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Table des matières IXChapitre 10 / 12

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En quittant William Obbes, John Strobbins s’était dirigé vers Washington où il arriva deux jours et demi plus tard. Il se rendit immédiatement au domicile de l’attorney général et, sans même avoir éveillé les soupçons, pénétra facilement dans l’appartement. Il ouvrit le coffre-fort au moyen de la combinaison que lui avait révélée le magistrat et s’empara du dossier contenant l’enquête au sujet de l’assassinat commis par James Baker, ainsi que du testament de Graham Brown en faveur de sa cousine Charlotte Gladden.

Avant de quitter l’appartement de l’attorney général, John Strobbins eut soin de fouiller sa garde-robe. Il en retira un costume et du linge qu’il envoya le soir même à Reno avec ordre de libérer l’attorney après le lui avoir fait endosser…

L’après-midi du même jour M. Geo Moffett, le président de la Cour Suprême des États-Unis qui réside à Washington, recevait des mains de son secrétaire la carte suivante :

 

MARK BROOKS,

 

Docteur es sciences,
membre de la Scientifical Academy de San-Francisco,

 

prie M. le président de la Cour Suprême de bien vouloir le recevoir pour révélations d’une importance capitale et immédiate.

 

Étonné, le président, après avoir retourné la carte en tous sens, donna l’ordre d’introduire le solliciteur.

Mark Brooks, ou plutôt John Strobbins, entra et salua :

— Vous avez, dites-vous, des révélations à me faire, monsieur ? questionna aussitôt M. Geo Moffett.

Mark Brooks, bien que son interlocuteur ne l’en eût point prié, attira une chaise à lui, s’y assit avec gravité, et parla :

— Parfaitement, monsieur le président. Mes révélations seront, d’ailleurs, brèves : miss Charlotte Gladden, condamnée à mort pour assassinat par le jury de la Nouvelle-Orléans, est innocente. Les coupables sont les nommés Luke et James Baker, le père et le fils ; ils habitent à Pensacola où James Baker est juge de paix. James Baker est en même temps coupable d’avoir assassiné il y a trois ans le détective Patrick Maid à la prison des Tombs. Voici le dossier qui a été soustrait par M. William Obbes, attorney général.

— Que dites-vous là, monsieur ? Savez-vous que…

— C’est grave, oui, je le sais, je termine. Je vous apporte la preuve que M. William Obbes, après s’être emparé du testament de Graham Brown en faveur de miss Charlotte Gladden, a fait offrir à celle-ci par Luke Baker une somme énorme contre l’abandon de ses droits. Miss Gladden ayant refusé, William Obbes fit agir les Baker.

« Je termine. Voici le dossier de l’enquête relative à l’assassinat du détective Patrick Maid ; voici la copie du testament de Graham Brown que j’ai déposé chez Maître Newcomb, notaire à Washington. J’ajoute que j’ai gardé par devers moi la photographie de tous ces documents.

— Monsieur, cette méfiance…

— Cela me plaît ainsi. J’ajoute que James Baker, le juge de paix de Pensacola, se cache sous le nom de Charles Morris. Monsieur le président, je ne veux pas abuser plus longtemps de vos précieux instants : je suis, d’ailleurs, attendu à New-York au Morning Daily News !

« Pour William Obbes, il vous sera facile de le mettre en état d’arrestation : il s’embarquera après-demain matin entre dix heures et midi à la station de Chapham, dans l’État de la Louisiane, et sera vêtu d’une redingote noire et d’une casquette de voyage.

« Un dernier mot : ainsi que cela vous sera démontré par l’arrestation des Baker, miss Gladden est innocente. Pourtant, son exécution peut avoir lieu d’un moment à l’autre et…

— L’ordre de surseoir va être télégraphié tout à l’heure : miss Gladden ne risque plus rien, monsieur !

— Monsieur le président, je vous remercie !

— C’est bien ! dit sèchement Geo Moffett en parcourant d’un coup d’œil les papiers épars sur son bureau que venait de lui donner le détective-cambrioleur… je vous remercie au nom de la justice… mais puis-je savoir comment ces documents sont en votre pouvoir ?

— Tous mes regrets : c’est impossible. Il me plaît, quelquefois, de faire le détective amateur ; j’y réussis assez bien. Vous me permettrez de garder pour moi mes secrets !

— À votre aise… Votre adresse ?

— 37, Market street à New-York.

Sur ces mots, John Strobbins, s’étant levé, s’inclina devant le magistrat et prit congé.

En sortant de chez le président du tribunal suprême, il envoya une longue dépêche à Reno, puis, tranquille, alla dîner.

Maintenant, l’attorney général ne pouvait plus échapper au châtiment !

 

*    *    *

 

Pieds et poings liés, étendu sur un cadre de toile, William Obbes, nourri au plus juste de soupe de maïs et d’eau bourbeuse, put pendant six jours méditer sur l’instabilité des choses humaines !

Lui, William Obbes, attorney général, riche à millions, et sur le point d’hériter, grâce à son astuce, d’une fortune incalculable, n’était plus qu’une loque humaine ! Que lui restait-il ? Rien ! Ses aveux le mettaient sans espoir possible au pouvoir de ses mystérieux ennemis.

Rien à faire contre eux.

