
— Impossible de vous contenter. C’est le règlement, vous devez le savoir !
William Obbes inclina la tête et tendit ses deux poignets. Un des détectives l’entoura d’une mince chaînette, il en tordit les extrémités et les tint dans sa main. Puis le trio se mit en marche vers la prison. Une pluie fine tombait. Obbes frissonna de froid et de détresse. Il courba le dos.
En arrivant à la prison, il eut à subir un interrogatoire d’identité, après quoi il fut poussé dans une cellule dans laquelle il passa une nuit sans sommeil sous la surveillance d’un gardien.
À huit heures du matin, enfermé dans un wagon cellulaire, en compagnie de deux détectives, William Obbes roulait vers la Nouvelle-Orléans.
Il y arriva à six heures du soir et fut aussitôt mené devant le juge d’instruction : celui-ci, après un rapide interrogatoire pour s’assurer de son identité, lui déclara :
— Monsieur William Obbes, vous êtes accusé : 1° D’avoir profité de vos fonctions pour soustraire à la justice le nommé James Baker, coupable d’assassinat dans la prison de Tombs où il était détenu : 2° D’avoir usé de votre influence pour le faire nommer juge de paix à Pensacola ; 3° D’avoir frauduleusement volé et gardé par devers vous le testament de M. Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden ; 4° D’avoir fait assassiner miss Minnie Legg à New-Orléans par le déjà nommé James Baker, assisté de Luke Baker, son père, dans le but de vous approprier l’héritage de M. Graham Brown, et enfin d’avoir incité M. Arnold Limerick à tuer votre commun cousin Samuel Strong, directeur du World’s Herald à New-York. Qu’avez-vous à répondre ?
William Obbes serra les poings. Un flot de sang lui monta au visage. Ainsi tous ses crimes étaient découverts. Il se raidit, résolu à lutter pour sauver au moins sa vie. Il regarda en face le juge d’instruction et, pris d’une idée subite, s’écria :
— D’abord, je m’étonne de ne pas voir ici inculpé comme moi Arnold Limerick qui est l’auteur d’une bonne partie des crimes dont vous m’accusez !
— Vous mentez, William Obbes… Il est inutile d’essayer de charger Arnold Limerick : il a tout avoué. C’est lui l’auteur de l’enlèvement et de la séquestration de mistress Strickley. C’est aussi lui, qui, voulant se venger de vous, est venu vous tirer cinq coups de revolver : les traces sont encore visibles sur les boiseries de votre salon à Washington… Ayant réussi à échapper au revolver de Limerick, vous êtes parvenu à persuader à ce malheureux de tuer Samuel Strong.
« Arnold Limerick, en sortant de chez vous, est parti pour New-York, a emmené sous un prétexte quelconque Samuel Strong à Chicago et l’a précipité dans une cuve à saindoux…
« Voilà quels sont les crimes d’Arnold Limerick.

« Il n’a plus à en répondre. Il s’est fait justice en s’étranglant dans sa prison après avoir écrit une lettre accablante pour vous. Il vous faudra donc chercher autre chose pour vous défendre !
— … Je… je…
William Obbes, écrasé, bafouilla et resta sans réponse. Tout était perdu, maintenant.
À quoi bon essayer de lutter davantage !
— J’avoue tout, dit-il brusquement. C’est moi qui ai ordonné le meurtre de miss Gladden.
« Les Baker ont préféré tuer miss Minnie Legg : pour moi, le résultat était le même. Morte ou déchue de ses droits, miss Gladden n’était plus un obstacle pour moi. C’est également moi qui ai incité Arnold Limerick à tuer Samuel Strong. J’avoue aussi que j’ai épargné James Baker lors de l’assassinat du détective Patrick Maid, il y a trois ans, afin de le tenir à ma discrétion. C’est tout. Maintenant, je demande que l’on me laisse en paix !
Le juge d’instruction n’en demandait pas plus.
Sur son ordre, William Obbes, après avoir signé ses aveux, fut reconduit à sa cellule.
Quant aux deux Baker, un seul espoir leur restait d’obtenir quelque clémence : c’était en avouant sans restrictions. Ils ne se firent pas prier. Luke Baker expliqua que le jour de la mort de Graham Brown, William Obbes l’avait rencontré dans une rue de Washington et lui avait ordonné d’aller proposer à miss Gladden quarante millions de dollars contre l’abandon de ses droits sur la fortune de Graham Brown.
En cas de refus, lui, Baker, devait supprimer la jeune fille par les moyens qui lui conviendraient. Moyennant quoi, William Obbes lui assurait cent mille dollars et sa protection en cas de démêlés avec la justice. Baker et son fils étaient à la discrétion de William Obbes. Il avait accepté et était parti aussitôt pour la Nouvelle-Orléans où son fils l’avait rejoint.
Le soir du crime, il s’était caché avec son fils, James, dans la buanderie, pièce attenant à la cuisine de miss Gladden, afin de tuer la jeune fille. L’arrivée de miss Minnie Legg avait dérangé ses projets ; il résolut alors d’assassiner miss Legg de telle façon que Charlotte fût accusée du crime. Ainsi les recherches s’égaraient. Luke Baker vit Charlotte Gladden venir dans la cuisine afin de préparer elle-même l’eau pour le thé qu’elle comptait offrir à miss Legg. Il profita d’une courte absence de la jeune fille pour jeter un soporifique dans la théière.