Telles étaient les réflexions de William Obbes lorsque, à l’aube de son septième jour de captivité, un de ses gardiens s’avança vers lui en disant :

— William Obbes, tout à l’heure, vous serez libre. Je vais vous conduire moi-même à la gare, d’où vous partirez exercer vos talents où il vous plaira… Voici sur cette chaise un costume neuf : il vous appartient. Vous le reconnaissez sans doute, il vient de chez vous ! Notre chef qui a perquisitionné votre appartement vient de nous l’envoyer. Il contient dix billets de cent dollars, et des papiers à votre nom enfermés dans un portefeuille… je vais vous délier ; mais, avant, je vous préviens que, jusqu’à votre arrivée à la gare où nous allons vous conduire, la moindre tentative de fuite ou de résistance vous vaudra instantanément une balle dans la tête. Ceci pour votre gouverne…

À travers les fenêtres étroites, les premières lueurs du jour pénétraient dans l’immense pièce. L’homme qui avait parlé s’approcha de William Obbes, emmitouflé tout nu dans une sordide couverture, et de son poignard trancha les cordelettes qui entravaient les chevilles et les poignets de l’attorney général.

William Obbes semblait hébété. Il se dressa sur son séant, et, sans un mot, saisit le linge et les vêtements que son geôlier lui tendait. Lentement, il s’habilla :

— Vous plaît-il, monsieur l’attorney, lui dit l’homme, de partager notre repas du matin ?… Nous partons aussitôt après !

Le vieillard secoua la tête :

— Merci. Je n’ai pas faim ! affirma-t-il.

Sans cesser de le surveiller, les trois hommes s’assirent autour de la table. En quelques instants ils eurent dévoré chacun un sandwich fait de pain dur et de jambon ranci qu’ils firent passer en absorbant de larges rasades d’eau mêlée de whisky. Puis, ils se levèrent et l’un d’eux, ayant tiré son revolver de sa poche, s’écria :

— Veuillez marcher devant, monsieur l’attorney général ! la porte n’est pas fermée !

Suivi de près par ses trois gardiens, William Obbes poussa la porte et regarda autour de lui : il vit une plaine sans fin où poussaient quelques palmiers ; une colline la bordait au nord, au pied de laquelle était adossée la chaumière. Impossible de s’orienter, ni de reconnaître le pays. D’ailleurs, le vieillard n’eut pas le temps de prolonger sa contemplation : le crépitement du moteur d’un automobile s’entendit, et le véhicule, sortant lentement du hangar accoté à la maison, vint se ranger auprès de l’attorney. Sans un mot, il y monta en compagnie de deux de ses gardiens ; le troisième s’était assis au volant. Il lança aussitôt la voiture à toute allure parmi l’herbe courte et brûlée, semée de cailloux.

Comme les stores étaient baissés, il fut impossible à William Obbes de se rendre compte de la nature du pays parcouru.

Cinq heures durant, – l’automobile roula à soixante milles à l’heure et vint s’arrêter enfin devant une petite gare. William Obbes en put lire le nom : « Clapham ». Sous la conduite de ses gardiens, il descendit de l’auto et pénétra sur le trottoir bordant la voie.

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— Vous êtes libre, monsieur Obbes, lui dit l’un d’eux : le premier train passe à onze heures et quart, c’est-à-dire dans quelques minutes ; il va à Galveston. Il y en a un dix minutes plus tard pour Saint-Louis… Vous prendrez celui qui vous plaira. Bonjour !

William Obbes s’inclina machinalement.

— Merci ! dit-il.

Les deux hommes regagnèrent l’auto. Obbes resta seul. Durant le trajet en auto, il avait eu le temps de réfléchir à sa position : sa résolution était prise. Une seule issue lui restait. Fuir. Fuir vite et immédiatement.

Sinon c’était la prison, l’opprobre, et le bagne ou la chaise électrique ! William Obbes eut rapidement combiné son plan.

Ses gardiens n’avaient pas menti. Dans la poche intérieure de sa redingote, il sentit le renflement causé par un portefeuille.

Il le tira, l’ouvrit et en examina le contenu : cinq cartes de visite au nom de William Obbes, attorney général à Washington, et dix billets de cent dollars. Le misérable poussa un soupir de soulagement, et délibérément, alla au guichet et se fit délivrer un billet pour Galveston. Puis il regarda l’heure : onze heures douze… encore trois minutes.

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William Obbes était seul sur le quai. Il entendit le tintement grêle de la sonnerie électrique annonçant le train qui arrivait.

Agile malgré son âge, William Obbes, sans attendre l’arrêt du train, grimpa d’un saut dans un compartiment et, oubliant sa terrible position, ne put réprimer un sourire de satisfaction lorsque le convoi s’ébranla.

Il était seul dans son compartiment ainsi qu’il le constata avec mélancolie…

Il n’avait plus d’ennemis maintenant… si : la police.

Il consulta une carte fixée à la paroi du compartiment : Clapham était à 550 kilomètres de Galveston ; le train devait y arriver vers sept heures et demie du soir… De là, Obbes comptait bien s’embarquer aussitôt sur une des nombreuses goélettes qui trafiquent entre Galveston et Tampico.

Arrivé au Mexique il serait à l’abri, et, avec les quelques centaines de dollars laissés par ses ennemis, il essaierait de recommencer sa vie sous un autre nom… à soixante et un ans !