Une fois les deux amies endormies, James Baker poignarda miss Legg, tandis que son père faisait le guet.
Le lendemain du crime les deux hommes partaient pour Washington. William Obbes, après leur avoir remis quelques milliers de dollars, réussit à faire nommer James Baker juge de paix à Pensacola. C’est là que les deux Baker avaient été arrêtés.
* * *
Malgré qu’elle sût que Mark Brooks ne l’abandonnait pas, Charlotte Gladden désespérait. Trop de charges, lui semblait-elle, l’accusaient pour qu’elle put se flatter de prouver son innocence. Depuis sa condamnation, son avocat avait disparu. Et elle était sans nouvelles du monde extérieur.
Déjà sept jours s’étaient passés depuis sa condamnation sans que Mark Brooks, malgré sa promesse, eût donné signe de vie.
— Cher Mark, pensa la malheureuse jeune fille, il aura tout tenté sans réussir ! Son espoir était vain… Il ne me reste plus qu’à mourir ! Pourtant je suis innocente… S’il venait, au moins, je serais si heureuse de le voir avant… Mais peut-être lui est-il arrivé malheur…
Telles étaient les réflexions de Charlotte Gladden, lorsque huit jours après sa condamnation, comme l’avait promis Mark Brooks, un gardien vint ouvrir la porte de sa cellule. Charlotte pensa que le moment suprême était arrivé. Elle se leva, pâle malgré son courage, et demanda :
— Où me conduisez-vous ?
— Chez le directeur de la prison ! dit l’homme… Veuillez me suivre !
Charlotte obéit et arriva après quelques pas devant la porte du bureau du directeur.
Le gardien frappa et ouvrit.
Charlotte, passant la première, vit devant elle le fonctionnaire :
— Miss Gladden… j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer… veuillez vous asseoir… Là !… L’assassin de votre amie miss Minnie Legg vient d’être arrêté… Il a avoué… Mais qu’avez-vous ?
Le directeur se précipita vers la jeune fille ; moins forte devant la joie que devant la douleur, Charlotte Gladden venait de s’évanouir.
Le médecin de la prison, appelé en hâte, lui fit respirer des sels.
Charlotte, revenue à elle, apprit en même temps le nom de l’assassin de miss Legg et aussi qu’elle héritait seule de l’immense fortune de Graham Brown !
— Vous êtes libre, miss ! conclut le directeur de la prison… La révision de votre procès aura lieu sous peu… Dès à présent, vous pouvez aller où bon vous semble ! Permettez-moi de vous présenter tous mes regrets pour l’affreuse erreur dont vous fûtes victime !
Charlotte avait repris possession d’elle-même. Pour le moment, elle ne voulait qu’une chose : fuir, fuir au plus vite ce lieu d’angoisse. Elle remercia le directeur, et, en hâte, alla changer ses habits de prisonnière contre ceux qu’elle portait lors de son arrestation.
Moins d’un quart d’heure après, elle franchissait la porte de la prison.
Alors elle poussa un cri et ses jambes se dérobèrent sous elle : Mark Brooks était là, une gerbe de fleurs à la main. Il s’avança, un peu pâle, et la soutint au moment où elle défaillait.

Le long du trottoir, un luxueux automobile stationnait. Mark Brooks aida sa fiancée à y monter et donna au chauffeur l’adresse du cottage de l’Avenue Saint-Charles.
Les deux jeunes gens dînèrent ensemble. À la fin du repas, Mark Brooks dit à sa fiancée :
— Vous me permettrez, Charlotte, d’aborder un sujet bien triste pour nous deux. Ne m’interrompez pas ! Ma résolution est prise. Je suis parvenu à démontrer votre innocence et par là j’ai prouvé combien vous m’étiez chère. C’est pourquoi j’ose vous dire ce soir : Charlotte, l’immense fortune qui vous choit rend notre union impossible pour l’instant : le monde est méchant, et peut-être un jour viendrait où vous me croiriez capable d’avoir cédé à l’intérêt… Vous le savez, Charlotte, je vous ai aimée vous sachant pauvre ; mon amour n’a pas changé. Laissez-moi parler… je vous demande simplement un délai que je m’efforcerai de rendre court… D’ici là… je vous verrai de temps à autre jusqu’au jour de notre mariage !
Glacée, Charlotte Gladden, après un long silence, essaya par tous les moyens de faire revenir le jeune homme sur sa décision. Ce fut en vain. Ni pleurs, ni supplications ne purent le fléchir.
Mark Brooks revint les jours suivants voir sa fiancée et, tout d’un coup, disparut à nouveau… Il venait de recevoir une lettre de Reno qui était à San-Francisco, et l’avisait de l’arrivée de son ennemi, le détective Peter Craingsby…
* * *
Deux mois plus tard, William Obbes, condamné à mort comme assassin en même temps que Luke et James Baker, se brisait la tête dans sa prison pour ne pas monter sur la chaise électrique. Trois jours après la mort de l’attorney général, Luke et James Baker étaient électrocutés dans la prison de New-Orléans.
Quant à mistress Strickley, elle se retrouva un beau matin dans sa maison et ne put jamais savoir l’endroit où elle avait été hospitalisée. Fidèle à sa promesse, John Strobbins remit le nègre Josuah en liberté, après lui avoir donné dix mille dollars.
Le détective-cambrioleur, ayant rejoint ses affidés dans sa villa de San-Francisco, se prépara à la lutte contre Peter Craingsby qui venait d’arriver du Japon.